Chapter 2
Théories et Suspicions
L'inquiétude monte. Les théories les plus folles circulent : enlèvement extraterrestre, fuite rocambolesque, complot... Exaucée, jeune journaliste avide de vérité, sent qu'une histoire se cache derrière cette énigme et décide d'y plonger.
Les murmures avaient commencé comme des fils d'araignée, discrets, presque imperceptibles, tissant leur toile dans les coins reculés de la petite ville. Puis, tel un souffle chaud sur une braise dormante, ils avaient pris de l'ampleur, se transformant en une rumeur grondante, une symphonie discordante d'hypothèses et de spéculations. Monsieur Dubois, le gardien silencieux des savoirs, l'homme dont la présence était aussi constante que le tic-tac de l'horloge de la mairie, s'était volatilisé.
Dans la boulangerie où l'odeur du pain chaud se mêlait aux potins du matin, les conversations s'animaient. Madame Dubois, le visage émacié et les yeux cernés, sirotant son café noir comme s'il s'agissait d'un remède amer, répétait d'une voix tremblante : « Il n'est pas parti. Il ne partirait jamais. » Ses mains fines serraient sa tasse avec une force qui trahissait une angoisse profonde, une peur qui semblait dévorer l'intérieur de sa poitrine. Ses voisins, d'abord compatissants, commençaient à échanger des regards interrogateurs. Cette femme, si souvent effacée, si discrète, semblait porter un fardeau plus lourd que la simple inquiétude d'une épouse. Ses réponses étaient vagues, ses souvenirs fragmentés, comme si elle brouillait volontairement les pistes, ou comme si elle-même était perdue dans un dédale de souvenirs confus.
Au bureau de tabac, où les habitués venaient chercher leur dose de nouvelles et de cigarettes, les théories prenaient des allures encore plus fantasmagoriques. « C'est sûr, c'est les petits hommes verts », lançait un vieil agriculteur en riant, mais avec une pointe de gravité dans le regard. « J'ai vu des lumières étranges au-dessus de la forêt la semaine dernière. » Un autre, plus pragmatique, mais tout aussi imaginatif, suggérait : « Il a dû gagner à la loterie et s'enfuir avec une nouvelle vie, loin de cette morosité. Il avait ce regard… le regard de quelqu'un qui rêve d'ailleurs. » L'idée d'une fuite rocambolesque, d'une évasion spectaculaire, semblait séduire autant qu'elle inquiétait. Monsieur Dubois, l'homme des livres, l'érudit paisible, se métamorphosait dans l'imaginaire collectif en un aventurier secret, un fugitif aux motivations impénétrables.
C'est dans ce tourbillon de rumeurs que naquit une étincelle de curiosité chez Exaucée. Jeune journaliste fraîchement débarquée dans la petite ville, elle avait trouvé dans ce poste un refuge après des études brillantes mais un manque d'opportunités dans la grande métropole. Ici, les nouvelles étaient rares, les événements prévisibles. La disparition de Monsieur Dubois était le premier véritable mystère qui venait secouer la quiétude apparente de la commune, et Exaucée sentait, au plus profond d'elle-même, qu'il y avait là bien plus qu'une simple absence. Son instinct professionnel, aiguisé par des années de formation et une soif insatiable de vérité, lui criait que cette affaire était le début d'une histoire. Une histoire qui méritait d'être racontée, déterrée, comprise.
Elle se rendit à la bibliothèque, le lieu même de la disparition présumée. L'édifice, vieux de plusieurs siècles, semblait retenir son souffle, ses murs de pierre dégageant une aura de secrets anciens. Les étagères chargées de livres s'étendaient à perte de vue, formant des allées sombres et silencieuses, où la lumière du jour peinait à pénétrer. Un silence pesant régnait, un silence différent de celui, habituel, de la bibliothèque. C'était un silence chargé d'absence, un vide palpable là où Monsieur Dubois avait autrefois évolué avec une grâce discrète.
Exaucée interrogea la seule employée restante, une jeune femme timide et visiblement dépassée par les événements. « Monsieur Dubois ? Il était… si gentil. Et si discret. Il venait toujours le matin, vers neuf heures. Il préparait son thé, lisait le journal, puis s'installait à son bureau. Il ne parlait pas beaucoup, mais… il avait toujours le mot juste. » Ses mots étaient hésitants, empreints d'une tristesse sincère. « Il aimait beaucoup les vieux livres. Surtout ceux sur l'histoire locale. Et la poésie. »
La journaliste visita le bureau de Monsieur Dubois. Il était resté tel quel, comme figé dans le temps. Un encrier à l'ancienne, une plume d'oie posée à côté, une pile de livres soigneusement empilés sur le coin du bureau. Exaucée sentit une légère excitation la parcourir. Ces objets, si banals pour d'autres, pouvaient être des indices. Elle commença à examiner les livres. Des ouvrages sur l'histoire de la ville, des biographies d'écrivains oubliés, des recueils de poèmes aux couvertures défraîchies. Rien qui ne semblât sortir de l'ordinaire pour un bibliothécaire érudit.
