Chapter 2

Le Miroir aux Illusions

L'intérieur de la cité les submerge de splendeur et de richesses inouïes. Mais derrière les dorures scintillantes et l'architecture grandiose, une atmosphère oppressante s'installe, révélant peu à peu la véritable nature du lieu.

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Les portes se refermèrent derrière nous avec un bruit sourd, un son qui résonna dans nos âmes autant que dans la pierre. Le silence qui suivit était plus assourdissant que le vacarme de notre entrée. J’avais toujours imaginé ce moment, le franchissement du seuil de la cité, mais la réalité dépassait de loin mes rêves les plus fous. La lumière, filtrant d’on ne sait où à travers des ouvertures dissimulées dans des plafonds d’une hauteur vertigineuse, baignait les lieux d’une clarté douce et irréelle. Les murs, ornés de motifs complexes sculptés avec une précision déconcertante, semblaient vivre, vibrer sous nos yeux ébahis.

« Incroyable… », murmura Chloé, sa voix empreinte d’une admiration presque enfantine. Elle sortit son carnet, son crayon déjà prêt à capturer chaque détail, chaque courbe, chaque symbole étrange qui tapissait les parois.

Le Dr. Wilson, d’ordinaire si stoïque, laissa échapper un soupir de stupéfaction. « C’est… c’est au-delà de tout ce que j’avais pu concevoir. Les chroniques ne lui rendent pas justice. » Ses yeux parcoururent l’immensité de la place où nous nous trouvions, s’attardant sur des statues immenses qui semblaient veiller sur nous, figées dans des poses majestueuses.

Samir, lui, restait silencieux, son regard scrutant chaque recoin, chaque ombre. Il avait cette façon de percevoir le danger avant même qu’il ne se manifeste, un sixième sens aiguisé par des années d’expéditions périlleuses. Il s’avança lentement, sa main effleurant la pierre polie d’une colonne, puis se figea, une légère crispation sur son visage.

« Qu’est-ce qu’il y a, Samir ? », demandai-je, mon propre enthousiasme légèrement entamé par son inquiétude.

Il secoua la tête. « Rien. Juste… la sensation. C’est trop parfait. Trop… immaculé. »

Je souris, essayant de dissiper le malaise naissant. « C’est une cité oubliée, Samir. Pas une ruine abandonnée. La perfection est peut-être la marque de son créateur. Et ses trésors… » Je laissai ma phrase en suspens, l’idée de richesses inouïes flottant dans l’air comme une promesse.

Nous nous enfonçâmes plus profondément dans la cité. Chaque passage, chaque cour, chaque bâtiment révélait une nouvelle merveille. Des fontaines aux eaux cristallines jaillissaient de bassins incrustés de pierres précieuses. Des jardins luxuriants abritaient des plantes d’une beauté étrange, aux couleurs et aux formes inconnues. Les sols étaient recouverts d’un matériau lisse et brillant, une sorte de marbre irisé qui reflétait la lumière d’une manière hypnotique.

« Regardez ça ! », s’exclama Chloé, pointant du doigt une fresque murale d’une splendeur inouïe. Elle représentait des êtres majestueux, flottant dans un ciel étoilé, entourés d’une énergie lumineuse. Les couleurs étaient si vives, si éclatantes, qu’elles semblaient avoir été peintes hier.

« L’artisanat est d’une finesse incroyable », dit le Dr. Wilson, s’approchant pour examiner les détails. « Mais… il n’y a aucune trace de dégradation. Pas de poussière, pas de fissures, pas de marques du temps. C’est comme si le temps lui-même avait été banni de cet endroit. »

Un frisson me parcourut l’échine. La remarque du Dr. Wilson, aussi rationnelle qu’elle soit, éveilla une inquiétude sourde en moi. C’était vrai. Il n’y avait aucune trace de vie passée, aucune preuve tangible que des êtres humains aient jamais foulé ces lieux. Pourtant, la cité était d’une beauté à couper le souffle.

Nous atteignîmes une vaste salle, dont le plafond était orné d’une coupole gigantesque. Au centre, un piédestal portait une gemme d’une taille impressionnante, d’un bleu profond qui semblait contenir les étoiles. Autour de nous, des étagères sculptées dans la roche débordaient de trésors : des coffres d’or incrustés de diamants, des sceptres ornés de rubis, des diadèmes de saphirs scintillant sous la lumière.

