Chapter 1
La Petite Prisca et le Miroir
Prisca, une fillette timide, se sent différente des autres enfants. Elle évite les jeux, persuadée de ne pas être assez bien. Chaque matin, son reflet dans le miroir la rend plus triste, alimentant son mal-être et son désir secret d'être belle.
Il était une fois, dans un village niché au creux d'une vallée où les arbres murmuraient des secrets au vent, une petite fille nommée Prisca. Mais Prisca n'était pas comme les autres enfants qui peuplaient ces lieux joyeux. Tandis que les rires fusaient et que les courses folles animaient les prairies, Prisca restait souvent à l'écart, une ombre silencieuse sous le grand chêne. Son cœur battait d'une mélancolie douce, une certitude ancrée en elle : elle n'était pas à leur niveau. Les jeux, les chansons, les éclats de joie des autres semblaient appartenir à un monde différent, un monde où elle n'avait pas sa place. Elle se sentait maladroite, différente, comme une note discordante dans une symphonie parfaite.
Chaque matin, avant même que le soleil n'ait entièrement effleuré les toits du village, Prisca se glissait hors de son lit. Le premier geste, presque automatique, était de se diriger vers le vieux miroir posé sur sa commode. La chambre, encore baignée d'une lumière tamisée, ne parvenait pas à dissiper l'obscurité qui semblait habiter son regard. Elle se penchait, son souffle créant une fine buée sur le verre, et fixait son reflet. Et chaque matin, le même constat, le même pincement au cœur. Elle se trouvait laide. Pas seulement un peu, mais profondément, irrémédiablement. Ses joues lui semblaient trop rondes, son nez trop petit, ses yeux trop enfoncés. Les autres enfants, elle en était sûre, ne se regardaient jamais ainsi. Ils devaient être beaux, naturellement beaux, sans effort. Eux, ils pouvaient rire, courir, s'amuser. Elle, elle ne pouvait que contempler avec tristesse le visage qui lui était attribué, ce visage qui, à ses yeux, n'avait rien de charmant.
Les années passèrent, apportant avec elles un changement subtil mais profond en Prisca. À onze ans, sa timidité ne s'était pas envolée, mais une autre émotion avait commencé à poindre : la curiosité. Une curiosité tenace, presque insatiable, qui grignotait les bords de son introversion. Elle observait le monde avec une attention nouvelle, cherchant des réponses à des questions qu'elle n'osait pas encore formuler. Pourquoi elle se sentait ainsi ? Pourquoi cette différence abyssale entre elle et les autres ? Et surtout, comment pouvait-elle changer ? La question de la beauté, autrefois une simple tristesse diffuse, devenait une obsession lancinante. Elle ne voulait plus se sentir exclue, invisible. Elle désirait ardemment appartenir, être acceptée, être aimée. Et pour cela, elle était convaincue qu'il fallait d'abord être belle.
Un après-midi, alors qu'elle flânait près du marché, le bruit des conversations lui parvint aux oreilles. Des murmures, des chuchotements, des histoires racontées à voix basse. Et parmi ces mots, un nom résonna, captant toute son attention : "La marmite d'or". Les vieilles femmes, assises sur des bancs de bois usé, parlaient d'une marmite légendaire, cachée au plus profond de la forêt. On disait qu'elle avait le pouvoir de rendre belle quiconque osait y jeter un regard. Belle, pas seulement en apparence, mais d'une beauté qui irradiait de l'intérieur. La description, vague mais pleine de promesses, alluma une étincelle dans les yeux de Prisca. Une marmite d'or… Cela sonnait comme une réponse, une solution miracle à tous ses maux. Sans hésitation, une décision ferme se forma dans son esprit. Elle irait la chercher.
Le lendemain, avant l'aube, Prisca était déjà debout. Un petit sac contenant une mèche de pain et une gourde d'eau était attaché à sa taille. Elle se faufila hors de la maison, le cœur battant la chamade, un mélange d'excitation et d'appréhension la submergeant. La forêt, à cette heure matinale, semblait encore endormie, drapée dans un voile de brume. Les arbres, immenses et silencieux, formaient une voûte sombre au-dessus de sa tête. Elle avançait prudemment, chaque craquement de branche sous ses pieds lui faisant sursauter le cœur. Les bois se firent plus denses, la lumière du soleil peinant à traverser le feuillage épais. Des ombres dansaient, des formes étranges se dessinaient, et Prisca, malgré sa peur, continuait d'avancer. Son désir de trouver la marmite d'or était plus fort que la crainte de l'inconnu.
