Chapter 1
La Mission Oubliée
Kaelen, un chasseur de monstres endurci, accepte une mission apparemment simple : éliminer une kitsune causant des désagréments. Il la traque sans relâche, ignorant le danger bien plus grand qui l'attend.
Le vent mordait le visage de Kaelen, un compagnon familier dans sa vie de traqueur. Chaque rafale apportait avec elle l’odeur âcre de la forêt et, aujourd’hui, une note subtile de quelque chose d’autre. Quelque chose de… sauvage. Sa cible. Une kitsune, disait-on, qui avait le don de transformer les nuits paisibles en cauchemars pour les villageois de Faelan. Des voles de poulets, des champs dévastés, des murmures glaçants dans l’obscurité. Rien qu’un bon chasseur ne puisse régler avec une lame bien aiguisée et une détermination sans faille.
Kaelen n’était pas un homme expansif. La rudesse de son métier avait sculpté en lui une impassibilité qui effrayait autant qu’elle impressionnait. Il parlait peu, agissait beaucoup, et laissait rarement une proie lui échapper. Cette fois, la rumeur parlait d’une beauté surnaturelle, d’yeux comme des braises et d’une agilité défiant l’entendement. Des contes pour effrayer les enfants, pensait-il. Une créature reste une créature, une proie une proie.
Depuis trois jours, il suivait les traces ténues, les traces de pas légères qui se perdaient parfois dans le feuillage épais, puis réapparaissaient, comme si la créature se jouait de lui. Il avait appris à lire les signes les plus infimes : une brindille cassée à une hauteur inhabituelle, une fleur écrasée sous un poids furtif, l’absence soudaine du chant des oiseaux. Et puis, l’odeur. Plus forte maintenant, une fragrance musquée et sucrée, presque enivrante.
Il déboucha dans une clairière baignée d’une lumière tamisée, filtrant à travers la canopée dense. Au centre, une silhouette se tenait, dos à lui. Les longs cheveux d’un blanc immaculé cascadaient sur ses épaules, se mêlant à une fourrure d’une blancheur éclatante qui semblait capter et réfléchir la moindre lueur. Elle était fine, gracieuse, et dégageait une aura de puissance contenue. Une Kitsune, sans aucun doute. Et d’une beauté qui aurait pu faire vaciller un homme moins endurci.
Kaelen leva son arc, la flèche prête à décocher. Sa main était ferme, son regard fixé sur la nuque de la créature. Il avait accompli des missions plus dangereuses, affronté des bêtes bien plus monstrueuses. Ce ne serait qu’une formalité.
C’est alors que la créature se retourna. Ses yeux, comme il l’avait entendu, étaient d’un ambre profond, brillants d’une intelligence vive et d’une… détresse ? Kaelen fronça les sourcils. Il ne s’attendait pas à cela. La Kitsune le regarda, non pas avec peur, mais avec une intensité déconcertante. Elle ne bougeait pas, mais son corps semblait vibrer d’une énergie fébrile.
Puis, un son étrange s’échappa de sa gorge. Un gémissement bas, presque douloureux, qui fit frissonner Kaelen malgré lui. Ses narines se dilatèrent légèrement, et son corps se tendit. L’odeur qu’il avait perçue s’intensifia brutalement, devenant presque opressante. Sucrée, musquée, mais avec une note plus aigre, plus urgente. Une odeur de désir non assouvi.
« C’est… c’est le printemps, n’est-ce pas ? » La voix de la Kitsune était un murmure rauque, chargé d’une émotion brute qui balaya la prudente réserve de Kaelen. Elle fit un pas vers lui, puis un autre, son regard ne quittant jamais le sien. « Je… je ne peux plus attendre. »
Kaelen sentit une sueur froide perler sur son front. Il avait entendu des légendes, bien sûr. Des histoires sur les périodes de rut des créatures magiques, sur leur impuissance face à leurs instincts primaires. Mais il n’avait jamais cru que cela le concernerait. Il était un chasseur. Un professionnel. Pas une cible pour les pulsions d’une bête.
« Recule ! » ordonna-t-il, sa voix plus tendue qu’il ne l’aurait voulu. Il sentait la pression monter en lui, une réaction instinctive à la proximité de la créature, à son odeur, à la détresse palpable qu’elle dégageait.