« C’est le trésor du monde… », soufflai-je, mes yeux brillants de convoitise. L’image de mon visage dans le miroir de mon arrogance réapparut, et une vague de honte me submergea. Gabriel, le chef d’expédition, celui qui avait promis monts et merveilles.

Chloé se précipita vers un coffre, sa joie débordante. « Oh, Alexandre, regarde ça ! Des colliers… des bracelets… C’est… » Elle s’arrêta net. La joie sur son visage se mua en une grimace de peur. Elle recula brusquement, sa main portée à sa bouche.

« Qu’est-ce qu’il y a, Chloé ? », demandai-je, me précipitant vers elle.

Elle pointa un doigt tremblant vers le coffre qu’elle venait d’ouvrir. À l’intérieur, parmi les bijoux scintillants, reposait une main humaine, desséchée et noircie, comme momifiée par le temps. Mais ce n’était pas la main elle-même qui l’avait effrayée. C’était la bague qu’elle portait au doigt, une bague identique à celle que je portais moi-même, une relique de famille que mon père m’avait léguée.

« C’est… c’est impossible », balbutia Chloé, ses yeux écarquillés de terreur. « Cette bague… elle est comme la mienne. »

Le Dr. Wilson s’approcha, son visage blême. Elle examina la main, puis la bague. « C’est une copie… une réplique parfaite. Mais qui… ? »

Samir, qui avait observé la scène avec une intensité accrue, s’avança et effleura le bord du coffre. « Ce n’est pas une bague de famille, Chloé. C’est le symbole de la cité. »

Un silence pesant s’abattit sur nous. Le trésor, les merveilles, tout semblait soudainement macabre. La beauté de la cité se mua en une façade trompeuse, un voile de soie tendu sur un abîme de terreur.

« Je crois que nous avons fait une erreur », dit Samir, sa voix basse et grave. « Cet endroit… il n’est pas vide. Il attend. »

« Attendre quoi ? », demanda le Dr. Wilson, sa voix tremblante.

Avant que Samir ne puisse répondre, un son étrange résonna dans la salle. Un murmure, un chuchotement qui semblait venir de partout et de nulle part à la fois. Les murs se mirent à vibrer, les dorures à scintiller d’une lumière plus intense. Les statues semblaient s’animer, leurs yeux de pierre se tournant vers nous.

« Les portes ! », cria Chloé, sa phobie des espaces clos la saisissant. « Il faut sortir ! »

Nous nous précipitâmes vers la sortie, mais elle n’était plus là. L’ouverture par laquelle nous étions entrés avait disparu, remplacée par un mur de pierre lisse et sans défaut. La panique commença à s’installer.

« Impossible… », murmura le Dr. Wilson, son pragmatisme scientifique s’effondrant face à l’irrationnel. « C’est une illusion… il doit y avoir une sortie. »

« Il n’y a pas de sortie », dit Samir, son regard fixé sur les murs qui semblaient se rapprocher. « Il n’y a que des entrées. »

Les murmures s’intensifièrent, se transformant en un chœur discordant, une symphonie de voix démoniaques qui semblaient vouloir nous dévorer. Les trésors scintillants se mirent à briller d’une lumière aveuglante, leur éclat devenant agressif, menaçant.

« C’est un piège », réalisai-je, ma voix étranglée par la peur. « La cité… elle n’est pas abandonnée. Elle nous voulait. »

Je me rappelai la cicatrice sur mon bras, le souvenir de mon expédition ratée. J’avais toujours été superstitieux, mais j’avais repoussé cette superstition au nom de la raison, de la science. Maintenant, je sentais que ma superstition était sur le point de me sauver, ou de me perdre.

Le Dr. Wilson, malgré la terreur qui la paralysait, commença à réciter des bribes de textes anciens, des fragments de prophéties qu’elle avait étudiés. « La cité dévoreuse d’âmes… elle se nourrit de la vie… elle attire les âmes égarées… »

« Elle se nourrit de nous ! », hurla Chloé, se recroquevillant contre moi.

Les murs se mirent à suinter une substance noire et épaisse, comme du sang coagulé. Les statues se mirent à bouger, leurs membres de pierre se tordant dans des poses grotesques.

