Chapter 1
Chapitre 1 : L'éveil dans un autre monde
Leo se réveille désorienté dans le Texas du XIXe siècle, près de la ferme d'Élise Dubois. Celle-ci le découvre et l'aide, mais leur rencontre est rapidement troublée par l'arrivée du shérif Brody, qui se montre suspicieux. Leo apprend qu'il est loin de chez lui et que des secrets anciens pèsent sur cette terre.
La première sensation fut celle de la poussière. Une fine couche de terre sèche lui collait aux lèvres et aux paupières, comme si le désert tout entier avait décidé de s'inviter dans sa bouche. Leo ouvrit les yeux avec difficulté, et le ciel immense du Texas s'abattit sur lui, d'un bleu si pur et si vaste qu'il lui coupa le souffle.
Il essaya de s'asseoir, mais ses bras refusèrent de lui obéir. Son costume élégant, autrefois d'un gris impeccable, n'était plus qu'un amas de tissu déchiré et couvert de taches de boue séchée. Autour de lui, l'herbe jaune et rase s'étendait à perte de vue, ponctuée de quelques mesquites rabougris. Il n'y avait ni gratte-ciel, ni voitures, ni lampadaires. Rien que le vent, le soleil et le silence.
— Eh ben ça alors… murmura une voix de femme, teintée d'un accent traînant.
Leo tourna la tête, et le mouvement lui arracha une grimace de douleur. Une jeune femme se tenait à quelques pas, un panier d'osier coincé sous le bras. Ses cheveux châtains étaient tressés en une tresse épaisse qui retombait sur son épaule, et ses yeux vifs le détaillaient avec une curiosité mêlée de méfiance. Elle portait une robe de coton simple, usée par le travail, et ses mains calleuses trahissaient une vie de labeur.
— Vous êtes vivant, au moins ? demanda-t-elle en s'approchant prudemment.
Leo tenta de répondre, mais seul un son rauque sortit de sa gorge. Il toussa, recracha un peu de terre, et trouva enfin la force de parler.
— Je… je crois que oui. Où suis-je ?
La femme le regarda comme s'il venait de poser la question la plus étrange du monde.
— Vous êtes sur ma terre. Près de la ferme des Dubois, à l'ouest de Harmony. Vous ne vous en souvenez pas ?
Harmony. Le nom ne lui disait rien. Rien du tout.
Elle posa son panier et s'accroupit à côté de lui, sans pour autant le toucher.
— Vous avez une tête à ne pas être d'ici, dit-elle en observant son costume déchiré. Et ce tissu… on dirait du lin de luxe. Vous êtes un voyageur de commerce ?
— Quelque chose comme ça, répondit Leo en se redressant lentement, appuyé sur un coude.
— Un voyageur qui s'est perdu, précisa-t-elle avec un sourire en coin. On a ça, par ici. Mais d'habitude, ils arrivent à cheval, pas allongés dans l'herbe comme un sac de farine.
Elle se leva d'un mouvement souple et lui tendit la main. Leo hésita une seconde, puis la saisit. Sa poigne était ferme, et il se laissa hisser sur ses pieds en chancelant.
— Merci, dit-il en époussetant son costume. Je suis Léo. Enchanté.
— Élise Dubois, répondit-elle en essuyant sa main sur son tablier. Vous venez de loin, Léo ?
— Très loin, souffla-t-il en regardant l'horizon désolé. Plus loin que vous ne pouvez l'imaginer.
Élise plissa les yeux. Elle était intelligente, Leo le voyait dans son regard. Elle ne gobait pas les paroles en l'air.
— Je vois, dit-elle simplement. Suivez-moi. Je vais vous donner de l'eau et de quoi manger. Ensuite, on verra ce qu'on fait de vous.
La ferme d'Élise était une construction modeste, faite de planches grises et de pierres sèches. Un toit de tôle ondulée, un porche branlant, et une petite cour où des poules picoraient en liberté. Derrière la maison, des champs de maïs s'étendaient jusqu'à une ligne de collines lointaines. L'odeur de la terre humide et du bois brûlé flottait dans l'air.
Élise le fit asseoir sur une chaise bancale, devant la porte, et lui tendit une cruche d'eau. Leo but à longs traits, l'eau fraîche lui coulant le long du menton.
— Merci, répéta-t-il en essuyant sa bouche d'un revers de manche.
— De rien, répondit-elle en s'asseyant en face de lui. Alors, vous voulez bien me dire ce qui vous est arrivé ? Parce que vous n'avez pas l'air d'un vagabond ordinaire.
Leo hésita. Que pouvait-il dire ? Qu'il s'était couché dans son appartement de Houston, en 2023, et qu'il s'était réveillé ici, dans ce qui ressemblait furieusement au dix-neuvième siècle ? Elle le prendrait pour un fou. Ou pire, elle appellerait le shérif.
