Chapter 1

L'Ombre qui Mord

Dans Eldraven, la nuit dévore. Des disparitions inquiètent. Lyanna, cartographe au passé trouble, sent le danger s'intensifier, observant les ombres s'allonger sur son royaume.

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L'ombre qui mord.

Eldraven se noyait. Non pas dans les eaux d'un fleuve débordant, ni sous le poids d'une tempête, mais sous le manteau épais et silencieux d'une nuit qui ne voulait plus céder le pas au jour. Chaque crépuscule était une défaite, une morsure de ténèbres qui s'insinuait un peu plus profondément dans les entrailles du royaume, dévorant les couleurs, éteignant les rires, et, plus récemment, effaçant les vies. Lyanna, penchée sur son parchemin, sentait cette étreinte suffocante autant qu'elle voyait les lignes de ses cartes se brouiller sous la lumière faiblissante de sa lampe à huile. La cire, figée en larmes sur le bord du bureau, semblait pleurer le sort d'Eldraven.

Les rumeurs avaient commencé comme des murmures dans les tavernes sombres, des chuchotements échangés à la hâte dans les ruelles sinueuses de la capitale. Des gens disparaissaient. Un paysan en rentrant des champs, une marchande sur le chemin du marché, un garde posté à la lisière de la forêt. Au début, on mettait cela sur le compte des bêtes sauvages, des accidents, de la folie ordinaire qui guettait les âmes fragiles dans ce royaume de plus en plus oppressant. Mais les disparitions s'étaient multipliées, devenant des absences trop criantes, trop uniformes pour être le fruit du hasard. Et la nuit, elle, semblait s'épaissir, devenant une compagne constante, un voile impénétrable qui dissimulait autant les secrets que les horreurs.

Lyanna Veylor, vingt-deux ans, n'était pas du genre à se laisser submerger par les murmures. Cartographe, son métier exigeait précision, observation et une logique implacable. Elle traçait des frontières, délimitait des territoires, donnait forme au chaos. Mais même ses cartes ne pouvaient plus contenir la réalité qui se délitait autour d'elle. Ses cheveux d'un noir profond, parsemés de reflets argentés qui semblaient capturer la lumière lunaire qu'elle ne voyait plus, étaient tirés en un chignon strict, dissimulant une cicatrice discrète sur sa clavicule, souvenir d'un passé qu'elle s'efforçait d'oublier. Ses yeux, d'un bleu glacier, scrutaient le parchemin avec une intensité qui trahissait une intelligence vive, mais aussi une méfiance ancrée, une difficulté à accorder sa confiance. Elle avait appris, par la force des choses, que le monde n'était pas toujours ce qu'il semblait être, et que les cartes les plus fiables pouvaient cacher des abîmes.

Elle traçait une nouvelle route, une hypothétique voie commerciale vers les montagnes du Nord, lorsque le vent s'engouffra dans sa chambre, faisant vaciller la flamme de sa lampe et soulevant la poussière de vieux parchemins. Un frisson parcourut son échine, un avertissement silencieux que le danger n'était plus une simple rumeur, mais une présence palpable. Elle leva les yeux vers la fenêtre, où l'obscurité semblait s'agglutiner, plus dense que jamais. L'ombre ne se contentait plus de tomber, elle rongeait.

Elle se rappela les mots de son père, Elian Veylor, explorateur disparu des années auparavant dans les Terres Obscures. « Chaque carte a un secret, Lyanna. Et chaque secret a un prix. » Le prix, elle le sentait, était de plus en plus élevé. Son propre passé était une plaie mal refermée, une ombre qui la hantait, liée à une prophétie dont on murmurait qu'elle concernait la lignée des Veylor. Des murmures que la cour royale s'appliquait à étouffer, avec la même détermination qu'elle mettait à ignorer les disparitions.

Elle reporta son attention sur un vieux rouleau qu'elle avait trouvé dissimulé dans les archives poussiéreuses de la Guilde des Cartographes, un endroit qu'elle fréquentait plus par nécessité que par plaisir. Ce parchemin n'était pas une carte comme les autres. Les symboles étaient étranges, gravés d'une main tremblante, et les lignes ne semblaient pas représenter des terres connues, mais plutôt des flux d'énergie, des points de connexion oubliés. Il y avait là quelque chose d'ancien, quelque chose que la cour royale avait sans doute voulu enterrer pour de bonnes raisons. Des raisons qu'elle était déterminée à découvrir.

