Chapter 3
Chapitre 3
Élise accepte de prendre un café avec Matthieu. Ils échangent sur leurs vies respectives, ravivant des souvenirs et des sentiments. La conversation les mène à une promenade dans les rues d'Aix, où ils sont confrontés à l'évidence de leurs sentiments toujours présents.
Élise resta figée, les doigts crispés sur les feuilles froissées. Le silence s'épaississait entre eux, chargé de toutes les années perdues. Matthieu n'avait pas bougé, son ombre allongée sur le parquet. Il attendait, patient, comme s'il avait tout son temps.
— Un café, répéta-t-elle d'une voix qu'elle ne reconnut pas.
— Oui, un café. Juste un café, dit-il avec un sourire doux qui creusait une fossette au coin de sa lèvre. Celui qu'elle avait tant aimé.
Elle saisit son sac à main, les gestes mécaniques. Son cœur battait trop fort, trop vite. Elle se leva, contourna son bureau, et passa devant lui sans le regarder. L'odeur de son parfum l'enveloppa — un mélange de bois et d'agrumes, si familier que ses jambes menacèrent de fléchir.
Ils descendirent l'escalier en colimaçon sans un mot. Le hall d'entrée de l'immeuble était frais, carrelé de tomettes rouges. Matthieu ouvrit la porte vitrée, et la lumière du soir les inonda. La rue des Échelles était animée, des passants flânaient devant les vitrines éclairées.
— Il y a un petit café rue Aude, dit-il en indiquant la direction. Tu te souviens ?
Élise hocha la tête. Elle s'en souvenait. C'était leur endroit, autrefois. Un minuscule établissement où ils avaient passé des heures à parler de tout et de rien.
Ils marchèrent côte à côte, un mètre les séparant. Leurs épaules frôlaient parfois la foule, mais jamais l'un l'autre. Le silence pesait, mais il était moins lourd que celui de son bureau. Dans la rue, les bruits de la ville — le cliquetis des couverts, les rires, les moteurs — offraient une distraction bienvenue.
Le café était tel qu'elle l'avait laissé. Des guirlandes lumineuses traversaient le plafond bas, des tables en bois usé égayaient la salle. Une odeur de café fraîchement moulu et de croissants chauds flottait dans l'air. Matthieu choisit une table près de la fenêtre, dos au mur, face à la porte. Un vieux réflexe, se dit-elle. Il voulait toujours voir qui entrait.
Ils commandèrent deux cafés crème. La serveuse, une jeune fille aux cheveux roses, les servit avec un sourire indifférent.
Élise trempa les lèvres dans la mousse. C'était trop chaud. Elle reposa la tasse.
— Pourquoi es-tu revenu ? demanda-t-elle enfin, les yeux fixés sur le liquide ambré.
Matthieu soupira, passa une main dans ses cheveux grisonnants. Il portait une chemise blanche aux manches roulées, dévoilant ses avant-bras bronzés. Il avait toujours eu de belles mains, se surprit-elle à penser.
— J'ai été muté à Aix pour un projet, dit-il. Un nouveau quartier à dessiner. Je suis arrivé hier.
— Et tu as pensé à moi ?
— Je n'ai jamais cessé de penser à toi, Élise.
Les mots tombèrent comme une pluie d'été, inattendue et brûlante. Elle releva la tête, le regarda. Ses yeux noisette reflétaient la lumière tamisée du café.
— Ne dis pas ça, murmura-t-elle. Cela fait trop longtemps.
— Trop longtemps pour quoi ? Pour se reparler ? Pour essayer de comprendre ?
Elle secoua la tête, les mâchoires serrées. La douleur de leur séparation remontait, acide. Elle avait passé des nuits à pleurer, à reread leurs lettres, à espérer un signe. Rien n'était venu.
— Tu es partie sans explication, dit-il d'une voix plus douce. Un matin, tu n'étais plus là. Juste une lettre sur la table.
— Je t'avais dit que je ne pouvais plus continuer comme ça, Matthieu. Les mensonges, les absences. Tu étais toujours ailleurs.
— C'était mon travail. Je te l'avais expliqué.
— Et moi, j'attendais. Toujours à attendre. Je ne voulais plus être celle qui attend.
Le silence retomba. La serveuse passa, débarrassa une table voisine. Dehors, la nuit commençait à tomber, les réverbères s'allumaient un à un.
Matthieu but une gorgée de café, puis reposa la tasse avec soin.
— Je n'excuse rien, dit-il. Mais j'aimerais que tu saches que je l'ai regretté. Chaque jour.
— À quoi bon le savoir maintenant ?
— Parce que je ne suis plus le même. J'ai changé. Et j'aimerais que tu me donnes une chance de te le montrer.
Elle le regarda, longtemps. Il y avait dans ses yeux une sincérité qu'elle ne lui avait pas vue depuis leurs débuts. Pas de sourire en coin, pas de malice. Juste une vulnérabilité qui lui serra le cœur.
— Une chance pour quoi ? demanda-t-elle.
— Pour qu'on apprenne à se connaître à nouveau. Sans pression. Juste des discussions, des promenades. Comme avant.
Une bouffée d'émotion la submergea. Comme avant. Ces mots résonnaient en elle comme une promesse et un avertissement à la fois.
— D'accord, dit-elle doucement. Une promenade. Demain soir.
Le sourire de Matthieu illumina son visage. Il sortit son téléphone, lui tendit.
— Je te donne mon numéro. Appelle-moi pour l'heure.
Elle composa son numéro sur son propre téléphone, puis leva les yeux. Leurs regards se croisèrent, et quelque chose de chaud se répandit dans sa poitrine. Elle avait peur, mais elle voulait aussi espérer.
Ils réglèrent l'addition et sortirent. La fraîcheur du soir les enveloppa. Les étoiles commençaient à percer le ciel violet.
Devant son immeuble, Matthieu s'arrêta. Il prit sa main, la serra doucement.
— Merci, Élise. Pour ce café.
Elle sentit la chaleur de sa paume contre la sienne, et son cœur manqua un battement.
— À demain, murmura-t-elle.
Il la lâcha, tourna les talons, et s'éloigna dans la rue sombre. Elle le regarda disparaître, une main sur sa poitrine. Demain, elle marcherait à ses côtés dans les rues d'Aix, et peut-être que les fantômes du passé cesseraient enfin de les hanter.