Chapter 1

Les Portes de l'Oubli

Gabriel et son équipe, guidés par des légendes ancestrales, découvrent enfin l'entrée de la cité mythique. L'excitation est palpable alors qu'ils s'apprêtent à franchir le seuil, ignorant le péril qui les attend.

10 min read

Les murmures avaient commencé bien avant que nous ne posions le pied sur cette terre oubliée. Des murmures dans les tavernes poussiéreuses de ports lointains, des chuchotements dans les bibliothèques interdites, des légendes transmises à voix basse par des hommes aux yeux fiévreux, racontant une cité qui n’existait sur aucune carte. Une cité qui renfermait, disait-on, tous les trésors du monde. J’ai toujours été attiré par l’inconnu, par ce qui échappe aux grilles de la raison, et ces histoires, aussi fantaisistes soient-elles, avaient allumé une étincelle en moi. Gabriel, c’est mon nom, et j’ai toujours eu cette arrogance tranquille de celui qui pense pouvoir déchiffrer les énigmes de l’univers.

Aujourd’hui, cette étincelle menaçait de devenir un brasier. Devant nous, se dressait non pas une porte, mais une faille béante dans le flanc de la montagne, une cicatrice d’ombre que le soleil semblait refuser de toucher. C’était l’entrée. L’entrée de la cité mythique. L’air était lourd, saturé d’une odeur à la fois minérale et florale, un parfum entêtant qui évoquait des siècles de silence et de secrets.

« C’est donc ça, » murmura le Dr. Wilson, sa voix tendue par une excitation contenue. Son pragmatisme habituel semblait se dissoudre face à l’évidence monumentale qui s’offrait à nos yeux. Elle, l’historienne, la sceptique de service, avait passé des années à décortiquer les mythes, à chercher des corrélations, des traces, là où les autres ne voyaient que des contes pour enfants. La voir ainsi, les yeux écarquillés, c’était déjà une victoire en soi.

Samir Khan, notre expert en survie, se tenait légèrement en retrait, le corps tendu comme une corde d’arc. Ses yeux sombres scrutaient l’obscurité de l’entrée, cherchant les dangers invisibles, les pièges potentiels. Il était notre garde-fou, celui qui sentait le danger avant même qu’il ne se manifeste. « L’air est… étrange, Gabriel, » dit-il, sa voix grave résonnant dans le silence ambiant. « Il y a une sorte de pression. »

Chloé, ma sœur, la cartographe et linguiste de notre équipe, trépignait d’impatience à mes côtés, son visage illuminé par un sourire radieux. « On y est ! On y est enfin ! Alexandre, tu vois, je t’avais dit que ces légendes n’étaient pas que des histoires ! » Elle se tourna vers moi, ses yeux pétillants. « Imagine tout ce qu’on va trouver là-dedans, Gabriel ! Des trésors, oui, mais surtout… l’histoire ! Une histoire qui n’a jamais été écrite ! »

Je posai une main rassurante sur son épaule. « Doucement, Chloé. On ne sait pas encore ce qui nous attend. Mais oui, tu as raison. C’est le jour que nous attendions tous. » Mon propre cœur battait la chamade. L’excitation se mêlait à une pointe d’appréhension, une sensation familière, presque réconfortante, que je connaissais bien. Cette cicatrice ancienne qui me marquait le dos, souvenir d’une expédition qui avait failli me coûter la vie, me rappelait toujours que la gloire avait un prix. J’avais appris à être prudent, mais l’appel de l’inconnu était plus fort que la peur.

Nous avons sorti nos lampes frontales, leurs faisceaux tranchant l’obscurité, révélant des parois rocheuses lisses, polies par un temps immémorial. L’entrée n’était pas naturelle ; elle était taillée, sculptée avec une précision déconcertante. Des motifs étranges, géométriques et organiques à la fois, serpentaient sur la pierre, comme si la montagne elle-même avait été vivante et avait cicatrisé en laissant ses marques.