Mais la Kitsune ne recula pas. Au contraire, elle accéléra sa démarche, ses mouvements fluides et rapides, trop rapides pour que Kaelen puisse réagir. Avant qu’il n’ait pu ajuster sa visée, elle était sur lui. Pas avec une agressivité brutale, mais avec une force irrésistible, une urgence qui le submergea. Ses mains se posèrent sur son torse, puis grimpèrent sur ses épaules, le rapprochant d’elle.
Kaelen sentit le bois de son arc glisser de ses doigts. Il tenta de résister, de la repousser, mais ses muscles semblaient engourdis, sa volonté brisée par une force qu’il ne comprenait pas. L’odeur de la Kitsune l’enveloppait, l’envahissait, lui coupant le souffle. Ses yeux ambrés le fixaient, remplis d’une passion dévorante. Et puis, il sentit ses lèvres contre les siennes.
La nuit fut un tourbillon de sensations. Une danse sauvage et primitive, où les frontières entre chasseur et proie s’effacèrent dans une ferveur inattendue. Kaelen, l’homme d’acier, se retrouva emporté par une marée d’émotions et de plaisirs qu’il n’avait jamais imaginés. La Kitsune était une force de la nature, une créature d’instinct et de passion, qui le consuma jusqu’à l’aube.
Quand le premier rayon de soleil filtra à travers les arbres, Kaelen s’éveilla avec une douleur lancinante dans tout le corps et une nausée dans l’estomac. À ses côtés, la Kitsune dormait encore, sa longue chevelure blanche éparpillée sur l’oreiller improvisé de mousse. Elle était nue, sa peau d’une blancheur irréelle sous la lumière naissante. La beauté était toujours là, mais maintenant, elle était mêlée à une gêne profonde.
Il avait été… pris. Sa virilité, sa fierté, tout ce qu’il avait gardé intact pendant des années de solitude et de dangers, avait été pris par cette créature. La colère monta en lui, une fureur froide et cuisante. Il avait une mission. Il devait la tuer. Et maintenant, il avait une raison de plus. Une raison personnelle, ignoble.
Il attrapa le couteau qui gisait près de son torse, sa lame reflétant la lumière du matin. Sa main tremblait légèrement, non pas de peur, mais de dégoût. Il se pencha sur elle, visant son cœur. C’était ça. Terminer le travail. Effacer cette nuit de sa mémoire.
Au dernier moment, juste avant que sa main ne se resserre sur la garde, la Kitsune ouvrit les yeux. Elle le regarda, son regard ambré toujours aussi intense, mais cette fois, il y avait une pointe de tristesse, presque une résignation. Elle vit le couteau dans sa main. Elle vit la haine dans ses yeux.
Mais elle ne paniqua pas. Au lieu de cela, un léger sourire étira ses lèvres. D’une vitesse fulgurante, elle se redressa, attrapa son poignet et le désarma d’un geste fluide et incroyablement doux. Le couteau tomba sur la mousse sans faire de bruit. Sa main resta sur son poignet, ses doigts effleurant sa peau avec une caresse qui aurait pu être séduisante, si Kaelen n’avait pas été au bord du vomissement.
« Tu ne peux pas me tuer, » murmura-t-elle, sa voix toujours rauque, mais maintenant teintée d’une assurance tranquille. « Pas maintenant. Pas après ça. »
Kaelen la regarda, abasourdi. Elle ne se souciait pas d’être désarmée. Elle ne se souciait pas de sa mission. Elle se souciait… de lui ?
« Je… je t’aime, » dit-elle, son regard fixant le sien avec une sincérité désarmante. « Tu es celui que j’attendais. »
L’amour ? Cette créature lui avouait son amour après l’avoir… après ce qui s’était passé ? Kaelen se débattit, retirant son poignet. Il ne pouvait pas. Il ne voulait pas accepter ça. Il était un chasseur. Elle était une proie. Rien de plus.
Il se leva brusquement, le corps endolori, l’esprit en plein chaos. Il ne pouvait plus rester là. Il ne pouvait pas la regarder, ne pouvait pas entendre ses mots. Il se retourna et s’enfuit, courant à travers la forêt, sans se retourner, laissant la Kitsune seule dans la clairière.
Il revint au village, le visage couvert de sueur et de terre, le cœur battant la chamade. Il trouva le chef du village, haletant, et déclara d’une voix éraillée qu’il avait accompli sa mission. Qu’il avait tué la Kitsune. Pour prouver ses dires, il jeta sur la table un petit amas de fourrure blanche, qu’il avait arraché à la créature dans un moment de panique.
