Chapter 2
Les Couleurs de la Vie
Malgré la maladie, Kim-youn-soog s'attache aux petits bonheurs quotidiens. Elle décrit des moments simples mais précieux, des éclats de joie qui contrastent avec sa souffrance. Un rayon de soleil dans l'obscurité.
Les Couleurs de la Vie
L'encre, parfois, glisse sur le papier comme une caresse, d'autres fois, elle grince, rugueuse, reflétant la révolte sourde qui gronde en moi. Aujourd'hui, elle est douce. Elle court, vive et légère, comme les papillons qui voltigent dans mon jardin, ces visiteurs éphémères que j'observe depuis ma fenêtre, mon unique fenêtre sur un monde qui semble s'éloigner à chaque battement de mon cœur affaibli.
La maladie. Ce mot, je le porte comme une ombre, une compagne silencieuse qui s'est invitée sans crier gare, s'installant durablement dans les recoins de mon corps, dans les méandres de mon esprit. Elle me murmure des menaces à l'oreille, me rappelle sa présence insidieuse par des douleurs lancinantes, des fatigues abyssales. Mais aujourd'hui, je refuse de lui donner plus de place que nécessaire. Aujourd'hui, je veux parler d'autre chose.
Ce matin, le soleil a percé les nuages avec une générosité rare. Ses rayons dorés ont inondé ma chambre, peignant des arabesques mouvantes sur le sol, réchauffant mes mains froides. J'ai ouvert la fenêtre, respirant profondément l'air frais, chargé de l'odeur des pins et de la terre humide. Un petit oiseau, d'un rouge flamboyant, s'est posé sur la branche la plus proche, sa petite tête penchée, me regardant de ses yeux vifs comme des perles noires. Il a chanté. Un chant pur, cristallin, une mélodie simple mais parfaite, qui a semblé chasser les ténèbres qui s'accumulaient en moi. J'ai souri. Un vrai sourire, qui a atteint mes yeux, effaçant un instant la lassitude qui y réside d'habitude.
J'ai saisi mon stylo, mon confident, mon thérapeute, mon témoin. Les mots ont afflué, spontanés, comme une source longtemps retenue qui trouve enfin son chemin.
- •"Ce matin, le soleil. Vraiment le soleil. Ce n'était pas une promesse voilée, mais une effusion de lumière, chaude, enveloppante. J'ai ouvert la fenêtre. L'air sentait la vie – les pins, la terre mouillée, une pointe de jasmin sauvage. Et puis, cet oiseau. Rouge comme une braise, posé là, juste devant moi. Il a chanté. Un chant sans artifice, mais qui a résonné en moi comme une symphonie. J'ai souri. Un vrai sourire. J'ai senti le poids du monde s'alléger un peu. Ces moments, je veux les graver en moi. Ils sont la preuve que même dans le brouillard, il y a des éclats de couleur. Des éclats de vie." *
La maladie me vole des jours, des mois, peut-être des années. Elle me promet une fin, une absence. Mais elle ne peut pas me voler les instants. Les instants de beauté pure, de joie simple, ceux qui n'ont pas besoin de justification ni de raison d'être. Comme ce rayon de soleil, comme le chant de cet oiseau, comme le goût d'une pêche mûre, sucrée à l'excès, dont le jus coule sur mon menton quand je m'y abandonne.
Je me souviens de l'été dernier. J'étais encore capable de marcher un peu, de me promener dans le petit marché du village. J'avais acheté une pêche, grosse, veloutée, d'un orange profond teinté de rouge. Le vendeur, un vieil homme au visage buriné et aux mains calleuses, m'avait souri. "Elle est parfaite, mademoiselle," m'avait-il dit. J'avais dégusté cette pêche assise sur un banc, sous un platane immense, ses feuilles bruissant doucement dans la brise. Chaque bouchée était une explosion de saveurs, une douceur qui contrastait si violemment avec la coarse amertume de mon existence. J'avais fermé les yeux, savourant ce délice éphémère, me sentant pour un instant, infiniment vivante.
Je l'ai écrit aussi, bien sûr.
