Chapter 1
Chapitre 1 : La Soirée des Illusions Perdues
Léa, une illustratrice timide, est plongée dans le luxe d'une réception Valmont après avoir gagné un concours. Elle se sent dépassée par l'opulence et les invités aisés, un sentiment d'être une étrangère dans ce monde.
Ce soir-là, je n’étais qu’une illustratrice parmi des centaines d’invités… Je ne savais pas encore que ma vie allait basculer.
La salle de bal était un tourbillon de lumières dorées et de murmures feutrés. Des lustres en cristal, semblables à des cascades figées, déversaient une lumière chaude et généreuse sur la foule élégante. Les hommes, dans leurs costumes sombres aux coupes impeccables, semblaient taillés dans la nuit, tandis que les femmes flottaient dans des robes aux étoffes chatoyantes, leurs rires cristallins se mêlant à la musique discrète d'un orchestre de chambre. J'étais là, au milieu de ce faste, une coupe de champagne à la main, les yeux écarquillés. Le nom de la maison Valmont résonnait comme une promesse, celle que j'avais atteinte en remportant leur prestigieux concours d'illustration. Mais au milieu de cette opulence, de ces visages inconnus et assurés, je me sentais comme une petite tache de couleur vive dans une toile d'aquarelle précieuse, un peu hors de propos, un peu perdue. Chaque bulle de mon champagne semblait danser avec une assurance que je ne possédais pas.
« Léa ! T’as gagné le concours de la maison Valmont ! Profite ! Y’a que des gens riches là-bas ! » La voix de Chloé, ma meilleure amie, résonnait dans mon oreille à travers mon téléphone, un contraste criard avec le murmure ambiant. J’avais glissé le téléphone dans la poche de ma petite robe bleu nuit, une création simple mais que j’aimais particulièrement, et je lui avais répondu par un sourire timide, les joues déjà un peu rosies par l’émotion et l’environnement. Elle avait raison, bien sûr. Il fallait que j’en profite. C’était une opportunité incroyable, un rêve qui se réalisait. Mais l’étiquette, les conversations polies, le poids des regards, tout cela me submergeait légèrement. Je me sentais comme une enfant qui aurait enfilé la robe de bal de sa mère, un peu trop grande, un peu trop… imposante.
Alors que je cherchais un coin un peu plus tranquille pour répondre plus longuement à Chloé, une vague de mouvement me surprit. Un serveur, un plateau chargé de coupes de champagne étincelantes à la main, se faufila avec une rapidité surprenante dans la foule. Dans mon élan d’émerveillement, je fis un pas en arrière, juste au moment où il passait à ma hauteur. Le contact fut bref, mais suffisant. Le plateau bascula, et le liquide doré s’éparpilla dans une symphonie de bulles et de reflets.
SPLASH !
Le son du liquide frappant une étoffe de qualité supérieure résonna dans le silence soudain qui s’installa autour de moi. Mon regard suivit la trajectoire du champagne et s’arrêta sur la chemise blanche immaculée d’un homme. Une tache sombre et humide s’étalait, comme une carte d’une soirée gâchée.
« … Vous avez trois secondes pour disparaître. »
La voix était grave, tranchante, dénuée de toute chaleur. Elle glaça l’air autour de moi. Je levai les yeux, le cœur battant la chamade contre mes côtes. L’homme devant moi était grand, imposant. Ses cheveux noirs, d’un noir profond et brillant, étaient coiffés avec une précision qui défiait toute logique, chaque mèche semblant à sa place. Son costume noir, d’une coupe parfaite, était orné de boutons dorés qui rappelaient le métal précieux, un écho lointain à la couleur de ses yeux, qui me fixaient maintenant avec une intensité glaciale. C’était Alexandre Valmont. Le PDG. Mon regard descendit sur sa chemise, puis remonta vers son visage, où une expression de dédain pur se lisait.
« Oh mon Dieu ! Je suis désolée ! Je… je vais nettoyer ! » balbutiai-je, la panique montant en flots dans ma gorge. Je me baissai instinctivement pour ramasser les quelques coupes qui n’avaient pas fini leur course sur le sol, puis attrapai une serviette en papier sur un guéridon voisin. Maladroite, je me rapprochai de lui, tentant de tamponner la tache sur sa chemise. Mes mains tremblaient légèrement. Le tissu était doux, coûteux. Je sentais son regard peser sur moi, un poids insoutenable. Nos visages se rapprochèrent dangereusement. L’odeur subtile de son eau de Cologne, un mélange boisé et épicé, m’enveloppa. Mon propre souffle se bloqua dans ma poitrine.
Pourquoi était-il si beau ? Ce contraste entre son allure d’ange déchu et son regard de prédateur me déstabilisait complètement. Il était à la fois terrifiant et… fascinant. Je sentais la chaleur monter à mes joues, une rougeur qui n’avait rien à voir avec la honte de mon maladresse, mais plutôt avec la proximité inattendue et la tension palpable entre nous.
Soudain, sa main se referma sur mon poignet. Ce n’était pas une prise brutale, mais ferme, assurée, qui m’empêcha de poursuivre mon œuvre de destruction. Sa peau était fraîche contre la mienne.
« Laissez tomber. Vous avez déjà assez fait de dégâts. »
Sa voix était plus basse maintenant, presque un murmure, mais l’autorité y était toujours palpable. Ses yeux ne me lâchaient pas, et je me sentis prisonnière de leur regard. Il y avait une lueur étrange en eux, une sorte de curiosité mêlée à une lassitude profonde. Je me sentais fondre sous ce regard, incapable de prononcer un mot, simplement là, figée par son contact.
