Chapter 2
Chapitre 2 : L'écho du passé
Leo s'adapte à la vie à la ferme d'Élise, partageant des tâches et des moments de complicité, tandis qu'une dispute éclate avec Caleb Vance. La nuit, il fait un rêve troublant de Rachel, son premier amour, qui lui murmure un secret ancien sur la terre, le laissant hanté par des visions de son lien avec le temps.
Le soleil du matin glissait à travers les planches mal jointes de la grange, dessinant des raies de poussière dorée dans l'air. Leo avait passé une nuit agitée, le foin crissant sous son corps, chaque bruit le faisant sursauter. Il s'assit, frotta ses yeux, et enfila les vêtements qu'Élise lui avait donnés. La toile rugueuse lui grattait la peau, mais elle sentait le savon et le bois séché, une odeur étrangement rassurante.
Dehors, la ferme bourdonnait déjà. Élise trayait une vache dans l'étable, ses gestes précis et économes. Leo s'approcha, ne sachant trop quoi faire.
— Besoin d'aide ? demanda-t-il.
Elle leva les yeux, un sourire en coin.
— Vous savez traire une vache, monsieur le journaliste ?
— Je peux apprendre, répondit-il en haussant les épaules.
Elle lui montra les gestes, ses doigts agiles guidant les siens. Le lait giclait dans le seau avec un bruit rythmique, et Leo se surprit à apprécier la simplicité de l'action. Leur épaule se frôla, et il sentit la chaleur de son corps à travers l'étoffe. Il leva les yeux vers elle ; elle détourna le regard, mais une rougeur légère colora ses joues.
— Vous apprenez vite, dit-elle en reculant. Pour un citadin, vous avez du bon sens.
— Merci, je crois.
Ils travaillèrent ensemble toute la matinée, réparant une clôture branlante, ramassant du bois mort. Leo peinait, ses mains se couvrant d'ampoules, mais il ne se plaignait pas. Élise observait son effort en silence, un pli de concentration entre ses sourcils.
À midi, elle lui tendit une assiette de pain et de fromage, et une pomme. Ils mangèrent assis sur le porche, les pieds dans la poussière. Le vent portait l'odeur des herbes sauvages.
— Pourquoi faites-vous ça ? demanda Leo entre deux bouchées.
— Quoi ?
— M'aider. Vous ne me connaissez pas. Je pourrais être n'importe qui.
Élise le regarda longuement, ses yeux couleur de miel fouillant les siens.
— Parce que personne ne mérite d'être perdu tout seul, murmura-t-elle. Et parce que… j'ai vu quelque chose dans vos yeux, hier. Quelque chose qui n'appartient pas à ce monde.
Leo sentit son cœur s'arrêter. Il allait répondre quand un bruit de sabots les fit tourner la tête. Un cavalier approchait, grand et robuste, le visage ombragé par un chapeau de feutre.
— Caleb, dit Élise en se levant, un sourire aux lèvres.
L'homme descendit de cheval d'un bond souple et s'avança vers elle. Il était jeune, peut-être la trentaine, avec des épaules larges et des mains calleuses. Ses yeux, d'un bleu perçant, se posèrent sur Leo avec une méfiance immédiate.
— Qui c'est, celui-là ? demanda Caleb en désignant Leo du menton.
— Un voyageur perdu, répondit Élise. Je l'ai trouvé dans le champ, hier. Il s'appelle Léo.
Caleb s'approcha de Leo, le détaillant de la tête aux pieds.
— T'as pas l'air de venir d'ici, l'ami.
— C'est le cas, répondit Leo en soutenant son regard. Je viens de loin.
— D'où ?
— Houston.
Caleb plissa les yeux.
— Houston, hein ? Et qu'est-ce qu'un gars de Houston fait dans le comté de Harmony, à dormir dans les champs ?
— Je me suis perdu, répéta Leo, sentant la tension monter.
— Perdu, répéta Caleb en ricanant. T'as une drôle de façon de te perdre. T'aurais pas des ennuis avec la loi, des fois ?