- •"Le marché. Les odeurs de fruits mûrs, d'épices, de pain frais. J'ai acheté une pêche. Une de ces pêches qui semblent avoir capturé tout le soleil de l'été. Le vieil homme du marché avait un sourire doux, comme le fruit qu'il m'a vendu. Assise sous le platane, j'ai laissé le jus couler. C'était le goût de l'innocence retrouvée, de la volupté simple. Un instant suspendu hors du temps, loin des hôpitaux et des diagnostics. La vie, parfois, se résume à une pêche parfaite et à l'ombre bienveillante d'un arbre." *
Ces mots, couchés sur le papier, deviennent tangibles. Ils prennent une forme, une consistance. Ils sont la preuve que j'ai existé, que j'ai ressenti, que j'ai aimé. Même si le monde finit par m'oublier, ils resteront. Des traces de moi. Des fragments de ma lumière.
La maladie m'a appris à déceler la beauté dans le banal. Un café chaud le matin, dont la vapeur monte en volutes paresseuses. La texture douce d'une couverture sur ma peau. Le rire d'un enfant qui résonne dans la rue. Des choses que je prenais pour acquises avant, des détails insignifiants dans la grande tapisserie de ma vie. Désormais, elles sont des joyaux précieux, des refuges contre la douleur, des ancres dans la tempête.
Hier soir, ma voisine, Madame Dubois, est venue m'apporter un petit pot de confiture de fraises qu'elle avait fait. Sa démarche était lente, prudente, comme la mienne. Elle m'a raconté son jardin, les premières fraises qui commençaient à mûrir. Ses mains, légèrement tremblantes, ont déposé le pot sur ma table de chevet. "Juste un petit quelque chose, ma chère Kim-youn-soog," a-t-elle dit, sa voix douce comme une caresse. J'ai senti une chaleur monter à mes joues. Cette gentillesse, cette sollicitude, c'est comme une main tendue dans le vide.
- •"Madame Dubois et sa confiture de fraises. Un petit pot de lumière rose. Elle est venue, avec ses pas lents, ses mains un peu tremblantes. Sa gentillesse est un baume. Elle me rappelle que je ne suis pas seule dans ce silence. Que même quand le corps se dérobe, le cœur des autres peut rester. Cette confiture, je ne la mangerai pas tout de suite. Je vais la regarder. Sentir son parfum sucré. C'est une promesse de jours meilleurs, ou du moins, de jours plus doux." *
Je sais que ces écrits sont pour moi seule. Un dialogue intérieur, une thérapie. Je ne cherche pas à être comprise par le monde extérieur. Je cherche à me comprendre moi-même, à apaiser les tourments qui m'assaillent. Mais parfois, une pensée fugitive traverse mon esprit : et si un jour, quelqu'un d'autre lisait ces mots ? Quelqu'un qui ne me connaît pas, qui ne sait rien de ma vie, de ma lutte. Que penserait-il de cette femme fragile, accrochée aux petits bonheurs comme une naufragée à une épave ?
L'idée me serre le cœur. L'intimité de mes pensées, de mes souffrances, de mes joies fugaces. Ce journal est mon sanctuaire. Y introduire un regard extérieur, c'est comme ouvrir les portes de mon âme à des inconnus. Pourtant, il y a une certaine fascination dans cette pensée. Une curiosité morbide, peut-être. Laisser une trace, une empreinte, même si elle est anonyme.
La maladie me ronge, mais elle ne m'a pas encore volé ma capacité à ressentir la beauté. Elle ne m'a pas volé la mémoire de ces instants précieux. Et c'est dans ces instants que je puise ma force, mon courage. C'est dans ces couleurs vives que j'essaie de peindre ma vie, même quand le ciel est gris.
Je me sens épuisée maintenant. L'écriture a toujours cet effet sur moi, une fatigue douce qui précède le sommeil. Je vais fermer ce journal. Le ranger précieusement. Il est le témoin de ma résistance, de ma volonté de vivre, malgré tout. Les couleurs de la vie, même les plus pâles, sont plus fortes que l'ombre. Pour l'instant.
Je pose mon stylo. La dernière phrase flotte encore dans l'air, une promesse silencieuse. Une promesse que je me fais à moi-même. Que même face à la fin, il y aura eu des éclats de lumière, des moments de grâce, des couleurs. Des couleurs que je voudrais, si c'était possible, partager. Mais pour l'instant, elles m'appartiennent. Elles sont les miennes. Mon secret. Mon trésor. Mon journal.