Elle marcha pendant des heures, guidée par une intuition fragile, par les bribes d'histoires qu'elle avait entendues. La forêt s'ouvrit enfin sur un paysage plus désolé, rocailleux. Et là, devant elle, se dressait l'entrée d'une grotte. Une ouverture béante dans la roche, d'où émanait une fraîcheur inquiétante. Une tunel. L'air qui en sortait était chargé d'une odeur de terre humide et de pierre mouillée. L'obscurité régnait à l'intérieur, une obscurité profonde, impénétrable. Un frisson parcourut l'échine de Prisca. C'était l'endroit le plus sombre et le plus humide qu'elle n'ait jamais vu. Une partie d'elle criait de faire demi-tour, de retourner à la lumière du jour, à la sécurité familière. Mais une autre partie, celle qui avait nourri son espoir, celle qui était mue par une curiosité irrésistible, la poussait en avant. "Juste un peu plus loin", se dit-elle. "Juste pour voir."
Elle pénétra dans la tunel, sa petite silhouette se perdant rapidement dans l'obscurité. Ses pas résonnaient sourdement sur le sol inégal. L'air était lourd, oppressant. Des gouttes d'eau tombaient du plafond, créant des échos lointains. Elle avançait à tâtons, ses mains effleurant les parois froides et rugueuses. La peur tentait de la submerger, de la paralyser, mais elle résistait. Elle pensait à son reflet dans le miroir, à la tristesse qu'elle y lisait. Elle pensait à la promesse de la marmite d'or. Elle devait aller jusqu'au bout. Elle devait savoir. Et puis, au bout d'un temps qui lui sembla une éternité, une faible lueur apparut au loin. Une lueur douce, dorée. Son cœur bondit. Elle accéléra le pas, la lueur se faisant de plus en plus intense.
Elle déboucha dans une petite cavité souterraine, éclairée par une lumière mystérieuse. Et là, posée sur un socle de roche naturelle, se trouvait la marmite. Elle était d'un or profond, brillant d'une lumière intérieure, même dans cette obscurité. Elle semblait ancienne, porteuse de mille secrets. Prisca s'approcha, le souffle court. Elle la contempla, fascinée. La forme, la matière, la lumière… tout en elle dégageait une aura de magie. Sans plus attendre, elle se pencha au-dessus de la marmite et y jeta un regard.
Un instant suspendu. Le temps s'arrêta. Prisca sentit quelque chose changer en elle, une vibration subtile, une chaleur douce qui se répandait dans son corps. Ce n'était pas une transformation physique, pas soudaine et spectaculaire comme elle l'avait peut-être imaginé. C'était plus profond, plus intime. Un sentiment nouveau, étrange et puissant, naquit en elle : celui d'être… bien. Pas belle, pas encore, mais bien. Suffisamment bien pour ne plus ressentir le besoin de se cacher.
Le retour fut moins angoissant. La forêt lui semblait moins menaçante, les bois moins sombres. Elle marchait d'un pas plus léger, le cœur rempli d'une nouvelle assurance. Arrivée chez elle, elle ne se précipita pas vers le miroir. Elle s'assit à la table, mangea son dîner, et entendit ses parents parler de leur journée. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait connectée à ce monde, présente.
Plus tard, avant de se coucher, elle s'approcha de la commode. Le miroir l'attendait, imperturbable. Elle y posa les yeux, cette fois sans appréhension. Son visage était là, le même qu'elle avait vu tant de matins. Ses joues, son nez, ses yeux. Rien n'avait changé extérieurement. Un léger dépit la traversa, mais il fut vite remplacé par une compréhension nouvelle. Elle se sentait différente, oui, mais ce n'était pas le reflet qui avait changé. C'était elle. La marmite d'or ne l'avait pas rendue belle, elle l'avait convaincue qu'elle l'était déjà. Elle avait vu, dans le reflet doré, non pas une illusion, mais une vérité. La beauté ne venait pas de l'extérieur, mais de l'intérieur. Elle avait fait le premier pas vers l'acceptation. Et ce jour-là, le lendemain, elle savait qu'elle irait jouer avec les autres enfants. Elle irait se faire des amis. Pour la première fois, Prisca avait hâte de découvrir ce que le monde lui réservait, avec ce nouveau sentiment, précieux et discret, qui brillait en elle.