Elle se leva, se dirigeant vers le petit coffre en bois de chêne qu'elle gardait sous son lit. À l'intérieur, parmi quelques objets personnels qui lui rappelaient un passé plus lumineux, se trouvait un médaillon orné d'un symbole qu'elle ne comprenait pas encore, mais qui semblait étrangement lié aux motifs du vieux parchemin. Elle le saisit, sentant la froideur du métal contre sa paume. Sa mère, Selena, mage réputée avant d'être accusée de sorcellerie et de disparaître dans des circonstances troubles, lui avait légué ce médaillon, lui disant qu'il la protégerait. La protection, Lyanna en avait désespérément besoin.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans la cour résonna dans le silence de son appartement. Un bruit inhabituel à cette heure tardive. Son cœur se serra. Les gardes royaux ne venaient jamais sans prévenir, et les voleurs, aussi audacieux soient-ils, évitaient généralement son quartier, trop bien gardé par les habitants eux-mêmes. Elle éteignit vivement sa lampe, plongeant la pièce dans une obscurité presque totale, à peine percée par la lueur blafarde de la lune filtrant à travers les volets entrouverts.

Elle retint son souffle, ses sens en alerte. Des pas lourds résonnèrent dans le couloir, s'arrêtant devant sa porte. Un coup sec retentit. Lyanna ne bougea pas, le médaillon serré dans sa main.

« Lyanna Veylor ? » La voix était grave, autoritaire, mais empreinte d'une froideur qui glaça le sang de Lyanna. Ce n'était pas le ton familier des gardes de la ville.

Un autre coup, plus fort cette fois. Le bois craqua légèrement.

« Ouvrez. Ordre du Prince Alaric. »

Alaric. L'héritier du trône. Son ancien ami d'enfance, devenu son rival, dont l'ambition dévorante masquait un esprit aussi manipulateur que le sien était direct. Que voulait-il ? Elle n'avait jamais cherché à s'immiscer dans les affaires de la cour, préférant se réfugier dans la précision de ses cartes.

Elle s'approcha doucement de la porte, regardant par le judas. La silhouette massive d'un garde se tenait là, son armure sombre reflétant la faible lumière. Mais ce n'était pas le garde qui la troublait le plus. C'était l'homme qui se tenait juste derrière lui, dans la pénombre. Une silhouette imposante, drapée dans un manteau de cuir sombre, dont le visage était à peine visible sous la capuche. Quelque chose dans sa posture, dans l'aura de danger qui émanait de lui, lui donna la chair de poule.

Elle ne pouvait pas ouvrir. Pas à Alaric, pas à cet inconnu menaçant.

« Je ne suis pas là », murmura-t-elle, sa voix n'étant qu'un souffle.

« Nous savons que vous êtes là, Lyanna. Le Prince Alaric est patient, mais pas éternellement. » La voix derrière la capuche était rauque, profonde, dénuée de toute émotion. C'était une voix qui avait vu et fait des choses terribles. Une voix qui évoquait les légendes sombres des Terres Obscures.

Lyanna recula, cherchant une échappatoire. La fenêtre ? Trop haute. Le passage secret derrière la bibliothèque ? Elle ne l'avait pas utilisé depuis des années.

Soudain, un cri retentit depuis la rue, suivi par des bruits de lutte. Le garde devant sa porte se tourna brusquement, jurant. L'homme à la capuche resta immobile un instant, puis, avec une rapidité déconcertante, il se faufila à travers l'ouverture de la porte, qui était restée entrouverte.

Lyanna n'eut qu'une fraction de seconde pour réagir. Elle se jeta sur le côté, évitant de justesse la main qui se tendit vers elle. Elle sentit une force brute, une agilité surprenante malgré sa stature. L'homme était rapide. Terrifiant.

Dans l'obscurité relative, elle aperçut des éclats dorés dans ses yeux. Des yeux qui semblaient brûler d'une lueur surnaturelle. Des tatouages complexes, comme des runes vivantes, serpentaient sur ses bras découverts, brillant faiblement. C'était Kael Draven. Le guerrier dont le nom était murmuré avec crainte, associé à des massacres et à des légendes sanglantes. Le nom qu'elle avait entendu prononcer par les soldats dans les tavernes, le nom qui faisait frissonner les dames de la cour.