Pourtant, alors qu'elle feuilletait un épais volume relié de cuir, intitulé "Les Chroniques Oubliées de notre Village", quelque chose attira son attention. Une petite note pliée, glissée entre les pages. Elle la déplia avec précaution. L'écriture était celle de Monsieur Dubois, fine et élégante.
« Le corbeau ne se nourrit pas de ses propres plumes, mais observe celles des autres pour mieux les imiter. »
Exaucée fronça les sourcils. Une énigme ? Une métaphore ? Elle relut la phrase, cherchant un sens caché. Le corbeau… était-ce une allusion à quelqu'un ? Aux habitants de la ville ? Et les « plumes des autres », était-ce leurs histoires, leurs manies, leurs secrets ? L'idée commença à germer dans son esprit : Monsieur Dubois n'était peut-être pas qu'un bibliothécaire. Il était peut-être un observateur. Un observateur silencieux, qui consignait ses observations dans des notes secrètes.
Elle se mit à explorer plus en profondeur, fouillant les recoins du bureau, examinant chaque objet avec une attention renouvelée. Elle trouva une autre note, cachée dans la poche intérieure d'un vieux fauteuil en cuir :
« La vérité est souvent dissimulée derrière le rideau du quotidien, attendant le regard assez perspicace pour la découvrir. »
Et une troisième, sous un pot à crayons :
« Chaque ville a son propre langage, ses propres codes. Il suffit d'apprendre à les décrypter. »
Ces notes, de plus en plus cryptiques, renforçaient la conviction d'Exaucée. Monsieur Dubois n'avait pas disparu. Il était parti, oui, mais pas de la manière dont tout le monde l'imaginait. Il était parti pour observer, pour écouter, pour comprendre. Et peut-être, pour écrire.
Sa détermination redoubla. Elle décida d'interroger le Maire. Cet homme corpulent, au visage rubicond et à la voix tonitruante, était une figure imposante dans la ville. Il représentait l'autorité, le bon sens, et peut-être, une certaine forme de dissimulation. Elle le trouva dans son bureau, entouré de dossiers et d'une pile de journaux locaux.
« Monsieur le Maire, je voulais vous poser quelques questions sur la disparition de Monsieur Dubois », commença Exaucée, sa voix empreinte d'une détermination tranquille.
Le Maire leva les yeux de ses papiers, son regard balayant la jeune femme avec une légère impatience. « Ah, la journaliste. Je vous avais dit que cette affaire n'avait rien d'extraordinaire. Monsieur Dubois est un homme d'habitudes, peut-être a-t-il simplement décidé de prendre quelques jours de repos. Pas besoin d'en faire un drame. »
« Mais cela fait une semaine, monsieur le Maire. Et sa femme est dévastée. Les habitants s'inquiètent. »
« Les habitants s'inquiètent pour un rien, ma chère. Ils aiment le drame, c'est tout. Monsieur Dubois est un homme mûr, il sait ce qu'il fait. Nous n'avons aucune raison de croire qu'il est en danger. » Il marqua une pause, puis ajouta d'un ton plus ferme : « Il ne faudrait pas jeter le discrédit sur notre ville avec des histoires fantaisistes. »
Exaucée sentit une légère irritation monter en elle. Le Maire semblait vouloir étouffer l'affaire, la reléguer au rang de simple absence prolongée. Pourquoi ? Avait-il quelque chose à cacher ? Ou craignait-il simplement le scandale ?
« Monsieur le Maire, je suis journaliste. Mon métier est de chercher la vérité, quelle qu'elle soit. Et si Monsieur Dubois a disparu, il est de mon devoir de le découvrir. »
Le Maire la regarda fixement, ses yeux noirs perçant. « La vérité, ma chère, n'est pas toujours ce qu'on croit. Parfois, il est préférable de laisser certaines choses en paix. Pour le bien de tous. »
Il rejeta un coup d'œil à ses dossiers, signalant la fin de la conversation. Exaucée se leva, le cœur battant un peu plus fort. Le Maire était une énigme à lui seul. Son attitude autoritaire, sa volonté de minimiser l'affaire, tout cela ne faisait que renforcer ses soupçons.
De retour à la bibliothèque, elle décida d'explorer une piste plus audacieuse. Les livres. Monsieur Dubois était un homme de lettres. Ses choix de lecture étaient-ils anodins ? Elle se remémora les livres qu'elle avait vus sur son bureau. Des ouvrages sur l'histoire locale, oui, mais aussi des recueils de poèmes français, des romans du XIXe siècle, des essais sur la satire. Et elle se rappela d'une conversation qu'elle avait eue avec lui quelques semaines auparavant, une conversation anodine où il lui avait parlé de son amour pour les auteurs qui savaient observer le monde avec un regard critique et humoristique.
Elle se pencha sur un recueil de poèmes de Baudelaire. En le feuilletant, elle remarqua que certaines pages étaient légèrement froissées, comme si elles avaient été lues et relues avec insistance. Elle s'arrêta sur un poème intitulé "Le Spleen de