Chapter 2
Deux Mondes, Zéro Point Commun
Les premières interactions entre Chloé et Antoine sont un festival de malentendus. Elle le trouve trop rigide, lui la juge trop fantaisiste. Leurs tentatives de collaboration, que ce soit pour un événement ou une simple conversation, se soldent par des quiproquos hilarants.
Deux Mondes, Zéro Point Commun
La robe de soirée, celle qui avait failli causer la perte d’une carrière et l’hospitalisation d’un mannequin, gisait désormais dans un coin de l’atelier de Chloé, telle une traînée de poudre après l’explosion. Elle avait une aura un peu tragique, cette robe. Un peu comme Chloé elle-même, pensa cette dernière en la regardant d’un œil mi-amusé, mi-désespéré. L’incident du défilé, bien que spectaculaire, avait eu un mérite : il avait mis sur son chemin le Dr. Antoine Dubois. Un homme dont le nom seul évoquait la rigueur, la précision, et une absence totale de fantaisie. Un cardiologue. Un homme qui, selon Chloé, devait avoir un cœur aussi bien huilé et prévisible que le mécanisme d’une horloge suisse.
Leur deuxième rencontre n’eut rien à voir avec le glamour des podiums ou l’adrénaline des urgences. Ce fut lors d’une réception organisée par la mairie, un événement censé rapprocher les forces vives de la ville. Chloé, invitée pour son talent indéniable, avait accepté à contrecœur, persuadée que le programme serait aussi passionnant qu’une conférence sur la gestion des stocks de papier toilette. Antoine, lui, était présent en tant que représentant éminent du corps médical. Le destin, ce farceur invétéré, avait décidé de les placer à la même table, juste à côté l’un de l’autre.
« Vous êtes styliste, n’est-ce pas ? » avait-il lancé, sa voix d’une neutralité désarmante, comme s’il annonçait un diagnostic.
Chloé avait souri, un sourire qui avait fait le tour de son visage avant de s’y installer. « Exactement ! Et vous êtes… le docteur qui sauve les vies, j’imagine ? »
« Dr. Antoine Dubois. Cardiologue. » Il avait tendu la main, une poignée ferme, presque clinique.
« Chloé Dubois. Styliste. Et oui, je peux transformer une robe tristounette en une œuvre d’art. » Elle lui avait serré la main, s’attendant à une réaction. Il n’y eut qu’un léger froncement de sourcils, comme si le concept de transformer une robe tristounette en œuvre d’art était une anomalie médicale.
La conversation, si l’on pouvait appeler cela une conversation, fut un dialogue de sourds. Chloé parlait de couleurs, de textures, d’émotions que la mode pouvait susciter. Antoine parlait de statistiques, d’efficacité, de la logique implacable du corps humain.
« Les gens ont besoin de beauté, Docteur. Ils ont besoin de rêver. » Chloé avait pris une bouchée de petits fours, ses yeux pétillant d’une conviction sincère.
Antoine avait posé sa flute de champagne avec une précision chirurgicale. « La beauté est subjective, Madame Dubois. La santé, elle, est une donnée objective. Et je préfère m’occuper de ce qui est quantifiable. »
« Mais la mode, c’est aussi une science ! La coupe, l’équilibre des proportions… »
« Je parle de la science du cœur, Madame Dubois. Des artères. Pas des tissus. » Il avait marqué une pause, un léger tic au coin de l’œil. « Et franchement, l’idée qu’une robe puisse être une « œuvre d’art » me laisse… perplexe. »
Chloé avait failli s’étouffer avec son petit four. « Perplexe ? Mais c’est… c’est comme dire qu’une symphonie est juste une série de notes ! »
« Une symphonie a une structure mathématique précise, Madame Dubois. Une robe… » Il avait haussé les épaules, un geste d’une froideur exquise. « Est une affaire de goût. Et le goût est changeant. »
Elle s’était sentie piquée au vif. « Le goût, Docteur, c’est ce qui élève l’humanité au-dessus du simple instinct de survie. C’est ce qui donne du sens à la vie. »
« Le sens de la vie, Madame Dubois, c’est de vivre le plus longtemps et le plus sainement possible. Le reste est du… superflu. »
Le « superflu ». Chloé avait eu l’impression qu’il venait de qualifier sa passion, son art, sa vie entière de « superflu ». Elle avait regardé autour d’elle. Les autres invités discutaient avec animation, certains riaient. Elle avait l’impression d’être sur une autre planète, une planète où les gens portaient des blouses blanches et comptaient leurs battements de cœur.
