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Chapter 3

Chapitre 3

Le narrateur, troublé par la présence de Clara, passe la journée à observer sa mère et à sonder les silences de la maison. Le soir, il surprend Clara dans le jardin, et un échange suspendu entre eux change la qualité de l'air.

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Je suis resté immobile devant la fenêtre de la cuisine, une tasse de café tiède entre les mains. Dehors, le jardin s'étendait dans une lumière grise de fin d'après-midi. Les arbres, que mon père avait plantés des années plus tôt, projetaient des ombres allongées sur l'herbe humide.

Ma mère était assise à la table de la salle à manger, un album photo ouvert devant elle. Elle tournait les pages avec une lenteur presque cérémonieuse, comme si chaque image contenait un secret qu'elle n'était pas prête à révéler. Je l'avais observée ainsi pendant près d'une heure, sans oser m'approcher.

— Tu veux voir ? demanda-t-elle soudain, sans lever les yeux.

J'ai hésité. Puis j'ai posé ma tasse et je me suis assis en face d'elle. Les photos étaient anciennes, certaines jaunies, d'autres aux couleurs passées. Mon père y apparaissait jeune, souriant, les bras autour de ma mère ou de moi enfant. Je me suis reconnu à quatre ou cinq ans, assis sur ses genoux, un petit avion en plastique à la main.

— Il t'aimait, dit ma mère doucement. Il ne le montrait pas toujours, mais il t'aimait.

J'ai senti une boule se former dans ma gorge. Je n'ai pas répondu. Les mots étaient trop lourds, trop fragiles.

Elle a tourné une autre page. Là, une photo de Clara et moi, adolescents, assis côte à côte sur le rebord de la fontaine du jardin. Nous rions. Ses cheveux blonds étaient plus longs alors, et elle portait un chemisier blanc que je me souvenais avoir trouvé joli. Mon regard s'est attardé sur l'image. Son sourire, la façon dont sa tête penchait légèrement vers la mienne.

— Clara est venue cet après-midi, dit ma mère, comme si elle lisait dans mes pensées. Elle a apporté un courrier pour toi.

Mon cœur a fait un bond. Je n'avais pas vu Clara depuis la veille au soir, quand elle était apparue dans l'encadrement de la porte, silhouette incertaine dans la lumière du vestibule. Nous n'avions échangé que quelques phrases, puis elle était repartie, me laissant avec une lettre qui brûlait encore dans ma poche.

— Un courrier ? ai-je répété.

— Une enveloppe. Elle a dit que c'était personnel.

Ma mère a refermé l'album et s'est levée. Elle a posé une main sur mon épaule en passant, une caresse légère, avant de disparaître dans la cuisine.

Je suis resté seul, les yeux fixés sur la photo de Clara et moi. Le souvenir de son rire m'est revenu, clair et léger comme l'eau de la fontaine. Je me suis demandé pourquoi elle était venue, ce qu'elle voulait. Et pourquoi, après toutes ces années, son image me troublait encore.

La soirée est tombée lentement. J'ai erré dans la maison, de pièce en pièce, redécouvrant chaque objet, chaque meuble. Le bureau de mon père, avec ses tiroirs fermés. La bibliothèque, où les livres semblaient alignés dans un ordre que lui seul comprenait. L'escalier, dont la rampe en bois avait gardé l'empreinte de ma main d'enfant.

Vers vingt-deux heures, n'arrivant pas à dormir, je suis sorti dans le jardin. L'air était frais, chargé d'odeurs de terre et d'herbe coupée. La lune, presque pleine, éclairait les allées d'une lumière argentée.

Je me suis assis sur le rebord de la fontaine, à l'endroit même de la photo. L'eau coulait doucement, un bruit régulier et apaisant. J'ai fermé les yeux un instant, laissant le calme de la nuit m'envahir.

— Tu n'arrives pas à dormir non plus ?

La voix de Clara. Elle se tenait à quelques pas, vêtue d'un châle léger sur une robe d'été. Ses cheveux étaient dénoués, et dans la pénombre, elle ressemblait à la jeune fille de la photo.

— Non, dis-je. Toi non plus, apparemment.

Elle s'est approchée, s'est assise à côté de moi sur la pierre encore tiède. Nous sommes restés silencieux un long moment, écoutant l'eau et les insectes nocturnes.

— J'ai apporté quelque chose pour toi, dit-elle enfin.

Elle a sorti de la poche de son châle une enveloppe blanche, fermée par un simple rabat. Elle me l'a tendue sans la regarder, les yeux fixés sur la surface de l'eau.

J'ai pris l'enveloppe. Elle était légère, presque vide. Je n'ai pas osé l'ouvrir tout de suite.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Une lettre que ton père m'a laissée. Il y a quelques semaines. Il m'a demandé de te la donner si tu revenais.

Mon souffle s'est arrêté. Une autre lettre. Mon père avait donc préparé cela, lui aussi.

— Pourquoi ne me l'as-tu pas donnée hier ?

— Parce que je n'étais pas sûre que tu sois prêt à la lire. Et parce que…

Elle a hésité. Ses doigts ont effleuré la pierre, un geste nerveux.

— Parce que je voulais te la donner moi-même. Pour te voir, quand tu la lirais.

Son regard s'est levé vers le mien. Dans la lumière de la lune, ses yeux semblaient plus grands, plus sombres. Il y avait dans son expression quelque chose de vulnérable, une attente qui m'a serré le cœur.

— Tu peux l'ouvrir maintenant, si tu veux, dit-elle doucement.

J'ai glissé un doigt sous le rabat. Le papier a cédé avec un bruit sec. À l'intérieur, une seule feuille pliée en quatre. Je l'ai dépliée lentement, les mains légèrement tremblantes.

L'écriture de mon père. Je l'aurais reconnue entre mille. Des lettres hautes, un peu penchées, comme s'il avait écrit vite, sans se relire.

"Mon fils,

Si tu lis ces mots, c'est que Clara a tenu sa promesse. Et que tu es revenu.

Je ne t'ai jamais dit les choses importantes. C'était ma faiblesse. Alors je les écris ici, dans l'espoir qu'il ne soit pas trop tard.

Il y a une clé. Au fond du tiroir de mon bureau, celui qui grince. Derrière le faux fond. La clé ouvre le coffre dans la cave. Tout ce que je n'ai pas su te dire est là.

Mais ne va pas seul. Demande à Clara de t'accompagner. Elle sait.

J'aurais aimé être plus brave. J'aurais aimé te le dire en face.

Pardonne-moi.

Ton père."

J'ai relu les mots deux fois, trois fois. Ma main tremblait. À côté de moi, Clara retenait son souffle.

— Il a écrit ça il y a trois semaines, murmura-t-elle. Il savait qu'il allait partir.

J'ai levé les yeux vers elle. Son visage était pâle, ses lèvres serrées.

— Qu'est-ce qu'il y a dans le coffre ? demandai-je.

— Je ne sais pas. Il ne me l'a pas dit. Il m'a seulement demandé de veiller à ce que tu ne sois pas seul quand tu l'ouvrirais.

Elle a posé sa main sur la mienne, légèrement. Ses doigts étaient frais, ses ongles courts.

— Je suis là, dit-elle. Si tu veux.

La nuit était calme autour de nous. La fontaine coulait, inlassable. Et dans ma main, la lettre de mon père pesait plus lourd que tout ce que j'avais jamais porté.

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