Chapter 2
Chapitre 2
Nayoo se réveille après une nuit agitée et trouve un mot sous sa porte, l'invitant à un café. Elle se souvient de Kaël et de leurs moments partagés, et décide de sortir de son appartement pour la première fois depuis des jours.
Le lendemain matin, la lumière grise filtrait à travers les rideaux, dessinant des ombres mouvantes sur le mur de la chambre. Nayoo ouvrit les yeux lentement, le carnet de Kaël toujours serré contre sa poitrine. Ses doigts engourdis tremblèrent légèrement lorsqu'elle le posa sur la table de nuit. La pluie avait cessé, mais le ciel restait lourd, chargé de nuages bas.
Elle se leva avec difficulté, les jambes molles, le cœur lourd. La nuit avait été longue, peuplée de rêves étranges où Kaël lui parlait dans une langue qu'elle ne comprenait pas, où ses mots se mêlaient au bruit des voisins. Les voisins. Elle les entendait déjà, ce matin — des pas pressés, une porte qui claque, une voix qui crie quelque chose d'incompréhensible. La vie reprenait son cours, indifférente à son chagrin.
Nayoo se dirigea vers la cuisine, alluma la bouilloire. Le geste était mécanique, presque inconscient. Elle versa de l'eau chaude dans une tasse, y plongea un sachet de thé. L'odeur familière de la camomille l'enveloppa, mais elle ne lui apporta aucun réconfort.
Elle s'assit à la petite table près de la fenêtre, regardant la rue déserte. Les voitures passaient de temps en temps, leurs phares perçant la brume matinale. Sur le trottoir d'en face, un vieil homme promenait son chien, lentement, comme si le temps n'avait pas d'importance. Nayoo l'observa un moment. Il s'arrêta devant un arbre, leva les yeux vers le ciel, puis continua son chemin.
« Il cherche quelque chose », murmura-t-elle. « Ou peut-être qu'il attend. »
Elle but une gorgée de thé. La chaleur lui brûla la langue, mais elle ne sentit presque rien. Elle pensa à Kaël. À son sourire, à ses mains, à la manière dont il inclinait la tête quand il écoutait. Elle pensa à leur dernier rendez-vous, dans ce petit café près de l'université. Il avait commandé un chocolat chaud, elle un thé noir. Ils avaient parlé de voyages, de livres, de la manière dont les gens changent sans jamais vraiment le vouloir.
« Tu sais, lui avait-il dit ce jour-là, je crois que le temps n'existe pas vraiment. C'est une invention humaine pour mesurer l'absence. »
Elle avait ri. « Tu es trop sérieux, Kaël. On est juste là, ensemble, aujourd'hui. C'est tout ce qui compte. »
Mais il avait secoué la tête. « Aujourd'hui n'existe que parce qu'on sait qu'il y aura un demain. Et demain n'existe que parce qu'on a peur de l'absence. »
Elle n'avait pas compris, sur le moment. Maintenant, elle comprenait. Chaque jour depuis son départ était une absence. Chaque matin était une preuve que le temps passait, mais que son cœur restait figé dans ce dernier instant où il lui avait souri.
Le téléphone sonna. Elle sursauta. C'était sa mère, sans doute, ou une amie qui s'inquiétait. Elle ne répondit pas. Elle n'avait pas la force d'expliquer, de faire semblant que tout allait bien. Le silence valait mieux que les mensonges.
Elle finit son thé, lava la tasse, la posa sur l'égouttoir. Puis elle retourna dans la chambre, ouvrit la porte de l'armoire. Ses vêtements étaient rangés avec soin, mais elle ne savait pas quoi choisir. Depuis trois ans, elle portait les mêmes habits, les mêmes couleurs sombres. Comme si elle pouvait ainsi s'effacer, devenir invisible.
Soudain, elle entendit un bruit. Un froissement, près de la porte d'entrée. Elle se figea. Le cœur battant, elle s'approcha, ouvrit la porte. Sur le paillasson, il y avait une enveloppe blanche, sans nom, sans timbre. Juste son adresse, écrite à la main.
Elle la ramassa, les doigts tremblants. L'écriture lui était familière. C'était celle de Kaël. Mais comment ? Il était parti depuis trois ans. Il ne pouvait pas lui écrire, pas maintenant.
Elle déchira l'enveloppe d'un geste brusque. À l'intérieur, un simple morceau de papier plié en quatre. Elle le déplia lentement, comme si chaque seconde comptait.
« Nayoo,
Je sais que tu lis ces mots. Je sais que tu es dans ta chambre, que tu regardes par la fenêtre, que tu te demandes pourquoi le monde continue sans moi. Mais je veux que tu saches une chose : je ne suis jamais vraiment parti. Je t'attends. Pas ici, mais ailleurs. Un endroit où le temps ne compte pas, où les promesses ne se brisent pas.
