Chapter 1
Le Premier Trait sur le Papier
Kim-youn-soog, face à son diagnostic, décide de confier ses pensées à un journal. Les premières pages sont hésitantes, remplies de peur et d'une lutte intérieure naissante. Elle cherche un exutoire.
Le premier trait sur le papier. Je n'aurais jamais cru que le geste, si simple en apparence, pourrait peser une tonne. Mon stylo, une vieille plume qui appartenait à ma mère, semblait hésiter entre mes doigts tremblants. La page blanche. Un abîme. Un miroir silencieux qui attendait que je y projette mon chaos intérieur.
Le docteur Lee avait été d'une politesse clinique, ses mots comme des éclats de verre finissant de me tomber dessus. « Madame Kim-youn-soog, votre état est… avancé. Il n’y a pas de traitement curatif. Nous pouvons gérer les symptômes, ralentir la progression, mais… » Le mais. Ce mot qui avait tout fait basculer, qui avait érigé un mur infranchissable entre le « avant » et le « maintenant ». Je n’avais pas pleuré. Pas une seule larme. Une sorte de torpeur m’avait envahie, me rendant le corps aussi léger qu’une plume et l’esprit aussi lourd qu’une ancre.
De retour dans mon petit appartement aux murs couverts de calligraphies anciennes, j’avais erré comme une âme en peine. Les objets familiers me semblaient étrangers, comme si je les voyais pour la première fois, ou plutôt, comme si je les voyais pour la dernière. Ce bol de thé en céramique, ses motifs bleus délicats. Cette écharpe de soie, autrefois vibrante de couleurs, maintenant terne sous la lumière blafarde. Tout allait disparaître. Moi, et avec moi, tous ces petits riens qui faisaient mon existence.
C’est là, en rangeant une vieille malle poussiéreuse, que je l’avais trouvé. Le journal. Un volume relié de cuir sombre, patiné par le temps, ses pages jaunies et légèrement gondolées par l’humidité passée. Il appartenait à ma grand-mère, une femme dont le silence était aussi profond que les océans. On disait qu’elle y avait consigné les secrets de sa vie, les joies cachées et les peines indicibles. J’avais toujours été trop jeune, trop insouciante pour m’y intéresser. Maintenant, il me semblait être un signe. Un écho venu du passé, une invitation à faire de même.
La peur était là, tapie dans les recoins de mon esprit. Peur de la douleur, peur de la déchéance, peur de l’oubli. Mais plus encore, peur de ce vide qui menaçait de m’engloutir. Je ne voulais pas disparaître sans laisser de trace. Je ne voulais pas que tout s’évanouisse comme la fumée d’un encens consumé. Je voulais me souvenir. Et si je ne pouvais pas me souvenir seule, peut-être que ces pages le feraient pour moi.
Alors, j’ai pris le stylo de ma mère. J’ai regardé la page blanche. Ma main a tremblé. Qu’écrire ? « Je suis malade » ? Trop simple. Trop évident. « Le docteur Lee m’a dit… » ? Non, je ne voulais pas que mes premières lignes soient un compte-rendu médical. Je voulais y mettre… moi. Mon âme.
J’ai fermé les yeux, respirant l’odeur de cuir et de papier ancien. J’ai pensé à la sensation du soleil sur ma peau, à la saveur sucrée des mandarines mûres, au rire cristallin de ma nièce. Ces petits bonheurs, si éphémères, si précieux. Ils étaient tout ce qu’il me restait.
Mon stylo a effleuré le papier. Le premier mot s’est formé, hésitant, puis un autre, et un autre. Ce n’était pas une histoire, pas encore. C’était un murmure. Une confidence timide.
« Il y a des jours où le ciel est d’un bleu si intense qu’il en fait mal aux yeux. Des jours où le vent porte le parfum des pins et où le soleil réchauffe jusqu’aux os. Je m’accroche à ces jours-là. Comme un naufragé s’accroche à une épave. »
Ma main s’est arrêtée. C’était… une début. Pas le début d’une guérison, évidemment. Mais le début de quelque chose d’autre. Le début de mon combat, consigné sur le papier. La peur était toujours là, mais elle était moins suffocante. Elle était là, mais je pouvais la regarder en face, la nommer.
J’ai continué. J’ai écrit sur la douleur. Pas la douleur physique, pas encore. La douleur de savoir. La douleur de la solitude qui s’installait, même entourée d’êtres chers. La peur de devenir un fardeau. La peur de voir la tristesse dans les yeux de ceux que j’aimais.
« Parfois, je me sens comme un oiseau blessé, prisonnier de sa cage. Je vois les autres voler librement, insouciants, tandis que je reste là, les ailes brisées, le cœur battant la chamade contre les barreaux de ma propre existence. Je ne veux pas qu’ils me voient ainsi. Je veux qu’ils se souviennent de moi quand je volais. »
J’ai refermé le journal, les mains moites. Le poids de mes mots me semblait plus léger que celui de mes pensées inexprimées. C’était un exutoire. Un espace où je pouvais être entière, même dans ma fragilité. Un lieu où je pouvais me permettre de ressentir tout ce que je devais refouler dans la vie de tous les jours.
Les jours suivants ont été une succession d’instants volés. Des moments où, seule dans mon appartement, je me plongeais dans le silence du cuir et du papier. J’écrivais sur les visites, sur les sourires forcés, sur les conversations qui évitaient le sujet principal comme la peste. J’écrivais sur le goût amer de la pitié.