Il la saisit par le bras, sa prise ferme mais étrangement contrôlée. « Ne faites pas de bruit, cartographe », siffla-t-il, sa voix un murmure à peine audible. Ses yeux dorés balayèrent la pièce, puis se fixèrent sur elle avec une intensité troublante. Il y avait une tension palpable entre eux, une attraction aussi dangereuse qu'inexplicable.

« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? » demanda Lyanna, sa voix tremblante malgré sa volonté de rester stoïque.

« Je suis celui qui vous protège de ceux qui viennent vous chercher », répondit Kael, son regard ne quittant pas le sien. « Et vous êtes celle qui a une carte qui ne devrait pas être entre de bonnes mains. »

Avant qu'elle ne puisse répondre, le garde royal, manifestement perturbé par le chaos extérieur, fit irruption dans la pièce. Il s'immobilisa en voyant Kael tenir Lyanna.

« Lâchez-la, bandit ! » hurla le garde, dégainant son épée.

Kael ne répondit pas. D'un mouvement fluide, il repoussa Lyanna derrière lui, se plaçant entre elle et le garde. Ses tatouages sur les bras s'illuminèrent d'une lueur plus intense, comme si une puissance ancienne se réveillait en lui.

« Vous n'avez rien à faire ici », dit Kael, sa voix résonnant d'une menace sourde.

Le garde, enhardi par la présence de Lyanna, chargea. Kael esquiva avec une grâce surnaturelle, attrapant le poignet du garde et le tordant avec une force dévastatrice. L'épée tomba au sol avec un cliquetis métallique. Le garde poussa un cri de douleur.

Lyanna regarda, fascinée et terrifiée. Ce n'était pas un simple guerrier. C'était quelque chose de plus. Quelque chose de plus ancien, de plus dangereux.

Kael relâcha le garde, qui s'effondra au sol, gémissant. Il se tourna vers Lyanna, son regard toujours aussi intense. « Alaric ne s'arrêtera pas. Le Prince veut ce que vous avez trouvé. Et il ne sera pas le seul. »

Il jeta un regard vers la fenêtre, où l'ombre semblait s'être rapprochée encore. « La nuit avance, cartographe. Et il y a des choses qui rôdent dans l'obscurité, des choses que même la cour royale ne peut plus contrôler. Des choses pour lesquelles votre carte est une clé. »

Il lui tendit la main. « Venez. Si vous voulez comprendre ce qui se passe, vous devez quitter cette ville. Et vous ne pouvez pas y aller seule. »

Lyanna hésita. Cet homme était une énigme, un danger ambulant. Sa réputation le précédait, sombre et sanglante. Mais dans ses yeux dorés, elle voyait aussi une lueur de quelque chose d'autre. Une protection farouche, une détermination farouche. Et elle savait, au plus profond d'elle-même, qu'il avait raison. La cour royale était une impasse, Alaric un prédateur. Et le secret de la carte, le secret des disparitions, se cachait bien au-delà des frontières de la ville, dans les ténèbres grandissantes d'Eldraven.

Son passé la hantait, mais son instinct lui disait de faire confiance à cet homme étrange. Au guerrier dont le nom était synonyme de mort, mais dont la présence semblait paradoxalement la protéger. L'attirance était là, palpable, une étincelle dangereuse dans l'obscurité.

Elle regarda la carte, puis Kael. Le choix était simple. Rester et être dévorée par l'ombre et les intrigues, ou s'aventurer dans l'inconnu avec cet homme mystérieux, vers un destin incertain.

Elle posa sa main dans la sienne. La chaleur de sa peau, la force de sa prise, tout en lui était une contradiction. Un danger, oui, mais peut-être aussi la seule chance de survie.

« Où allons-nous ? » demanda-t-elle, sa voix plus ferme maintenant.

« Là où les ombres sont plus profondes, mais où la vérité commence à se révéler », répondit Kael, un léger sourire effleurant ses lèvres. « Dans les Terres Obscures. »

Alors que le soleil continuait de décliner, refusant de percer le voile de ténèbres, Lyanna Veylor quitta son appartement, son cœur battant la chamade, non seulement de peur, mais aussi d'une excitation dangereuse. L'ombre qui mordait Eldraven venait de trouver une nouvelle proie, une proie qui, peut-être, était prête à mordre en retour. Et le premier pas vers la vérité venait d'être franchi, dans la paume d'une main qui portait le poids de légendes sanglantes.

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