« Nous devons trouver un moyen de sortir », dit Samir, son regard parcourant la salle à la recherche d’une faiblesse, d’une échappatoire.

Je regardai autour de moi, mon regard s’arrêtant sur la gemme bleue au centre de la salle. Elle pulsait d’une lumière étrange, une lumière qui semblait attirer les âmes. C’était peut-être la clé.

« La gemme ! », criai-je. « C’est peut-être la source de tout ça. Si nous pouvons la détruire… »

« La détruire ? », répéta le Dr. Wilson. « Mais c’est peut-être le cœur de la cité ! La détruire pourrait la réveiller complètement ! »

« Ou la détruire ! », rétorqua Samir. « Nous n’avons pas le choix. »

Nous nous dirigeâmes vers la gemme, les murs se rapprochant dangereusement, les statues se dressant sur notre chemin. Samir, avec sa force herculéenne, repoussait les statues qui tentaient de nous attraper. Chloé, malgré sa phobie, suivait, ses yeux fixés sur moi, cherchant mon regard pour trouver du courage. Le Dr. Wilson, armée de son savoir, cherchait une faille, une faiblesse dans l’architecture de la cité.

Je sentis une force invisible me tirer vers la gemme, une force qui me promettait des richesses infinies, une gloire éternelle. C’était le chant des sirènes, le chant de la cité. Mais je pensai à ma cicatrice, à mes échecs passés. Je ne voulais pas être une autre victime de cette cité.

J’atteignis le piédestal, mes mains tremblantes. La gemme était chaude, pulsante, comme un cœur vivant. Je la regardai, et je vis mon propre reflet, déformé, avide, corrompu. C’était le reflet de ce que la cité voulait faire de nous.

« Non ! », criai-je, ma voix rauque de désespoir. Je pris mon piolet, l’arme la plus solide que nous ayons.

« Gabriel, non ! », s’écria le Dr. Wilson.

Mais j’avais pris ma décision. J’abattis le piolet sur la gemme avec toute ma force. Le son qui retentit fut d’une violence inouïe, comme si le monde entier se brisait en mille morceaux. La gemme éclata en une pluie d’éclats bleus, et un cri de douleur immense, inhumain, résonna dans toute la cité.

Les murs se mirent à trembler violemment, le sol se fissura. La lumière s’éteignit, nous plongeant dans une obscurité totale. J’entendis les cris de mes compagnons, la panique, la terreur.

« Cours ! », hurla Samir. « Maintenant ! »

Nous courûmes dans le noir, le sol se dérobant sous nos pieds, les décombres tombant autour de nous. Je sentais la présence de la cité se retirer, sa force s’affaiblir, mais sa haine grandir. C’était une bête blessée, furieuse, qui nous maudissait.

Nous trébuchâmes, tombâmes, nous relevâmes, nous nous aidâmes. Le son de notre fuite résonnait dans le chaos, un écho de notre survie. J’avais l’impression de courir depuis une éternité, mon corps épuisé, mon esprit au bord de la folie.

Et puis, soudain, une faible lumière apparut au loin. Une lumière naturelle, celle du soleil. Nous nous précipitâmes vers elle, nos poumons brûlant, nos jambes nous portant au-delà de leurs limites.

Nous tombâmes à l’extérieur, au milieu d’un désert aride, le soleil nous aveuglant après l’obscurité de la cité. Nous étions vivants. Nous avions survécu.

Mais alors que je regardais mes compagnons, leurs visages marqués par la terreur et l’épuisement, je savais que nous n’étions pas indemnes. La cité nous avait laissés partir, mais elle nous avait pris quelque chose. Elle avait laissé une marque indélébile sur nos âmes.

Je regardai mes mains, tremblantes. Je sentais encore la présence de la cité, une morsure froide au fond de mon être. La cicatrice sur mon bras semblait brûler, comme si elle était connectée à la cité, comme si elle était la preuve de notre passage.

Nous avions échappé à la cité mythique, mais la cité mythique ne nous échapperait jamais. Elle resterait gravée en nous, un cauchemar vivant, un écho silencieux de son existence. Et je savais, au plus profond de moi, que cette expérience me changerait à jamais. Le Gabriel d'avant, confiant et avide, n'existait plus. Il avait été remplacé par un homme hanté, marqué à jamais par le miroir aux illusions.

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