Chapter 3

L'ordinateur et la vérité

Un PC prêté par Mathieu devient le catalyseur d'une dispute. Les non-dits éclatent, révélant la tension sous-jacente et les sentiments refoulés entre Nova et Mathieu.

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Les néons blafards du centre de formation AMS semblaient s'être éteints pour moi, remplacés par une lumière plus douce, plus chaleureuse, celle qui émanait de Mathieu. Depuis que nos chemins s'étaient croisés, une symphonie silencieuse s'était installée dans mon cœur, une mélodie faite de rires partagés, de confidences murmurées, de regards échangés qui disaient plus que mille mots. Il était mon roc, mon ancre, celui qui avait su voir au-delà des cicatrices que Jack avait gravées sur mon âme.

Ce soir-là, l'air était chargé d'une électricité inhabituelle. Mathieu était venu me chercher, comme il le faisait souvent, son sourire une promesse de réconfort après les longues journées de formation. Il tenait dans ses mains l'ordinateur portable qu'il m'avait prêté il y a quelques semaines, un geste de générosité qui avait facilité mes recherches, mes apprentissages. Je l'avais gardé plus longtemps que prévu, me sentant incapable de m'en séparer, comme si une partie de lui restait avec moi, un fil invisible nous reliant.

« Tu es sûre que tu n’en as plus besoin ? » demanda-t-il, sa voix empreinte d’une douceur qui me serrait le cœur.

Je hochai la tête, incapable de trouver les mots justes. « Oui… enfin… je crois. Je… je te remercie encore, Mathieu. Il m’a beaucoup servi. »

Il s’assit à mes côtés sur le banc du parc, la lune jetant une lumière argentée sur nos visages. Le silence s’installa, un silence palpable, chargé de non-dits. Je sentais son regard sur moi, scrutant mes pensées, cherchant peut-être une réponse à une question qu'il n'osait pas poser.

« Tu sais, Nova, » commença-t-il enfin, le ton grave, « j’ai remarqué que tu l’utilisais beaucoup pour… pour des choses qui n’avaient rien à voir avec la formation. »

Mon cœur fit un bond. J’avais espéré qu’il ne remarquerait pas. J’avais passé des heures sur cet ordinateur, à écouter de la musique, à lire des poèmes, à regarder de vieilles photos de famille, à me perdre dans des rêveries qui m’éloignaient de la dure réalité de ma vie avec Jack. C’était mon refuge secret, mon sanctuaire virtuel où je pouvais être moi-même, loin de son emprise.

« Je… j’avais besoin de m’évader un peu, » murmurai-je, les joues en feu.

Mathieu soupira, un son qui résonna dans le silence nocturne. « Je comprends ça, Nova. Vraiment. Mais… tu sais aussi que tu peux me parler de tout. Tu n’as pas besoin de te cacher. »

Ses mots étaient une caresse, mais ils me piquaient aussi. C’était la vérité. J’avais toujours pu tout lui dire. Sauf que… sauf que cette fois, c’était différent. C’était lié à Jack, à cette période sombre que je m’efforçais d’oublier. Et parler de Jack, c’était comme rouvrir une plaie encore mal refermée.

« Il y a des choses… difficiles à dire, Mathieu. Des choses que je préférerais laisser derrière moi. »

Il se tourna vers moi, son regard intense, rempli d’une compassion qui me désarmait. « Mais en laissant ces choses derrière toi, tu te laisses aussi une partie de toi-même. Et je ne veux pas que tu laisses une partie de toi loin de moi. »

Sa franchise me prit au dépourvu. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi direct, aussi… présent. J’avais l’habitude de devoir me justifier, de devoir me défendre. Avec lui, c’était différent. Il m’acceptait, telle que j’étais, avec mes failles et mes blessures.

« C’est… c’est compliqué, » répétai-je, la voix étranglée par l’émotion. « Jack… il avait une façon de me faire sentir coupable pour tout. Même pour des choses qui n’avaient aucun sens. Et j’ai l’impression que cette habitude est restée. Je me sens coupable de vouloir être… heureuse. »

Un silence s’installa à nouveau, mais cette fois, il était différent. Il était rempli d’une compréhension tacite, d’une attente douce. Mathieu ne me pressait pas, il me laissait le temps de trouver mes mots, de trouver le courage de me confier.

« Quand j’utilisais ton ordinateur, » continuai-je, ma voix tremblante, « je me sentais… libre. C’était un espace où je pouvais être moi-même. Et quand tu me l’as demandé, j’ai eu peur. Peur que tu me juges, peur que tu penses que je te l’ai volé, peur que… que tu ne veuilles plus me parler. »

Les larmes montèrent à mes yeux, brouillant la vision de son visage. Je détestais me sentir aussi vulnérable, aussi fragile. Mais avec Mathieu, je ne pouvais pas faire autrement. Il avait cette capacité à faire tomber toutes mes défenses, à me montrer que ma vulnérabilité n’était pas une faiblesse, mais une force.

Mathieu tendit la main et effleura ma joue du bout des doigts. Son contact était léger, mais il réchauffa mon âme. « Nova, regarde-moi. »

Je levai les yeux vers lui, mes larmes coulant silencieusement sur mes joues.

« Je ne te jugerai jamais, » dit-il, sa voix ferme et rassurante. « Jamais. Et je ne voudrais jamais que tu te sentes coupable d’être heureuse. C’est la chose la plus importante pour moi. Te voir sourire. Te voir revivre. »

Il marqua une pause, ses yeux cherchant les miens. « L’ordinateur n’est qu’un objet, Nova. Ce qui compte, c’est ce que tu en as fait. Tu l’as utilisé pour te reconstruire, pour te retrouver. Et ça… ça me rend heureux. »

Ses mots étaient un baume sur mes blessures. J’avais passé tant de temps à me sentir indigne, à croire que je ne méritais pas le bonheur. Et là, devant moi, il y avait cet homme merveilleux, qui me disait que j’étais digne de tout l’amour du monde.