« Eh bien, Docteur, » avait-elle rétorqué, sa voix teintée d’une ironie mordante, « je suppose que nous ne sommes pas sur la même planète. Vous êtes sur la planète « Quantifiable », et moi, sur la planète « Émotionnel ». »
« Une observation pertinente, Madame Dubois. » Il avait hoché la tête, un léger sourire aux lèvres, un sourire qui ne parvenait pas à atteindre ses yeux. « Et je ne suis pas sûr que les deux planètes puissent coexister harmonieusement. »
Les semaines suivantes furent une succession de rencontres fortuites et de malentendus savoureux. Chloé avait besoin de tissu pour une nouvelle collection. Elle avait entendu parler d’une boutique réputée, tenue par une vieille dame excentrique. Devinez qui était le fils de cette dame excentrique et qui avait hérité de la boutique, transformée en un lieu aseptisé où le moindre fil dépareillé était traqué ? Antoine.
« Vous ne pouvez pas faire ça ! » s’était exclamée Chloé, s’arrachant les cheveux devant un rouleau de soie d’un rouge flamboyant, soigneusement rangé dans une armoire vitrée. « Ce rouge est parfait ! Il crie la passion ! »
Antoine, impassible, avait ajusté ses lunettes. « Madame Dubois, ce tissu est classé comme « soie 100% naturelle, couleur rouge cerise, sans défauts ». Il n’a jamais crié quoi que ce soit. Et il est ici pour être vendu, pas pour être transformé en quelque chose de… criard. »
« Criard ? C’est de l’art ! »
« C’est du textile, Madame Dubois. Et votre passion pour le « criard » semble vous pousser à ignorer les règles de conservation. »
« Les règles de conservation ? Mais c’est une robe qui va faire parler ! Qui va faire rêver ! »
« Ou qui va provoquer une crise d’urticaire chez les puristes. Et je ne suis pas sûr que cela améliore la circulation sanguine. »
Chloé avait soupri. Elle avait l’impression de parler à un mur. Un mur très bien entretenu, certes, mais un mur quand même. Elle avait fini par acheter le tissu, non sans avoir jeté un regard noir à Antoine, qui avait semblé la regarder avec une curiosité scientifique, comme si elle était une espèce rare et exotique.
Un autre jour, elle avait besoin d’un avis médical. Pas pour elle, bien sûr. Pour un personnage de sa prochaine collection, un homme qui devait avoir l’air sain, mais avec une légère fragilité. Elle avait cherché sur internet les symptômes d’une insuffisance cardiaque légère. Et elle avait trouvé Antoine. Elle l’avait appelé, pensant qu’il serait ravi de partager son expertise.
« Docteur Dubois ? C’est Chloé. Chloé Dubois. »
« Madame Dubois. Que puis-je faire pour vous ? J’espère que votre tension artérielle est stable. »
« Oh, ma tension est au beau fixe, merci ! C’est pour une collection. Je crée un personnage, un homme avec une légère… fragilité cardiaque. »
Un silence. Puis, le son d’une toux sèche. « Vous êtes styliste, n’est-ce pas ? »
« Oui ! Et j’ai besoin de savoir comment rendre ce personnage crédible. Comment un homme atteint d’une légère insuffisance cardiaque… se comporterait-il ? Quels gestes ferait-il ? »
Antoine avait soupiré. « Madame Dubois, je ne suis pas une banque de données de gestes pour personnages fictifs. Je suis un médecin. Je traite de vraies personnes, avec de vrais cœurs qui battent. »
« Mais c’est pour une bonne cause ! Pour l’art ! »
« L’art, Madame Dubois, est une chose. La médecine est une autre. Et je ne crois pas que les deux soient forcément compatibles quand il s’agit de… simuler des maladies. »
Chloé avait raccroché, dépitée. Elle avait fini par demander à sa meilleure amie, Isabelle, une galeriste d’art avec une âme d’artiste et un sens de l’humour à toute épreuve.
