Chapter 1
Chapitre 1
Le narrateur, qui vient de perdre son père, retourne dans la maison familiale pour la première fois depuis des années. Il y retrouve sa mère et découvre une lettre qui le force à rester plus longtemps que prévu.
« Tu dois venir. C’est important. »
Les mots de ma mère résonnent encore dans ma tête lorsque je range le téléphone dans ma poche. Je n’ai pas eu le choix. Pas quand elle a prononcé cette phrase qu’elle n’utilise qu’en cas d’urgence absolue. Alors j’ai pris le premier train, abandonné mon appartement et mon travail sans explication, et me voilà debout devant la grille rouillée de la maison des Corbeaux.
La bâtisse n’a pas changé. Les volets bleus sont toujours écaillés, la glycine griffe encore la façade de ses branches noueuses, et le silence qui règne ici semble plus lourd que dans tout le village. Un silence qui pèse sur les épaules comme une couverture mouillée.
Je pousse la grille. Elle grince, comme toujours. Le gravier crisse sous mes chaussures, et chaque pas me rapproche un peu plus d’un passé que j’ai passé des années à fuir.
Ma mère m’attend sur le perron. Elle porte ce tablier à fleurs qu’elle n’a jamais changé, celui que mon père lui avait offert pour leurs noces d’argent. Ses cheveux gris sont coiffés en un chignon serré, et ses yeux — les mêmes yeux bleus que les miens — me fixent avec une intensité qui me cloue sur place.
« Thomas. »
Sa voix est calme. Trop calme. C’est le calme des femmes qui ont déjà pleuré toutes leurs larmes et qui se tiennent droites par pure volonté.
« Il est mort cette nuit. »
Le souffle me manque. Pourtant, je m’y attendais. Depuis des mois, mon père déclinait. La maladie l’avait rongé lentement, comme l’eau use la pierre. Mais entendre ces mots à voix haute, les accepter dans la lumière crue de cette fin d’après-midi… c’est une autre chose.
« Je suis désolé, maman. Je… »
Elle secoue la tête, coupant ma tentative de consolation.
« Ne t’excuse pas. Tu es là, c’est tout ce qui compte. Entre. Il faut que je te montre quelque chose. »
Je la suis à l’intérieur. La maison sent le café froid et la cire d’abeille, un mélange que j’associe à toutes les fins d’été de mon enfance. Les meubles sont couverts de draps blancs dans le salon, comme si la pièce était déjà en deuil avant même que la mort ne frappe.
Ma mère traverse le couloir sans s’arrêter. Elle ouvre la porte du bureau de mon père — une pièce dans laquelle je n’avais pas le droit d’entrer, enfant — et se tient sur le seuil.
« Il a laissé cela pour toi. »
Sur le bureau trône une enveloppe en papier kraft, marquée à mon nom. L’écriture est tremblante, celle d’un homme qui a lutté jusqu’au bout contre la faiblesse de ses mains.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Je ne sais pas. Il m’a demandé de ne pas l’ouvrir. Il a dit que tu saurais quoi faire. »
Je prends l’enveloppe. Elle est légère, presque vide. Un seul feuillet à l’intérieur, peut-être. Je la glisse dans la poche de ma veste sans l’ouvrir.
« Tu ne veux pas la lire ? » demande ma mère, un pli de surprise sur le front.
« Pas maintenant. Plus tard. »
Je ne sais pas pourquoi j’ai répondu cela. Peut-être par peur. Peut-être parce que je sens que cette lettre va tout changer, et que je ne suis pas prêt à affronter ce qu’elle contient.
Ma mère hoche la tête, acceptant ma décision sans insister. Elle retourne à la cuisine, et le bruit de la vaisselle m’indique qu’elle prépare le dîner, comme si la vie continuait malgré tout.
Je reste seul dans le bureau. La lumière décline, et des ombres longues s’allongent sur le parquet. Je devrais peut-être l’aider, mais mes jambes refusent de bouger. Trop de souvenirs ici. Trop de questions sans réponses.
Finalement, je sors dans le jardin. Le crépuscule teinte le ciel d’un orange pâle, et les arbres du verger dessinent des silhouettes noires contre l’horizon. L’air est frais, chargé de l’odeur de la terre humide.
Je m’assois sur le banc de pierre près de la fontaine tarie, celle où mon père venait s’asseoir chaque soir pour fumer sa pipe. L’enveloppe est lourde dans ma poche. Pas par son poids, mais par ce qu’elle représente.
Je l’ouvre.
À l’intérieur, une seule feuille de papier jauni. L’écriture est la même que sur l’enveloppe : tremblante, hésitante. Mais les mots sont clairs.
« Thomas,
Si tu lis ceci, c’est que je suis parti. Il y a des choses que je n’ai jamais eu le courage de te dire de mon vivant. Des choses sur notre famille, sur ce qui s’est passé avant ta naissance. Je ne peux pas te les expliquer ici, mais je les ai mises en lieu sûr. Dans la boîte. Tu sais laquelle.
Ne fais confiance à personne. Pas même à ceux que tu crois connaître.
Je t’aime, mon fils.
Papa. »
Le papier tremble entre mes doigts. La boîte. Il parle de la boîte en fer bleue que nous enterrions dans le jardin quand j’étais enfant, celle où nous cachions nos secrets. Je l’avais oubliée, enfouie sous des années d’indifférence.
Je relis la lettre une deuxième fois, puis une troisième. « Ne fais confiance à personne. » Qu’est-ce que cela signifie ?
Le vent se lève, faisant bruisser les feuilles des arbres. Une branche craque quelque part dans l’obscurité grandissante. Je frissonne, non pas de froid, mais d’un pressentiment qui s’installe dans ma poitrine comme une pierre.
Demain, je creuserai. Je trouverai cette boîte, quoi qu’il en coûte. Mais ce soir, je reste là, assis dans le silence des Corbeaux, à fixer les mots de mon père sans vraiment les comprendre.
Soudain, une lumière s’allume à la fenêtre de la cuisine. Ma mère est là, silhouette familière derrière le carreau. Et pour la première fois depuis mon arrivée, je me demande si je la connais vraiment.
Je plie la lettre et la range dans ma poche. Puis je me lève, prêt à rentrer, mais mes pas s’arrêtent net.
Quelqu’un se tient au bout du jardin. Une silhouette mince, immobile, qui me regarde.
Le temps d’un battement de cœur, je la reconnais. C’est elle. La fille d’à côté. Celle qui habitait la maison blanche, celle que je n’ai pas revue depuis dix ans.
Elle ne dit rien. Elle reste là, comme une apparition, puis tourne les talons et disparaît dans l’ombre des arbres.
Mon cœur bat trop fort. Qu’est-ce qu’elle fait ici, maintenant ? Et pourquoi ce regard, chargé de quelque chose que je ne sais pas nommer ?
Je rentre dans la maison, mais je sais que je ne dormirai pas cette nuit. Les questions se bousculent dans ma tête, et au centre de tout, il y a cette boîte, cette lettre, et ce visage que je croyais avoir oublié.
La première énigme de mon père est déjà en train de se déployer.
Et je suis pris au piège.