— Caleb ! intervint Élise. Arrête. Il est mon invité.
— Ton invité ? s'étonna Caleb. Tu le connais depuis un jour, et tu l'héberges déjà ? Tu es trop confiante, Élise. Ça t'a toujours joué des tours.
— Je sais ce que je fais, répliqua-t-elle, les poings sur les hanches.
Caleb la regarda, puis Leo, et secoua la tête.
— Très bien. Mais si le shérif apprend que tu loges un étranger sans rien savoir de lui, tu vas avoir des problèmes. Et moi aussi, par la même occasion.
Il remonta sur son cheval et lança un dernier regard à Leo.
— Fais attention à toi, l'étranger. Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être, ici.
Il éperonna sa monture et partit au galop, soulevant un nuage de poussière.
Élise soupira et se tourna vers Leo.
— Ne faites pas attention à lui. Il est protecteur, c'est tout.
— Il a raison sur un point, dit Leo. Je suis un étranger. Et je semble attirer les ennuis.
Elle secoua la tête.
— Les ennuis, je les connais. Ce n'est pas vous qui les attirez. C'est cette terre. Elle est pleine de secrets, et certains ne demandent qu'à être déterrés.
Le reste de la journée passa dans un silence complice. Leo aida Élise à rentrer le bois, à nourrir les poules, à réparer une charnière de porte. Leurs mains se touchèrent plusieurs fois, des frôlements rapides, des regards volés. Leo se surprit à sourire sans raison.
Mais la nuit venue, alors qu'il était allongé dans la grange, le sommeil ne vint pas. Il pensait à Rachel. Son premier amour. Elle lui manquait, comme un vide au creux de la poitrine. Il ferma les yeux, et son esprit dériva.
Soudain, il fut ailleurs.
Il se tenait dans une clairière, baignée par une lumière argentée. Des arbres aux troncs tordus l'entouraient, leurs branches formant une voûte au-dessus de sa tête. Au centre, une femme se tenait, vêtue d'une robe blanche qui semblait briller de l'intérieur. Ses cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules. Elle se tourna vers lui, et son visage était celui de Rachel.
— Léo, murmura-t-elle. Tu es venu.
— Rachel ? fit-il en s'approchant. Où suis-je ?
— Dans un lieu entre les temps, répondit-elle. Un lieu où les souvenirs se mêlent aux rêves. Écoute-moi. Il y a un secret, ici. Un secret que la terre garde jalousement.
— Quel secret ?
Elle leva la main, et l'air autour d'eux se mit à scintiller. Des images dansèrent devant ses yeux : une pierre gravée de symboles anciens, un homme à la barbe blanche — Old Man Hemlock —, une porte taillée dans la roche.
— Le temps n'est pas une ligne droite, Léo. C'est un cercle. Et tu es au centre. Ce que tu fais ici peut tout changer. Pour toi, pour elle, pour le monde.
— Pour elle ? répéta-t-il, pensant à Élise.
Rachel sourit, mais ses yeux étaient tristes.
— Tu dois choisir, Léo. Et ton choix aura un prix.
Elle commença à s'évanouir, sa silhouette devenant transparente.
— Attends ! cria-t-il. Ne pars pas !
— Souviens-toi, murmura-t-elle. Le secret est dans la terre. Cherche-le.
Puis elle disparut, et la clairière se dissout dans les ténèbres.
Leo se réveilla en sursaut, le cœur battant. La grange était plongée dans l'obscurité, seulement trouée par la lueur de la lune à travers les fentes. Il haletait, la sueur perlant sur son front.
Ce n'était pas un simple rêve. Il en était sûr. C'était un message. Ou un avertissement.
Au loin, un hibou hulula. Leo resta assis, les yeux grands ouverts dans le noir, le poids du secret pesant sur ses épaules. Quelque chose l'attendait, dehors. Et il savait qu'il n'aurait pas le choix de s'y confronter.