« Ma sœur est venue aujourd’hui. Elle m’a apporté des gâteaux. Elle m’a raconté la vie de ses enfants, les petites querelles, les grandes joies. J’écoutais, je souriais, je hochais la tête. Mais dans mes yeux, je suppose qu’elle voyait la vérité. Elle a serré ma main un peu trop fort, et j’ai senti ses larmes sur mon front quand elle m’a embrassée. Je voudrais pouvoir lui dire que ce n’est pas grave. Que je ne suis pas encore partie. Mais les mots se coincent dans ma gorge, lourds de tout ce que je ne peux pas dire. »
Puis, il y a eu les moments où le journal devenait un refuge contre la douleur physique. Les nuits d’insomnie, rythmées par les spasmes et les nausées. Les journées où chaque mouvement était une épreuve. J’y déposais mes plaintes, mes cris silencieux, mes supplications muettes.
« La nuit est ma pire ennemie. Le silence amplifie chaque douleur, chaque gêne. Mon corps est devenu un étranger, une machine déréglée qui me trahit à chaque instant. Je me tourne et me retourne, cherchant une position qui soulage, mais il n’y en a pas. J’ai l’impression d’être prisonnière de ma propre chair. Dans ces moments-là, j’écris pour ne pas hurler. Pour ne pas réveiller les voisins. Pour ne pas effrayer les fantômes qui hantent ma chambre. »
Mais le journal n’était pas une litanie de souffrances. C’était aussi un trésor de souvenirs. Je m’efforçais de me remémorer les instants heureux, les visages aimés, les rires partagés. Je voulais graver ces images dans le papier, les rendre indélébiles.
« Aujourd’hui, j’ai revu le visage de mon père. Il m’apprenait à pêcher au bord de la rivière, le soleil filtrait à travers les feuilles des saules pleureurs. Il avait cette patience infinie, ce sourire complice. J’avais attrapé un petit poisson argenté, et j’étais si fière. Il m’avait serrée dans ses bras, me disant que j’étais sa petite championne. Ce souvenir est comme un rayon de soleil dans le brouillard. Je le garde précieusement. Je le caresse du bout des doigts, pour qu’il ne s’efface pas. »
J’ai écrit sur mon adolescence, sur mes premiers émois, sur les amitiés qui semblaient éternelles et qui s’étaient étiolées avec le temps. J’ai écrit sur les voyages, sur les paysages qui m’avaient coupé le souffle, sur les rencontres fugaces qui avaient laissé une empreinte indélébile.
« Je me souviens de cette soirée à Séoul, sous les lanternes rouges. La musique résonnait dans la nuit, les rires fusaient. J’étais avec Young-ho. Nous avions dansé collés l’un à l’autre, nos cœurs battant à l’unisson. Nous pensions que l’amour pouvait tout surmonter. Nous étions jeunes, insouciants. La vie semblait un chemin infini devant nous. Où est passé ce chemin, Young-ho ? Où es-tu ? »
Au fil des pages, le journal prenait vie. Il devenait le confident silencieux de mes joies et de mes peines, le témoin de ma lutte. Je ne savais pas combien de temps il me restait. Chaque jour était un cadeau, une bataille. Mais je savais que tant que j’aurais ce journal, une partie de moi existerait. Une partie de moi pourrait être lue, comprise.
Je me suis surprise à parler à mon journal, comme si c’était une personne réelle. Je lui demandais conseil, je lui confiais mes doutes. C’était mon seul ami véritable, celui qui ne me jugeait pas, celui qui acceptait toutes mes facettes, même les plus sombres.
« Est-ce que je fais bien ? Est-ce que je me bats assez ? Ou est-ce que je me laisse juste emporter par le courant ? Parfois, j’ai l’impression de me noyer. Les pensées s’entrechoquent, la peur me submerge. Et puis, je prends ce stylo, et je me raccroche à la page blanche. Comme si elle était la seule chose solide dans ce monde qui s’écroule. »
Il y avait, bien sûr, des secrets. Des choses que je n’avais dites à personne. Des moments de ma vie qui auraient pu changer la perception que les autres avaient de moi. Des regrets profonds, des erreurs dont je n’arrivais pas à me libérer. Je les confiais au journal, sachant qu’il était le seul à pouvoir les porter sans jugement.
« Il y a une chose que je n’ai jamais dite à personne. Pas même à ma mère. C’était il y a des années, au marché. J’avais tellement envie de cette petite poupée en bois qu’une marchande vendait. J’ai… je l’ai prise. Sans payer. La peur m’avait envahie, une peur irrationnelle, comme si le monde allait s’écrouler. J’ai couru, le cœur battant la chamade, la poupée serrée dans ma main. Je n’ai jamais pu la regarder sans ressentir une pointe de honte. C’est une petite chose, je sais. Mais elle pèse lourd dans mon cœur. »
Je continuais d’écrire, sans savoir si quelqu’un lirait jamais ces pages. C’était pour moi. Pour ne pas oublier. Pour laisser une trace. Pour dire au monde, à ma manière, que j’avais vécu. Que j’avais aimé, souffert, ri, pleuré. Que j’avais existé.
Le soleil se couchait, peignant le ciel de teintes orangées et pourpres. L’heure où mon appartement se drapait d’une lumière douce et mélancolique. J’ai posé mon stylo, mes doigts endoloris. J’ai refermé le journal, le cuir sombre se fondant dans l’obscurité grandissante. J’ai senti le poids familier de l’objet entre mes mains. C’était mon ancre. Mon refuge. Mon secret le plus précieux. Et pour l’instant, cela suffisait. Je ne savais pas ce que l’avenir me réservait, ni même si j’aurais le temps d’écrire la suite. Mais je savais que ces pages étaient là, prêtes à accueillir mes prochains mots, mes prochains soupirs, mes prochains fragments de vie. Le premier trait sur le papier n’était que le début d’une histoire qui ne faisait que commencer à se dévoiler.