— J'ai eu un accident, dit-il en choisissant ses mots avec soin. Je me suis endormi dans un train… et je me suis réveillé ici. Je ne sais pas comment.
Élise le regarda longuement, sans ciller. Puis elle hocha lentement la tête.
— Un train, dites-vous ? Il n'y a pas de chemin de fer par ici. La ligne la plus proche est à plus de cent miles.
Leo sentit son estomac se serrer.
— Je vois.
— Vous êtes perdu, Léo. Et je ne parle pas seulement de la géographie.
Un silence s'installa entre eux, troublé seulement par le grattement des poules et le bourdonnement lointain d'une mouche. Puis un bruit de pas lourds se fit entendre sur le chemin de terre. Un homme à cheval s'approchait, vêtu d'un uniforme de shérif. Son visage était buriné par le soleil, et ses yeux perçants semblaient tout voir, tout analyser.
— Élise, appela-t-il d'une voix grave. J'ai vu de la fumée chez toi. Tout va bien ?
— Bonjour, shérif Brody, répondit Élise en se levant. Rien de grave. J'ai trouvé un homme évanoui dans le champ. Il s'est perdu.
Brody descendit de cheval et s'approcha de Leo. Il le détailla des pieds à la tête, sans la moindre discrétion.
— Perdu, hein ? fit-il en plissant les yeux. Et d'où viens-tu, l'étranger ?
— De l'Est, répondit Leo en soutenant son regard. Houston.
— Houston ? répéta Brody en riant sèchement. Tu es bien loin de chez toi, mon garçon. Et avec un costume pareil, tu n'as pas l'air d'un fermier. Plutôt un banquier ou un avocat.
— Je suis journaliste, improvisa Leo. Je voyage pour écrire des articles sur la vie dans l'Ouest.
Le shérif le regarda d'un air sceptique.
— Journaliste, hein ? On n'en voit pas souvent, par ici. Et encore moins avec des vêtements si… délicats. Tu vas devoir te trouver des habits plus solides si tu veux survivre dans le comté de Harmony.
Il se tourna vers Élise.
— Tu le connais ?
— Je viens de le trouver, shérif. Il s'est évanoui dans mon champ, je vous l'ai dit.
— Hum. Brody se gratta le menton. Écoute, l'étranger, je vais être clair. Dans ce comté, on n'aime pas les surprises. Et toi, tu es une putain de surprise. Alors tu vas rester ici, chez Élise, jusqu'à ce que je décide ce qu'on fait de toi. Pas de bêtises, compris ?
Leo hocha la tête, le cœur battant.
— Compris, shérif.
Brody remonta sur son cheval et leur jeta un dernier regard.
— Élise, si tu as le moindre problème, tu m'envoies un mot. Et toi, le journaliste, ne t'avise pas de disparaître.
Il tourna bride et s'éloigna au trot, soulevant un nuage de poussière.
Élise regarda Leo avec une expression indéchiffrable.
— Il ne vous aime pas, dit-elle. Il n'aime personne qui vient d'ailleurs. Mais il a raison sur un point : vous ne pouvez pas rester dans cet accoutrement.
Elle disparut à l'intérieur de la maison et en ressortit quelques instants plus tard avec une chemise en lin usée, un pantalon en toile épaisse et une paire de bottes éculées.
— C'était à mon frère, dit-elle en lui tendant les vêtements. Il est parti chercher fortune à l'Ouest. Il n'en a plus besoin.
Leo les prit avec gratitude.
— Merci, Élise. Vous êtes très gentille.
— Je ne suis pas gentille, répondit-elle en le regardant droit dans les yeux. Je suis juste curieuse de savoir ce qui vous a amené ici. Et je n'aime pas les mystères.
Elle se détourna et se dirigea vers l'étable, mais avant de disparaître, elle ajouta par-dessus son épaule :
— Ce monde a ses propres règles, monsieur. Et elles ne sont pas toujours celles que l'on apprend dans les livres. Vous feriez mieux de les apprendre vite.
Leo resta seul, les vêtements serrés contre sa poitrine. Le vent se leva, portant avec lui l'odeur de la terre et le cri lointain d'un oiseau. Il leva les yeux vers les collines, où un vieil homme à la barbe blanche se tenait immobile, silhouette minuscule contre le ciel. Puis l'homme disparut, comme s'il n'avait jamais été là.
Leo frissonna. Le temps n'était pas seulement une question de dates, il le sentait dans ses os. Quelque chose de bien plus ancien et de bien plus dangereux se cachait dans ces terres. Et il était au cœur de tout.