Chapter 3
L'Écho des Souvenirs
Des souvenirs enfouis refont surface dans le journal. Kim-youn-soog revisite des moments clés de son passé, des joies et des peines qui ont forgé sa vie. Le journal devient un miroir de son âme.
Le papier gardait la trace de mon souffle, une empreinte éphémère sur la page blanche qui bientôt se remplirait de mon histoire. L'encre noire courait, traçant les contours de pensées que je n'osais confier à personne d'autre qu'à ce compagnon silencieux. Mes doigts tremblaient légèrement en effleurant la reliure usée, le cuir souple portant les stigmates du temps et de mes propres angoisses. Chaque raclement de la plume était un battement de cœur, un écho de ma vie qui s'évanouissait doucement.
« 14 mars. » La date s'inscrivit d'une main hésitante. Le froid mordait déjà mes extrémités, un rappel constant de la fragilité de mon corps. Mais aujourd'hui, ce n'était pas la douleur physique qui dominait. C'était une nostalgie profonde, une envie irrépressible de retrouver les traces d'un passé qui semblait si lointain, si lumineux. Je cherchais un refuge dans les souvenirs, un moyen de me raccrocher à la vie quand le présent devenait trop lourd.
Je tournai une page, puis une autre, cherchant un point de départ. Où commencer ? Par le commencement, peut-être. Ce n'était pas l'histoire de ma maladie que je voulais raconter ici, du moins pas seulement. C'était l'histoire de Kim-youn-soog, avant que la maladie ne devienne une ombre omniprésente. L'histoire de celle qui aimait le bruit des vagues sur la plage de Haeundae, le parfum des cerisiers en fleurs au printemps, le rire de ma mère.
« Les étés de mon enfance. » L'écriture se fit plus assurée. « Les étés à Busan. La brise salée qui me chatouillait le visage, les pieds nus dans le sable chaud. Je me souviens encore du goût de la glace à la fraise que Papa m'achetait, même quand ma robe était déjà pleine de sable. Il me regardait avec ce sourire doux, celui qui disait qu'il m'aimait plus que tout. »
Une larme roula sur la page, une perle de salinité sur l'encre noire. Papa. Son souvenir était si vif, si douloureux. Il était parti trop tôt, emportant avec lui une partie de mon enfance. Les étés étaient devenus moins lumineux après son départ.
Je continuai à écrire, laissant les mots affluer comme une rivière qui a enfin trouvé son cours. Les images défilaient, fragmentées, vives. Les jeux avec mes amies dans les ruelles étroites, le bruit des sabots de bois sur la pierre, les rires cristallins qui résonnaient dans le quartier. L'odeur du kimchi fermenté dans les jarres de terre, le goût sucré des gâteaux de riz lors des fêtes.
« La rentrée. » J'écrivis la date, un jour d'automne pluvieux. « L'uniforme gris, le poids du cartable neuf sur mes épaules. La peur et l'excitation mêlées. Entrer dans cette nouvelle école, rencontrer de nouveaux visages. C'est là que j'ai rencontré Sun-hee. »
Sun-hee. Mon amie d'enfance. Nous étions inséparables. Elle était la joie, l'insouciance, la flamme qui dansait dans mon existence. Nous partagions tout : nos secrets, nos rêves, nos premières peines de cœur.
« Sun-hee et moi, nous étions comme deux doigts de la même main. Elle était si pleine de vie, si audacieuse. Elle me poussait à oser, à sortir de ma coquille. Je me souviens de cette fois où nous avons décidé de monter sur le toit de l'immeuble pour regarder les étoiles. »
Je fermai les yeux, revoyant la scène. Le ciel d'encre, parsemé de diamants scintillants. Le silence de la nuit, seulement troublé par le murmure du vent. Sun-hee, le visage illuminé par la lumière lunaire, me tenant la main.
« 'Regarde, Kim-youn-soog,' m'avait-elle murmuré, la voix empreinte d'émerveillement. 'Chaque étoile est une vie. Imagine toutes les histoires qu'elles portent.' »
Ces mots résonnaient encore en moi. Des histoires. Ma propre histoire.
« Nous nous sommes promis de ne jamais nous perdre de vue, de toujours garder cette connexion qui nous unissait. Mais la vie, comme le vent, peut changer de direction sans prévenir. »
Le souvenir de notre séparation me serra la gorge. La vie avait fait son œuvre, nous séparant, nous éloignant l'une de l'autre. Elle avait épousé un homme d'affaires et était partie vivre à l'étranger. Nos lettres s'étaient faites plus rares, nos appels téléphoniques plus espacés. Jusqu'à ce que le silence s'installe. Un silence lourd, douloureux, qui laissait un vide immense.