« Fascinant, » souffla Dr. Wilson, s’approchant pour examiner les gravures. « Ces motifs… ils ne ressemblent à rien de ce que j’ai vu. Ce n’est ni égyptien, ni sumérien, ni même pré-colombien. C’est… autre chose. »

Samir, fidèle à son habitude, avait déjà sécurisé notre périmètre, vérifiant chaque recoin, chaque ombre. « Pas de traces récentes. Pas d’animaux. Rien. » Son ton était neutre, mais je pouvais sentir la tension sous-jacente.

« C’est peut-être le signe que nous sommes les premiers à y entrer depuis des millénaires, Samir, » dis-je, essayant de dissiper son inquiétude. « C’est ce que nous cherchions, non ? Une découverte intacte. »

Chloé, quant à elle, avait déjà sorti ses carnets et commençait à esquisser les motifs, ses doigts courant sur le papier avec une rapidité impressionnante. « Je sens que ces symboles vont nous parler, Gabriel. Il y a une logique là-dedans, une langue cachée. »

Nous avons franchi le seuil, un par un. Le passage était étroit au début, puis s’élargissait progressivement, nous conduisant dans les entrailles de la terre. L’air se fit plus frais, mais le parfum entêtant s’intensifiait, nous enveloppant comme un linceul parfumé. Les murs se transformèrent, passant de la roche brute à une pierre sombre et polie, d’une noirceur profonde, presque irréelle. Et puis, la lumière.

Elle ne venait pas de nos lampes, mais de l’intérieur des murs eux-mêmes. Une douce luminescence émanait de veines cristallines incrustées dans la pierre, projetant une lumière bleutée et diffuse qui donnait à l’ensemble une atmosphère éthérée. C’était magnifique, à couper le souffle.

« Mon Dieu… » murmura Dr. Wilson, sa voix empreinte d’une crainte révérencieuse. « C’est… c’est impossible. »

Nous étions entrés dans une vaste salle, dont le plafond se perdait dans l’ombre au-delà de la portée de nos lampes. Des colonnes massives, sculptées de manière complexe, soutenaient la voûte invisible. Au centre de la pièce, un bassin d’eau cristalline reflétait la lumière bleutée, créant des jeux d’ombres mouvants. Et partout, sur les murs, sur les colonnes, sur le sol même, des trésors.

Pas des coffres remplis d’or et de bijoux, du moins pas seulement. Des artefacts d’une beauté et d’une facture inouïes, des sculptures d’une matière inconnue, des parchemins aux couleurs vives, des bijoux incrustés de gemmes d’une taille et d’une pureté inimaginables. C’était un kaléidoscope de richesses, une corne d’abondance qui semblait défier toute logique.

Chloé poussa un cri de joie et se précipita vers un piédestal où reposait une couronne ornée de pierres lumineuses. « Regardez ! C’est… c’est d’une beauté incroyable ! »

Alexandre, son frère, la rattrapa par le bras. « Chloé, attends ! Gabriel a raison, soyons prudents. On ne sait pas ce que c’est. » Il la regardait avec cette inquiétude protectrice qui le caractérisait.

Je m’approchai d’une vitrine, ou ce qui semblait en être une. Un bloc de cristal transparent, sans soudure apparente, renfermait une fleur d’un bleu profond, dont les pétales semblaient palpiter d’une lumière intérieure. « Des trésors du monde, disaient les légendes, » murmurai-je, mon cœur battant à l’unisson de celui de Chloé. « Ils n’avaient pas tort. »

Dr. Wilson, quant à elle, s’était penchée sur une inscription gravée sur le rebord du bassin. « Gabriel, venez voir. C’est… c’est une sorte de récit. Une histoire. »

Je la rejoignis, Samir restant vigilant à l’arrière-plan. Les caractères étaient les mêmes que ceux de l’extérieur, mais ici, ils semblaient plus clairs, plus lisibles. Chloé nous rejoignit rapidement, son enthousiasme légèrement tempéré par la gravité de l’instant.