Les villageois furent soulagés. Kaelen fut acclamé. Les années passèrent. La nuit dans la clairière devint un lointain cauchemar, une ombre qu’il s’efforçait d’oublier. Il continua sa vie de chasseur, devenant respecté, même craint. Il avait même trouvé une promise, Elara, une jeune femme douce et pieuse, dont la présence apaisait les tourments de son âme. Sa vie avait retrouvé une sorte de normalité. Une normalité fragile, bâtie sur un mensonge.
Puis, un jour, alors qu’il était assis à sa table, le soleil couchant peignant des ombres longues sur le sol de sa modeste demeure, on frappa à sa porte. Trois coups secs, insistants. Kaelen se leva, intrigué. Les visiteurs étaient rares, surtout à cette heure tardive.
Il ouvrit la porte. Deux silhouettes étaient là, enveloppées dans de larges capes sombres qui dissimulaient entièrement leurs traits. Elles semblaient attendre.
« Qui êtes-vous ? » demanda Kaelen, sa main se glissant instinctivement vers le manche de son couteau.
L’une des silhouettes leva une main gantée, un geste qui imposa le silence. « Nous sommes ici pour te présenter à notre père, » dit une voix douce, presque musicale.
Kaelen fronça les sourcils. « Votre père ? Je ne comprends pas. Je n’ai pas de fille. »
Les deux silhouettes se regardèrent. Puis, ensemble, elles retirèrent leurs capes. Kaelen sentit son souffle se couper. Devant lui se tenaient deux femmes d’une beauté stupéfiante, mais pas humaines. L’une était vêtue de blanc, sa chevelure d’un blanc pur tombant en cascade sur ses épaules, ses yeux d’un bleu lumineux semblant rayonner d’une douce chaleur. L’autre était drapée de noir, ses cheveux d’un noir de jais encadrant un visage d’une beauté plus sombre, ses yeux d’un violet profond, perçants et énigmatiques. Des Kitsunes. Incroyablement belles, incroyablement puissantes.
« Si, père, » dit la Kitsune blanche, un sourire tendre illuminant son visage. « Tu es notre père. »
Kaelen recula, le dos heurtant le chambranle de la porte. « Impossible. C’est… c’est un mensonge. »
La Kitsune noire s’avança, son regard rencontrant le sien. « Nous pouvons le prouver. » Elle leva une main, et ses doigts effleurèrent la joue de Kaelen. Puis, elle fit de même. Kaelen sentit une légère piqûre, et quand il baissa les yeux, il vit que les deux femmes avaient des marques de naissance sur leurs joues. Des marques identiques à la sienne. Une petite étoile à six branches.
Le sang de Kaelen se glaça. Ce n’était pas possible. Il avait… il avait tout effacé.
« Non, » dit-il, sa voix tremblante. « Ce n’est pas… »
Mais les deux Kitsunes ne l’écoutaient déjà plus. Elles étaient entrées dans sa maison comme si elles y étaient attendues, comme si elles y avaient toujours appartenu. La Kitsune blanche se dirigea vers le lit, la drapant de son aura lumineuse. La Kitsune noire s’assit sur une chaise, son regard parcourant la pièce avec une curiosité calculatrice.
« Nous allons vivre ici, » déclara la Kitsune blanche, comme si c’était une évidence.
« Avec toi, père, » ajouta la Kitsune noire, un sourire narquois aux lèvres.
Kaelen les regarda, désespéré. Il refusa, protesta, menaça. Mais ses paroles étaient vaines. Elles étaient comme des rochers face à la marée. Elles ne bougeraient pas. Elles étaient sa chair, son sang. Et elles ne partiraient pas. La Kitsune blanche, Lyra, contrôlait la lumière, une magicienne céleste d’une puissance redoutable. La Kitsune noire, Anya, maîtrisait les ombres, une nécromancienne dont la magie sombre semblait pouvoir défaire le monde. Et elles étaient là, dans sa maison, dans sa vie, venues réclamer un père qu’il avait désespérément tenté d’oublier. La mission oubliée avait enfin rattrapé Kaelen. Et sa nouvelle vie, celle de père de deux Kitsunes, ne faisait que commencer.