Chapter 3

Le Reflet dans le Miroir

Raël, le frère jumeau de Maël, conditionné depuis l'enfance, apprend l'existence de son double. Une étrange curiosité, inédite, commence à naître en lui.

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Le reflet dans le miroir. Ce n'était pas la première fois que je me posais devant ce grand miroir poli, celui qui trônait dans la salle d'entraînement privée, là où le silence régnait en maître, troublé seulement par le bruit de mes propres mouvements. Mais aujourd'hui, quelque chose était différent. Une pensée persistante, comme une écaille obstinée dans l'œil, refusait de me laisser tranquille. Maël. Le nom tournait dans mon esprit, une mélodie étrange, presque familière, mais dénuée de sens.

Mon père, le patriarche, avait toujours été un homme de peu de mots, un roc immuable dont les décisions étaient aussi définitives que les marées. Mon éducation avait été une succession de leçons, de protocoles, de la rigueur qui forgeait un Zankora. On m'avait appris à maîtriser l'énergie, à la canaliser, à la diriger avec une précision chirurgicale. On m'avait conditionné à la supériorité, à la lignée, à la responsabilité écrasante qui pesait sur nos épaules. L'émotion était un luxe, la faiblesse une tare. Et pourtant, cette pensée de Maël… elle ébranlait les fondations de ce château de certitudes que j'avais construit en moi.

J'avais vu la photo, dissimulée dans les archives secrètes, une image volée à l'intimité d'une vie que je n'avais jamais connue. Un visage. Mon visage. Le même regard, la même courbe des lèvres, la même façon de se tenir, une légère inclinaison de la tête. Un jumeau. L'idée était absurde, impensable. Le clan Zankora ne tolérait pas les imperfections, encore moins les duplications non autorisées. Et pourtant, la preuve était là, indéniable.

Kaoren, ce vieux renard aux yeux fuyants, celui qui me formait en secret, avait été évasif lorsque j'avais abordé le sujet. Il avait marmonné des choses sur le destin, sur les chemins divergents, sur des choix difficiles. Sa culpabilité, je la sentais vibrer sous ses paroles hésitantes, une dissonance qui contrastait avec la fermeté habituelle de ses enseignements. Pourquoi cette gêne ? Pourquoi cette réticence à me dire la vérité toute entière ?

Je levai une main et la plaçai contre la surface froide du miroir. Mes doigts effleurèrent ma propre image, cherchant une différence, une anomalie qui justifierait l'existence de cet autre. Mais il n'y avait rien. Juste moi, Raël Zankora, héritier désigné, le pilier sur lequel reposait l'avenir du clan. Et pourtant, l'ombre de Maël grandissait en moi, une interrogation lancinante qui se transformait peu à peu en quelque chose d'autre.

Curiosité. Le mot me semblait étranger, presque vulgaire dans la langue de la rigueur et du devoir. On ne me laissait pas le droit d'être curieux. On me donnait des ordres, des objectifs, des responsabilités. La curiosité menait à la distraction, à l'inattention, à la faillite. Mais cette fois, c'était différent. Ce n'était pas une curiosité pour les affaires du clan, ni pour les stratégies militaires, ni même pour les subtilités de l'énergie vitale. C'était une curiosité personnelle, une fascination étrange pour cet inconnu qui portait mon visage.

Qui était-il ? Qu'avait-il fait de cette vie qu'on m'avait explicitement cachée ? Avait-il les mêmes dons ? Les mêmes faiblesses ? Était-il une menace ? Ou…

Une pensée audacieuse, presque sacrilège, traversa mon esprit. Et s'il n'était pas une menace ? Et s'il était… autre chose ? Une partie manquante ? Un écho ?

Je retirai ma main du miroir, le contact soudain trop intime. Le reflet continuait de me fixer, impassible. J'avais toujours été seul dans ce dédoublement, le seul à porter le poids de la lignée. L'idée d'un égal, d'une autre version de moi-même, était déstabilisante. Elle remettait en question tout ce que j'avais appris, tout ce que j'étais censé être.

Je me détournai du miroir, le cœur battant d'une agitation inhabituelle. La salle d'entraînement, d'ordinaire un havre de paix et de concentration, me semblait soudain étouffante. J'avais besoin de mouvement, de dissiper cette énergie nouvelle qui montait en moi, cette curiosité qui se transformait en une envie presque impérieuse d'en savoir plus.

Je traversai les couloirs silencieux du domaine ancestral, les pas résonnant sur le marbre froid. Chaque recoin portait l'empreinte des générations Zankora, une histoire gravée dans la pierre et dans les âmes. J'étais censé être le garant de cette histoire, le prolongement de cette lignée. Mais comment être le garant de quelque chose dont on m'avait caché une partie essentielle ?

Je me dirigeai vers les jardins, cherchant l'air frais et la quiétude des arbres centenaires. Là, sous le regard bienveillant des étoiles naissantes, je trouvai une forme familière assise sur un banc de pierre, le regard perdu dans le vide. Aline.

Elle était là, comme souvent, une présence constante et rassurante dans le monde souvent trop complexe des Zankora. Sa loyauté envers moi était inébranlable, une ancre dans la tempête. Je m'approchai, hésitant. Elle leva les yeux, un léger sourire éclairant son visage.

« Raël ? Tu es là tard ce soir. »

Sa voix était douce, dénuée de toute prétention. Elle ne faisait pas partie du clan, n'avait pas été conditionnée par ses règles strictes. Elle était simplement Aline, mon amie.

« Je ne parvenais pas à trouver le sommeil, Aline », répondis-je, m'asseyant à ses côtés. Le parfum des roses nocturnes embaumait l'air.

Elle me regarda, ses yeux cherchant quelque chose dans les miens. Il y avait une inquiétude latente chez elle aussi, une sensibilité aux tensions qui flottaient dans l'air, même si elle n'en comprenait pas toujours la source.

« Il se passe quelque chose, n'est-ce pas ? Tu es… différent. »

Je soupirai. Comment lui expliquer ? Comment lui parler de Maël, de ce double dont je n'étais même pas sûr de l'existence officielle ?

« J'ai découvert… des choses. Des choses que je ne comprends pas encore. »

Elle posa une main sur mon bras, un geste simple, réconfortant. « Tu peux me parler, tu le sais. Même si je ne comprends pas tout, je peux t'écouter. »

Son regard était sincère, sa bienveillance une lumière dans l'obscurité de mes pensées. Et c'est là, dans ce moment de calme partagé, que je ressentis le besoin de me confier, de partager ce fardeau qui m'écrasait.

« J'ai un frère jumeau, Aline. »

Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les protocoles que j'avais jamais appris. Aline me regarda, ses yeux écarquillés, cherchant à comprendre. Je savais que cette révélation allait semer le trouble, non seulement en moi, mais aussi autour de moi.

Alors que je commençais à lui raconter, les mots se bousculant, cherchant leur chemin, une silhouette se faufila dans l'ombre des arbres, observant la scène avec une intensité glaciale. Lyam. Son regard était fixé sur Aline, une lueur d'obsession mêlée à une calculatrice froideur. Il attendait. Il écoutait. Et dans cette attente, dans cette écoute, se tissait une toile invisible, une manipulation subtile dont personne, pas même Aline, ne percevait encore la portée. L'existence de Maël, l'étrange curiosité de Raël, la loyauté d'Aline… tout cela devenait, sous le regard de Lyam, un nouveau levier dans son jeu dangereux. La nuit était jeune, et les ombres commençaient à s'épaissir, portant en elles les germes de futurs dangers.

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