Chapter 2
La Vie Difficile et les Soucis de Maman
La famille d'Amina lutte pour joindre les deux bouts. Chaque jour est un combat pour trouver de quoi manger. Maman Amina travaille sans relâche, le cœur lourd d'inquiétude pour l'avenir de sa fille.
Le soleil tapait sur le toit de chaume, faisant scintiller la poussière dans l'air chaud et épais du village. Amina, avec ses yeux brillants comme des perles d'encre, observait les poules gratter le sol avec une lenteur exaspérante. Elle aurait préféré les voir s'envoler, filer droit vers le ciel bleu, loin de cette terre qui semblait toujours si lourde. Mais les poules, elles, ne rêvaient pas de grands horizons. Elles rêvaient de vers de terre et de grains de maïs. Et Amina, elle, rêvait de… de quoi, au juste ? C'était encore un peu flou, comme les formes que prenaient les nuages quand le vent les poussait à toute allure.
Sa mère, Maman Amina, était assise sur un tabouret bancal devant leur petite case. Ses mains, rugueuses et tachées par des années de labeur, pétrissaient une pâte collante avec une énergie qui semblait puiser dans des réserves infinies. Mais même dans la cadence mécanique de ses gestes, Amina pouvait lire l'inquiétude qui creusait des sillons autour de ses yeux. Chaque jour était une bataille, une sorte de course d'endurance où l'arrivée n'apportait jamais vraiment de répit. Il fallait trouver de quoi manger, de quoi s'habiller, de quoi simplement survivre. Et Maman Amina, elle, portait le poids de cette lutte sur ses épaules voûtées.
« Amina, ma chérie, va voir si le foyer est bien allumé. On va préparer le peu de manioc qu'il nous reste. »
La voix de sa mère était douce, mais empreinte d'une lassitude qui serrait le cœur d'Amina. Elle se leva, trottinant vers le petit espace aménagé à l'extérieur, où un feu crépitait timidement sous une marmite noire. Elle ajouta quelques brindilles sèches, attisant les flammes avec un souffle déterminé. Voir le feu reprendre vie lui donnait toujours un petit frisson d'espoir. C'était comme allumer une petite lumière dans l'obscurité.
De retour près de sa mère, elle s'assit par terre, le dos appuyé contre le mur de terre de la case. Elle regardait sa mère travailler, ses doigts agiles transformant la pâte en galettes fines, prêtes à être cuites sur le brasero.
« Maman, pourquoi les oiseaux peuvent voler et pas nous ? » demanda Amina, sa question flottant dans l'air chaud comme une bulle de savon.
Maman Amina s'arrêta un instant, un léger sourire aux lèvres. « Les oiseaux ont des ailes, ma chérie. Les nôtres sont faits pour marcher, pour travailler la terre. C'est la nature. »
« Mais si on fabriquait des ailes ? Des grandes, des belles, pour s'envoler très haut ? » insista Amina, ses yeux pétillants d'imagination.
Sa mère secoua la tête, son sourire s'élargissant un peu plus, mais teinté d'une pointe de tristesse. « Amina, ma puce, ce sont de beaux rêves. Mais il faut être réaliste. Il faut penser à ce qu'on a, à ce qu'on peut faire. Ce manioc, il faut le manger. Et demain, il faudra en trouver encore. »
Le mot « encore » résonna étrangement dans les oreilles d'Amina. Encore travailler, encore chercher, encore lutter. Elle comprenait. Elle voyait bien que les mains de sa mère étaient abîmées, que ses joues étaient creusées par le manque de sommeil, que ses vêtements portaient les marques de la fatigue. Elle voyait aussi Tante Fatou, la sœur de sa mère, venir souvent les aider, apportant une poignée de riz ou quelques arachides. Tante Fatou, avec son air toujours un peu sévère, mais dont le cœur battait aussi fort pour sa famille.
« Maman, est-ce que… est-ce que tu es heureuse ? » osa demander Amina, le cœur battant la chamade.
Maman Amina la regarda, ses yeux s'adoucissant. Elle posa une galette chaude sur une feuille de bananier, puis s'approcha d'Amina et lui caressa la joue. « Ma fille, le bonheur, ce n'est pas toujours une grande fête. C'est aussi de voir que tu es en bonne santé, que tu es intelligente, que tu as de beaux rêves. C'est ça, mon bonheur. Même si la vie est dure. »
Elle soupira doucement. « Je voudrais tellement te donner plus, Amina. Te voir aller à l'école tous les jours, avec de beaux livres, de beaux cahiers. Te voir manger à ta faim, porter de jolies robes. Mais ici… ici, c'est difficile. Très difficile. » Elle jeta un regard furtif vers le ciel, comme si elle cherchait une réponse dans les nuages. « Parfois, je m'inquiète pour ton avenir. Est-ce que tu auras une vie meilleure que la mienne ? Est-ce que tu trouveras ton chemin ? »
Amina sentit une petite boulette se former dans sa gorge. Elle détestait voir sa mère s'inquiéter. Elle voulait pouvoir lui dire : « Ne t'inquiète pas, Maman, je vais y arriver. Je vais trouver un moyen. » Mais comment ? Elle n'avait pas d'ailes pour voler, pas de baguette magique pour faire apparaître des tonnes de nourriture.