« Ce n’est pas une simple description de trésors, » dit Dr. Wilson, sa voix se faisant plus tendue. « C’est… un avertissement. »

Chloé traduisait au fur et à mesure, son visage passant de l’émerveillement à une inquiétude croissante. « ‘Ici repose la cité qui dévore… qui nourrit sa faim millénaire… Elle attend patiemment… de nouveaux habitants pour sa table éternelle…’ » Elle s’arrêta, sa voix tremblante. « Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Le sourire de Samir disparut. Il scruta les ombres, son regard balayant la pièce avec une intensité nouvelle. « J’ai senti quelque chose. Une présence. »

Mon optimisme commençait à vaciller. L’air, auparavant vivifiant, semblait maintenant lourd, oppressant. Le parfum entêtant prenait une tournure malsaine, presque nauséabonde. Les lumières bleutées dans les murs semblaient moins accueillantes, plus semblables à des yeux fixant notre progression.

« C’est une métaphore, » tentai-je de me rassurer, ma propre voix sonnant faux à mes oreilles. « Une façon de parler des gardiens, des rituels… »

« Gabriel, » interrompit Dr. Wilson, son visage pâle, ses yeux fixés sur l’inscription. « La prophétie dont je vous ai parlé… Je l’ai trouvée dans des fragments anciens, mais je n’ai jamais osé y croire complètement. Elle parle d’une cité qui se nourrit de l’énergie vitale de ceux qui y pénètrent. Elle les attire avec des richesses illusoires, puis les piège… pour toujours. »

Un frisson glacial parcourut mon échine. La cicatrice sur mon dos me brûla soudainement, comme si elle se souvenait d’une peur ancestrale.

C’est à ce moment-là que le bruit commença. Un grincement sourd, comme une pierre qui traîne sur une autre pierre, venant des profondeurs de la cité. Puis un murmure, un chuchotement collectif, indistinct, qui semblait s’élever des murs eux-mêmes.

« Qu’est-ce que c’était ? » demanda Chloé, sa voix à peine audible.

Samir leva la main, le signe du silence. Ses yeux étaient fixés sur l’entrée par laquelle nous étions venus. « La porte. »

Nous nous tournâmes. L’ouverture par laquelle nous étions entrés, autrefois une faille béante, se refermait. Lentement, inexorablement, comme si une mâchoire de pierre se refermait sur nous. La roche se déplaçait avec une fluidité surnaturelle, les motifs sculptés s’alignant parfaitement pour ne former qu’un mur lisse et impénétrable.

La panique nous saisit.

« Non ! » hurla Chloé, se ruant vers le mur désormais clos. Elle frappa la pierre avec ses poings, en vain. « Ouvrez ! Ouvrez ! »

« C’est un piège, » dit Dr. Wilson, sa voix étranglée par la terreur. « C’est un piège. »

Le murmure collectif s’intensifia, se transformant en un bourdonnement grave et menaçant. La lumière bleutée dans les murs devint plus vive, pulsant au rythme de ce son étrange. Les trésors autour de nous semblaient moins attrayants, plus sinistres, comme des appâts posés sur un piège mortel.

« Le bassin, » dit Samir, son regard fixé sur l’eau cristalline. « Il n’y a pas que de l’eau. Il y a… quelque chose qui bouge en dessous. »

Je m’approchai du bassin. La surface de l’eau était agitée, non pas par des vagues, mais par des mouvements lents et ondoyants d’une masse sombre et indistincte. L’odeur nauséabonde s’intensifia, me donnant la nausée.

« La cité n’est pas abandonnée, » réalisai-je, ma voix se brisant. « Elle attendait juste… de nouveaux habitants. »

Les murmures se rapprochaient, devenant plus distincts, mais toujours incompréhensibles. Ils semblaient venir de partout à la fois, s’insinuant dans nos esprits, nous remplissant d’une terreur primale. Les lumières bleutées pulsaient plus fort, et je commençais à voir des formes se dessiner dans les veines de cristal, des silhouettes spectrales qui semblaient nous observer.

Nous étions pris au piège. Pris au piège dans la cité mythique, la cité qui dévore. Et la faim millénaire venait de trouver de nouveaux convives. Ma détermination initiale s’était transformée en une peur glaciale, et je savais que la survie serait notre seul trésor désormais. Un trésor dont le prix serait peut-être bien plus élevé que tout ce que les légendes avaient pu décrire.

✦ ✦ ✦