« Franchement, Chloé, » avait dit Isabelle en examinant une ébauche de croquis, « tu es sûre que ce docteur n’est pas un robot déguisé ? Il n’a aucune étincelle dans les yeux. »
« C’est ça le problème, Isa ! Il est… trop parfait. Trop logique. Il voit le monde en noir et blanc, et moi, je le vois en technicolor avec des paillettes ! »
« Et pourtant, » avait murmuré Isabelle en se servant un verre de vin, « parfois, les contrastes les plus forts créent les plus belles images. »
Chloé avait levé les yeux au ciel. « Tu dis ça parce que tu es une artiste. Moi, j’ai l’impression d’être tombée dans un épisode de « Docteur House » sans le génie et avec beaucoup plus de paillettes. »
Leur dernière rencontre, avant que le véritable tournant ne se produise, fut lors d’une soirée caritative pour la recherche médicale. Chloé y était invitée en tant que créatrice de mode pour le gala. Elle avait conçu la robe de l’organisatrice, une pièce spectaculaire qui avait fait sensation. Antoine était là, en tant que médecin impliqué dans la cause.
Ils s’étaient retrouvés près du buffet, un endroit stratégique pour observer la faune.
« Vous avez encore réussi à faire parler de vous, Madame Dubois, » avait dit Antoine, un léger sourire aux lèvres. « Cette robe de l’organisatrice… elle est audacieuse. »
« Audacieuse ? C’est une explosion de joie sur tissu ! » avait répliqué Chloé, un peu sur la défensive.
« Je suppose que c’est une question de perspective. Pour moi, c’est un assemblage de matériaux qui pourrait masquer une insuffisance de ventilation. »
Chloé avait éclaté de rire. « Vous ne changerez jamais, n’est-ce pas ? Vous voyez tout en termes de fonctions vitales. »
« Et vous, en termes de… paillettes ? »
« Exactement ! Et il y a beaucoup plus de paillettes dans la vie que vous ne le pensez, Docteur. Il suffit de savoir où regarder. »
Elle lui avait lancé un regard intense, un regard qui, pour la première fois, semblait le déstabiliser légèrement. Il avait détourné les yeux, comme s’il avait vu une anomalie dans son propre champ de vision.
« Peut-être, » avait-il murmuré, presque à lui-même. « Mais parfois, les paillettes peuvent masquer des problèmes plus sérieux. »
Chloé avait senti une pointe de déception. Il était tellement coincé dans sa logique. Tellement… lui. Elle avait souri, un sourire teinté de résignation.
« Eh bien, Docteur, » avait-elle dit, sa voix douce, « peut-être que nous sommes là pour nous rappeler mutuellement que les deux existent. Que la vie n’est pas qu’une série de battements de cœur réguliers. Et que parfois, un peu de couleur et de fantaisie peuvent faire beaucoup de bien. »
Elle s’était retournée, laissant Antoine Dubois seul, contemplant sa flûte de champagne avec une expression indéchiffrable. Le cardiologue pragmatique, face à la styliste fantasque, avait l’impression que deux mondes radicalement opposés venaient de se heurter, créant non pas un désastre, mais une sorte de… scintillement étrange. Un scintillement qu’il ne parvenait pas à expliquer par la logique ou les statistiques. Un scintillement qui, curieusement, ne lui déplaisait pas entièrement. Mais il avait encore beaucoup trop à apprendre sur les mystères du cœur, qu’il soit celui d’un patient ou celui d’une femme qui parlait le langage des paillettes.