Tante Fatou arriva ce soir-là, comme souvent, avec une petite corbeille contenant quelques mangues mûres. Elle salua sa sœur d'un signe de tête, puis son regard se posa sur Amina, assise dans un coin, le regard perdu dans le vide.
« Qu'est-ce que tu regardes comme ça, petite rêveuse ? » demanda Tante Fatou, sa voix un peu plus rauque que celle de sa sœur. « Tu penses aux oiseaux ? Laisse tomber ça, ça ne remplit pas l'estomac. »
Amina se recroquevilla un peu. Elle savait que Tante Fatou ne comprenait pas ses envies. Pour Tante Fatou, le plus important, c'était la réalité, le travail bien fait, le respect des traditions. Les grands rêves, c'était pour les fous ou les oisifs.
« Amina a bon cœur, Fatou, » dit Maman Amina en posant une galette devant sa sœur. « Et elle est intelligente. Elle observe tout. »
« Observer, c'est bien, » répliqua Tante Fatou en mordant dans la galette. « Mais il faut aussi agir. Et agir de manière utile. Pas rêver à voler dans le ciel. » Elle regarda sa nièce avec une intensité qui la mettait mal à l'aise. « Tu as quel âge maintenant, Amina ? Dix ans ? Bientôt l'âge de penser à te marier, à fonder une famille. »
Le cœur d'Amina fit un bond dans sa poitrine. Se marier ? Fonner une famille ? Elle voulait encore apprendre, encore découvrir !
« Je veux aller à l'école, Tante Fatou, » dit Amina d'une voix plus assurée qu'elle ne l'aurait cru. « Je veux apprendre beaucoup de choses. »
Tante Fatou laissa échapper un petit rire sec. « L'école, c'est pour les garçons qui vont devenir des hommes importants, ou pour les filles qui veulent apprendre à lire les recettes de cuisine. Toi, Amina, tu es une fille. Ton rôle est ailleurs. »
Maman Amina intervint, sa voix ferme malgré sa fatigue. « Fatou, laisse-la. Elle a le droit de rêver. On ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve. »
Tante Fatou haussa les épaules, mais elle ne dit plus rien. Elle mangea sa galette en silence, le regard perdu vers le crépuscule qui tombait sur le village, enveloppant les cases d'une lumière orangée.
Ce soir-là, allongée sur sa natte fine, Amina ne dormait pas. Elle regardait le ciel étoilé par l'ouverture du toit. Les étoiles scintillaient, si lointaines, si brillantes. Elles ressemblaient à des diamants jetés sur un drap de velours noir. Elle pensait aux mots de sa mère, à son inquiétude. Elle pensait aussi aux mots de Tante Fatou, à son scepticisme. Elle comprenait les deux. Elle comprenait la difficulté de la vie, la nécessité de penser au pain quotidien. Mais elle ne pouvait pas renoncer à ses rêves.
Elle ferma les yeux et imagina de grandes ailes, faites de plumes d'oiseaux exotiques, aux couleurs vives. Elle sentit le vent sous ses ailes, la poussant vers le haut, toujours plus haut. Elle survolait les cases du village, les champs de manioc, la rivière scintillante. Elle voyait sa mère, debout devant la case, levant les yeux vers elle, un sourire de fierté sur le visage. Elle voyait Tante Fatou, un peu moins sévère, les mains croisées, observant sa nièce s'élever dans le ciel.
Et puis, elle pensa à autre chose. Pas à des ailes de plumes, mais à quelque chose de différent. Quelque chose de… puissant. Quelque chose qui pouvait la faire voyager plus loin que les oiseaux, plus vite que le vent. Elle n'avait pas encore le mot, pas encore l'image précise, mais une petite étincelle s'était allumée dans son esprit. Une étincelle qui promettait une autre sorte de vol. Un vol fait de pensées, de découvertes, de connexions.
Elle se retourna sur sa natte, le cœur léger malgré les soucis de sa mère et les doutes de sa tante. Elle savait que le chemin serait long et difficile. Mais au fond d'elle, une petite voix lui murmurait que le rêve de voler, même s'il prenait une forme inattendue, n'était pas si impossible que ça. Elle s'endormit avec cette promesse silencieuse, le doux murmure des grillons l'accompagnant dans son sommeil.