« Mais… pourquoi tu me l’as prêté au début ? » demandai-je, une curiosité nouvelle émergeant de mes doutes.

Il esquissa un sourire, un sourire tendre qui illumina son visage. « Parce que je savais que tu en aurais besoin. Et parce que… je voulais te donner un moyen de t’exprimer, de te libérer. Je savais que tu avais besoin de cet espace. »

Il y avait tellement plus dans ses paroles que ce qu'il disait. Une compréhension profonde, une anticipation de mes besoins, une attention constante. C'était ça, la différence entre Jack et Mathieu. Jack voyait mes faiblesses pour les exploiter. Mathieu voyait mes faiblesses pour me soutenir.

« Et… pourquoi tu as mis autant de temps à me le demander ? » insistai-je, sentant une tension se dissiper en moi, remplacée par une nouvelle question, une question qui me brûlait les lèvres depuis longtemps.

Mathieu baissa les yeux, un léger rougissement colorant ses joues. « Parce que je savais que tu étais encore… fragile. Et je ne voulais pas te brusquer. Je voulais que tu te sentes prête. Et puis… » Il hésita, puis releva la tête, son regard plein d’une intensité nouvelle. « Et puis, je crois que j’espérais secrètement que tu me le rendrais quand tu te sentirais… prête à parler. Pas seulement de l’ordinateur, mais de tout. »

Le cœur me battait la chamade. Il avait toujours su. Il avait toujours vu ce que personne d’autre ne voyait. Il avait toujours été là, patient, attendant le bon moment.

« Mathieu… » Je ne savais pas quoi dire. Les mots semblaient trop petits pour contenir tout ce que je ressentais. Gratitude, soulagement, tendresse, et quelque chose de nouveau, quelque chose qui palpitait au plus profond de moi.

Il posa sa main sur la mienne, ses doigts s’entremêlant aux miens. « Nova, je… je ne veux pas que tu te sentes obligée de quoi que ce soit. Mais je crois que nous sommes arrivés à un point où nous ne pouvons plus ignorer ce qui se passe entre nous. »

Son regard était direct, honnête. Il n’y avait aucune trace de manipulation, aucune tentative de pression. Juste une vérité simple et profonde.

« Ces deux dernières années et demie… » dit-il, sa voix se faisant plus grave, « ont été difficiles pour toi. Et j’ai été là, en tant qu’ami. Mais je dois être honnête avec toi. Mon amitié pour toi a toujours été plus que de l’amitié. »

Mon souffle se coupa. J’avais toujours senti quelque chose de spécial entre nous, une connexion qui allait au-delà des mots. Mais j’avais toujours mis ça sur le compte de notre amitié naissante, de notre complicité. Jamais je n’avais osé imaginer qu’il puisse ressentir la même chose que moi, ou peut-être même plus.

« Tu as été forte, Nova. Incroyablement forte. Et je t’ai vue te battre, te relever. Et à chaque fois, je me suis dit que tu méritais le meilleur. Et que… que peut-être, un jour, le meilleur pourrait être moi. »

Ses aveux résonnaient en moi comme une douce musique. Il avait toujours été là, dans l’ombre, attendant patiemment que je sorte de la mienne. Il avait vu ma douleur, ma résilience, et il avait continué à m’aimer, sans rien attendre en retour.

« Mathieu… je… je ne sais pas quoi dire, » murmurai-je, les larmes coulant à nouveau, mais cette fois, c’étaient des larmes de joie, de soulagement, d’espoir. « J’ai eu tellement peur de… de ce que les autres allaient dire. Peur de leur jugement. Peur de me tromper encore. »

Il serra ma main plus fort. « Et moi, j’ai eu peur de te perdre. Peur que ma franchise te repousse. Mais aujourd’hui… aujourd’hui, je ne peux plus me taire. Je ne veux plus me taire. Parce que ce que je ressens pour toi, Nova, c’est… c’est plus fort que tout. C’est une évidence. »

Il se rapprocha, son visage à quelques centimètres du mien. Je pouvais sentir son souffle chaud sur ma peau, son regard me transpercer.

« Je t’aime, Nova, » dit-il, sa voix à peine audible, mais empreinte d’une sincérité bouleversante. « Je t’aime depuis longtemps. Et je crois que tu m’aimes aussi. »

Mon cœur explosa. Les mots que j’avais tant redoutés, tant espérés, étaient là, enfin prononcés. C’était le début de quelque chose de nouveau, quelque chose de beau. La promesse d’un nouveau départ, tissée dans la douceur d'une nuit étoilée, sous le regard bienveillant de la lune.

Je ne répondis pas avec des mots. Je ne pouvais pas. Je me penchai vers lui, et dans un geste instinctif, je fermai les yeux et posai mes lèvres sur les siennes. C’était un baiser timide, chargé d’émotion, un baiser qui disait tout ce que les mots ne pouvaient exprimer. Un baiser qui scellait notre promesse, notre nouveau départ. L’ordinateur, symbole de mes fuites et de mes peurs, était rendu. Et avec lui, j’avais rendu ma liberté, mon cœur, mon amour. Le chemin serait peut-être encore semé d’embûches, les murmures des autres existeraient toujours, mais pour la première fois depuis longtemps, je ne me sentais plus seule. Je n’étais plus une victime. J’étais une femme aimée, prête à construire un avenir avec l’homme qui avait toujours cru en moi.

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