Je sentais la fatigue m'envahir. L'écriture était un effort, mais un effort nécessaire. C'était comme exhumer des trésors enfouis sous des couches de poussière. Chaque souvenir retrouvé était une petite victoire contre l'oubli.
« Il y eut aussi les joies plus discrètes. » J'écrivis, cherchant à équilibrer les ombres avec la lumière. « La première fois que j'ai tenu un pinceau. La sensation de la peinture glissant sur la toile, les couleurs qui prenaient vie sous mes doigts. C'était une forme de magie. Une façon de m'exprimer quand les mots me manquaient. »
J'avais toujours aimé peindre. C'était mon refuge, mon langage secret. Les paysages que je peignais étaient le reflet de mes états d'âme : les ciels tourmentés lors des jours de tristesse, les champs de fleurs éclatantes quand le bonheur me traversait.
« Je me souviens de cette toile que j'ai peinte après avoir appris la nouvelle. La nouvelle qui a tout changé. Le paysage était sombre, les arbres dénudés, le ciel d'un gris plombé. Mais au centre, une petite fleur, timide mais résiliente, tentait de percer. »
Je m'arrêtai, la main suspendue au-dessus de la page. La nouvelle. La maladie. Elle était là, rôdant dans les profondeurs de mon être, attendant son heure. Je ne voulais pas qu'elle domine ces pages, pas encore. Je voulais me souvenir de la vie avant qu'elle ne devienne si précaire.
« Il y eut aussi les moments de doute. Les questions que je me posais dans le silence de la nuit. Pourquoi moi ? Qu'ai-je fait pour mériter cela ? Ces questions restaient sans réponse, flottant dans le vide comme des feuilles mortes emportées par le vent. »
Ces moments étaient les plus difficiles. Les moments où le désespoir menaçait de m'engloutir. C'est dans ces instants que je me tournais vers mon journal, cherchant un réconfort, une lueur d'espoir.
« Mais même dans les ténèbres, il y avait des lumières. Les sourires des inconnus, un rayon de soleil sur mon visage, le chant d'un oiseau au petit matin. Des détails infimes, mais qui suffisaient à me rappeler que la vie, même fragile, est belle. »
Je pensais à la petite vieille dame que je croisais tous les matins sur le chemin de la boulangerie. Elle me souriait toujours, un sourire édenté mais plein de bienveillance. Ou au jeune homme qui jouait du violon sur la place du marché, sa musique s'envolant dans l'air comme une prière. Des instants précieux, fragiles comme une bulle de savon, mais qui donnaient un sens à ma journée.
« Je veux me souvenir de tout, » écrivis-je avec une détermination nouvelle. « Des grands bonheurs comme des petites joies. Des rires comme des larmes. De tout ce qui a fait de moi ce que je suis. Ce journal est mon testament, mon dernier souffle, mon écho dans le temps. »
Je sentais la fatigue me peser lourdement. Mes paupières étaient lourdes, mon corps endolori. Je posai ma plume, refermant le journal avec un soupir. Les souvenirs avaient réchauffé mon cœur, mais avaient aussi épuisé mes forces.
Je regardai la page, le flot de mots qui racontaient une partie de mon histoire. Ce n'était qu'un début. Il y aurait d'autres entrées, d'autres souvenirs à exhumer. Tant que je le pourrais, je continuerais à écrire. Pour moi, pour ceux qui viendraient après, pour que ma vie, même courte, ne soit pas oubliée.
L'obscurité s'épaississait dans la pièce. Une ombre furtive dans un coin de ma vision. Était-ce mon imagination ? Ou quelque chose d'autre ? Je secouai la tête. La fatigue me jouait des tours.
Je posai le journal sur la table de chevet, à portée de main. Demain, je continuerais. Demain, j'écrirais sur l'amour. Sur les rencontres qui ont marqué ma vie. Sur les amitiés qui ont fleuri, puis fané. Sur les regrets aussi.
Je me glissai sous les couvertures, le corps endolori mais l'esprit étrangement apaisé. Les souvenirs, comme des lucioles, scintillaient dans l'obscurité de mon esprit. Ils étaient la preuve que j'avais vécu, que j'avais aimé, que j'avais ressenti.
Et ce soir, avant de sombrer dans le sommeil, une pensée me traversa l'esprit, une pensée qui me fit sourire malgré la douleur. Si jamais quelqu'un trouvait ce journal, qu'il sache que derrière ces mots, il y avait une vie. Une vie vécue avec passion, avec courage, avec amour. Une vie qui méritait d'être racontée.
Le sommeil m'emporta, emportant avec lui les échos de mes souvenirs. Les pages du journal restèrent là, silencieuses, attendant le lendemain, attendant l'avenir, attendant que l'histoire continue de se dévoiler. L'écho des souvenirs s'était amplifié, résonnant dans le silence de la nuit, prêt à être entendu par d'autres, peut-être.