Un instant plus tard, un homme s’approcha d’Alexandre Valmont, lui murmurant quelque chose à l’oreille. Le regard du PDG se détourna du mien, une lueur d’agacement traversant son visage. Il se dégagea de mon poignet, me laissant seule avec ma serviette froissée et mon cœur qui battait la chamade.
« Monsieur Valmont est attendu pour le discours d’ouverture. »
Alexandre Valmont me jeta un dernier regard, une sorte de nota bene silencieux, avant de se tourner et de s’éloigner, son port altier ne trahissant aucune émotion. Je restai là, plantée au milieu de la salle de bal, mortifiée. Le champagne sur sa chemise était un détail, certes, mais l’incident avait brisé la magie de la soirée. Je me sentais encore plus petite, encore plus étrangère.
Le reste de la soirée s’écoula dans une sorte de brouillard. J’avais essayé de me détendre, de me fondre à nouveau dans la foule, mais l’image de ce regard glacial, de cette main ferme sur mon poignet, ne me quittait pas. J’avais bu un peu trop de champagne, espérant noyer mon embarras, mais cela n’avait fait qu’aiguiser ma nervosité. Je parlais avec des gens, je riais quand il le fallait, mais mon esprit vagabondait. Je me sentais comme une actrice sur une scène qu’elle ne connaissait pas, récitant des répliques apprises par cœur.
J’avais besoin d’air. Discrètement, j’ai glissé vers l’une des immenses portes vitrées qui menaient à la terrasse. L’air frais de la nuit parisienne fut un soulagement bienvenu. La ville s’étendait devant moi, un tapis scintillant de lumières, les monuments emblématiques se découpant sur le ciel d’encre. C’était d’une beauté à couper le souffle, une carte postale vivante qui contrastait violemment avec le malaise que je ressentais à l’intérieur. Je me suis appuyée contre la balustrade, fermant les yeux un instant, essayant de retrouver mon calme.
C’est alors que mon téléphone vibra dans ma poche. Un numéro inconnu. J’ai hésité une seconde avant de répondre.
« Allô ? »
« Léa ? C’est moi, Maman. »
La voix de ma mère était faible, rauque. Une vague d’inquiétude me serra la gorge.
« Maman ? Qu’est-ce qui se passe ? »
« Je… je ne me sens pas très bien, ma chérie. J’ai eu une douleur terrible à la poitrine. Les secours sont arrivés, ils m’emmènent à l’hôpital… »
Mon sang se glaça. « Quoi ? L’hôpital ? Lequel ? »
« Hôpital Saint-Louis… Ils m’ont dit… » Sa voix s’éteignit dans un sanglot étouffé.
« Ne t’inquiète pas, Maman, je suis là. Je cours te rejoindre. Reste calme. »
La panique me submergea. J’ai raccroché précipitamment, mon esprit déjà en ébullition. Ma mère, hospitalisée. Je devais y aller, tout de suite. J’ai couru à l’intérieur, cherchant frénétiquement la sortie la plus proche, mon regard balayant les panneaux indicateurs. Je n’avais plus qu’une idée en tête : sortir d’ici, prendre un taxi, aller à l’hôpital.
Je me suis dirigée vers les ascenseurs, frappant sur le bouton d’appel avec une impatience fébrile. Quand une porte s’est ouverte, j’ai sauté à l’intérieur sans même regarder l’étage indiqué. L’ascenseur était luxueux, tapissé de velours sombre, avec des miroirs qui reflétaient mon visage hagard. Je me suis effondrée dans un coin, mes pensées tourbillonnant autour de ma mère, de son état, de mon impuissance.
L’ascenseur s’est arrêté en douceur. La porte s’est ouverte sur un espace immense, une suite présidentielle d’une opulence qui aurait dû me faire rêver, mais qui ne me disait rien. J’étais épuisée, vidée. Le champagne, le stress, l’inquiétude pour ma mère… tout cela s’accumulait. J’ai retiré mes talons, mes pieds douloureux me remerciant. Sans même réfléchir, je me suis laissée tomber sur le lit king size, doux et moelleux comme un nuage. Le poids de la journée, l’émotion, tout a eu raison de moi. Mes yeux se sont fermés, et je me suis endormie presque instantanément, un sommeil lourd et sans rêves.
Quelques heures plus tard, un léger bruit m’a tirée de ma torpeur. Le cliquetis discret d’une porte qui s’ouvrait. Je n’ai pas ouvert les yeux tout de suite, pensant que c’était le personnel de l’hôtel. Mais une présence nouvelle, une sorte de gravité dans l’air, m’a alertée. J’ai entrouvert les paupières.
Une silhouette se tenait dans l’embrasure de la porte de la salle de bain. Grande, masculine. Des cheveux noirs encore humides, quelques gouttes d’eau perlant sur ses tempes. Il portait un peignoir de soie épaisse, d’un blanc immaculé. Il s’est arrêté net, son regard tombant sur moi, une inconnue endormie dans son lit. Ses yeux, d’un bleu profond, se sont écarquillés de surprise, puis se sont narrowés d’une incompréhension glaciale.
« … Qui êtes-vous ? »
Le murmure choqué résonna dans le silence de la suite. Mon regard croisa le sien, et je sus, avec une certitude terrifiante, que mon erreur de parcours venait de me précipiter dans un tout autre genre de tourbillon.