Va au café. Celui où nous nous sommes rencontrés. Demain, à la même heure. Je serai là.
Kaël »
Nayoo relut la lettre trois fois. Ses mains tremblaient. Ses jambes menaçaient de céder. C'était impossible. Kaël était mort, non ? Elle l'avait pleuré, elle avait porté son deuil. Mais cette lettre… c'était son écriture, ses mots, sa façon de dire les choses.
« Ce n'est pas possible », murmura-t-elle. « Ce n'est pas possible. »
Elle regarda le carnet sur la table de nuit, puis la lettre dans ses mains. Quelque chose clochait. Kaël lui avait laissé ce carnet avec des phrases si tristes, si définitives. Et maintenant, cette invitation ? Était-ce une blague ? Un rêve ?
Elle s'assit sur le lit, la lettre ouverte devant elle. Le bruit des voisins lui parvint à travers le mur — une dispute, encore. Une femme criait, un homme répondait sur un ton agacé. Nayoo les avait entendus tant de fois, mais aujourd'hui, leur colère lui semblait lointaine, presque irréelle.
« Demain, à la même heure », répéta-t-elle. Elle regarda l'horloge. Il était dix heures du matin. Demain, à cette heure, elle pourrait être au café. Elle pourrait voir s'il était vraiment là. Ou s'il ne s'agissait que d'un message d'adieu, une dernière tentative de lui faire comprendre quelque chose.
Elle ne savait pas quoi faire. Son cœur lui disait d'y aller, de croire que les miracles existent. Sa raison lui disait que c'était impossible, que Kaël était mort, que cette lettre était un piège ou une hallucination.
Mais au fond d'elle, une petite voix persistait : « Et si c'était vrai ? Et s'il t'attendait vraiment ? »
Elle se leva, rangea la lettre dans le carnet, entre deux pages. Puis elle s'habilla, choisit un pull bleu que Kaël aimait, un jean confortable. Elle se regarda dans le miroir. Ses yeux étaient rouges, ses cheveux en désordre, mais elle se sentait vivante, pour la première fois depuis des mois.
Elle sortit de l'appartement, ferma la porte derrière elle. Dans le couloir, elle croisa la voisine, une femme d'une cinquantaine d'années, qui la salua d'un signe de tête. Nayoo lui rendit son salut, sans s'arrêter.
Dehors, l'air était frais, chargé d'humidité. Elle prit une profonde inspiration. La ville s'éveillait, les magasins ouvraient leurs portes, les gens marchaient d'un pas pressé. Elle se dirigea vers le métro, le cœur battant.
Elle ne savait pas ce qui l'attendait. Peut-être que Kaël serait là, souriant, vivant. Peut-être qu'il ne serait qu'une ombre, un souvenir. Mais elle devait savoir. Elle devait aller jusqu'au bout.
Elle monta dans le métro, s'assit près de la fenêtre. Le paysage défilait, gris et monotone. Elle ferma les yeux, se concentra sur le bruit des rails, sur la vibration du wagon. Elle pensa à Kaël, à sa voix, à ses promesses. Et elle se dit que, quoi qu'il arrive, elle ne regretterait pas d'avoir essayé.
Le métro s'arrêta. Elle descendit, remonta les escaliers. Le café était à quelques rues. Elle marcha d'un pas déterminé, le vent dans les cheveux, le carnet de Kaël serré contre sa poitrine.
Elle arriva devant la porte du café. La vitrine était éclairée, des clients étaient assis à l'intérieur. Elle hésita un instant, la main sur la poignée. Puis elle poussa la porte.
La clochette tinta. Elle entra, regarda autour d'elle. La salle était presque vide. Un couple âgé discutait près de la fenêtre. Un étudiant lisait un livre au fond. Et là, à la table où elle l'avait rencontré pour la première fois, il y avait quelqu'un.
Quelqu'un qui lui tournait le dos, mais dont les épaules lui étaient familières. Quelqu'un qui portait un manteau sombre, comme celui que Kaël aimait.
Nayoo sentit son cœur s'arrêter. Elle fit un pas, puis un autre. La personne se retourna lentement.
Et elle vit ses yeux.
Ses yeux, son sourire, son visage.
« Nayoo », dit-il doucement.
Elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas. Les mots étaient bloqués dans sa gorge, les larmes montaient, mais elle ne pleura pas.
Elle s'assit en face de lui, posa le carnet sur la table. Le silence s'installa, lourd de toutes les questions qu'elle n'osait pas poser.
Mais il n'y avait pas besoin de mots. Pas encore.
Il lui sourit, et elle sut que, quoi qu'il arrive, elle ne referait plus jamais la même erreur.
Elle ne le laisserait plus partir.