Chapter 3
Le Retour du Spectre
De retour dans son foyer, Albert peine à retrouver une vie normale. Sa famille et Élise, son amour, le voient changé. Sa lutte intérieure s'intensifie, les pulsions sombres commencent à émerger.
Le train crachait sa fumée noire dans le ciel grisâtre de Londres, un souffle rauque qui semblait faire écho à la fatigue profonde qui rongeait Albert. Il n’avait pas vraiment attendu le sifflet final pour descendre, se faufilant hors du wagon bondé avant même qu’il ne soit complètement à l’arrêt, comme s’il voulait s’arracher à ce dernier vestige de son ancienne vie. Les quais étaient un tourbillon de visages retrouvés, de cris de joie, d’accolades passionnées. Des soldats rentraient, portant la poussière de l’Europe sur leurs uniformes, mais leurs yeux brillaient d’une lumière d’espérance, d’une impatience de retrouver ceux qu’ils aimaient. Albert, lui, ne se sentait pas de cette race-là.
Il avait imaginé ce retour mille fois, dans les tranchées boueuses, sous le feu incessant, dans le silence oppressant des hôpitaux militaires. Il s’était vu franchir le seuil de sa maison, serrer sa mère dans ses bras, retrouver le sourire d’Élise, retrouver… lui-même. Mais la réalité était bien plus insaisissable, bien plus cruelle. Le familier lui semblait étranger, les rires des autres résonnaient comme des moqueries sourdes, et le poids de son propre silence était devenu un fardeau presque insupportable.
Sa mère, Mme Peterson, était venue le chercher. Elle avait vieilli, visiblement. Les rides autour de ses yeux s’étaient creusées, traçant une carte des inquiétudes qu’elle avait dû endurer. Quand elle l’eut aperçu, un cri de joie étouffé lui échappa, et elle se précipita vers lui, ses bras s’ouvrant. Albert se laissa envelopper, sentant la fragilité de ses os sous le tissu de sa robe. Il la serra, mais ce n’était qu’un geste mécanique, une réponse apprise. L’émotion, celle qui aurait dû déborder, resterait prisonnière de cette cage thoracique trop serrée.
« Albert ! Mon garçon ! Tu es là… Enfin ! »
Sa voix tremblait, mais pas autant que celle qu’il aurait voulu entendre. Il réussit à murmurer un « Maman » qui sonna creux, même à ses propres oreilles. Elle le regarda, ses yeux scrutant son visage avec une anxiété palpable.
« Tu es… maigre. Et tes yeux… » Elle s’interrompit, cherchant les mots justes, mais aucun ne semblait convenir. Le regard qu’elle y lisait n’était pas celui du jeune homme plein de fougue qui était parti combattre pour son pays. C’était un regard lointain, hanté.
« J’ai vu des choses, maman. » La phrase était courte, factuelle, mais elle portait en elle le poids de l’indicible.
Le trajet en taxi fut silencieux. La maison, autrefois le refuge de ses rêves, lui apparut soudain comme un décor de théâtre, un lieu de représentations où il devait jouer un rôle qu’il ne maîtrisait plus. Le jardin était toujours aussi soigné, les rosiers qu’il avait plantés avec son père avant son départ étaient en pleine floraison, leurs parfums sucrés lui semblant presque obscènes dans le contexte de sa propre détresse.
Sa chambre. Elle était restée telle quelle, comme un musée de sa vie d’avant. La couverture qu’il avait pliée avant de partir était toujours sur le lit. Sa collection de livres semblait le regarder, les titres familiers lui rappelant un passé qu’il avait du mal à reconnaître comme étant le sien. Il s’assit sur le bord du lit, le matelas s’affaissant sous son poids. Il se sentait étranger à ce corps, à cette chambre, à cette existence.
Sa mère avait préparé un repas. Des plats qu’il aimait, des saveurs réconfortantes. Mais son appétit l’avait abandonné. Il esquiva les questions de sa mère avec une politesse distante, se contentant de hocher la tête ou de murmurer des réponses vagues. Il sentait son regard posé sur lui, plein d’une inquiétude muette. Il aurait voulu la rassurer, lui dire que tout irait bien, mais les mots se coinçaient dans sa gorge, étouffés par une peur sourde.
Et puis, Élise. Elle était là, invitée pour le « grand retour ». Quand il l’eut vue entrer dans le salon, un frisson parcourut son échine, un mélange de tendresse et d’appréhension. Elle était aussi belle qu’il s’en souvenait, peut-être même plus. La douceur de ses traits, l’éclat de ses yeux verts, tout en elle était un rappel de la vie qu’il avait laissée derrière lui, de l’homme qu’il avait été.
Elle s’approcha, un sourire timide aux lèvres. « Albert… C’est vraiment toi. »
Il se leva, se sentant maladroit, comme un pantin désarticulé. Il la regarda, et pour la première fois depuis son retour, une étincelle de quelque chose d’authentique traversa son regard. La mémoire de leurs rires, de leurs promenades main dans la main, de leurs baisers volés sous les étoiles.
« Élise. » Sa voix était un peu plus assurée cette fois, teintée d’une émotion qu’il ne parvenait pas à masquer complètement.
Elle s’avança et le serra dans ses bras. Cette fois, il répondit à son étreinte, resserrant ses bras autour d’elle. Son parfum, une légère senteur de lavande et de peau chaude, l’enveloppa, le ramenant, l’espace d’un instant, à une réalité plus douce.
« Tu m’as manqué tellement », murmura-t-elle contre son épaule.
Il ferma les yeux, s’accrochant à cette sensation. Mais les images de la guerre revenaient, insidieuses, se superposant à son visage, à son corps. Les cris, le sang, la boue… et les visages. Les visages de ceux qu’il avait dû tuer, et ceux qu’il avait vu mourir. Une nausée monta en lui. Il se dégagea d’Élise, s’excusant d’une voix rauque.
« Je suis désolé… Je ne me sens pas très bien. »
Élise le regarda, une pointe de déception dans les yeux, mais aussi une compréhension infinie. « C’est normal, Albert. Tu as traversé tellement de choses. Prends ton temps. Nous sommes là. »
Les jours suivants furent une succession de tentatives maladroites pour retrouver une normalité. Il essayait de participer aux conversations, de sourire aux blagues de son père, de lire le journal. Mais son esprit était ailleurs. Les nuits étaient peuplées de cauchemars si vifs qu’il se réveillait en sueur, le cœur battant à tout rompre, le goût du sang dans la bouche. Les jours étaient remplis d’une anxiété sourde, d’une sensation de danger imminent qui le glaçait jusqu’aux os.
Il se surprit à observer les gens dans la rue, non plus avec l’innocence d’avant, mais avec un regard différent. Un regard d’évaluation, de calcul. Il remarquait les points faibles, les vulnérabilités. Une pensée étrange, une impulsion nouvelle, germait en lui : celle de la puissance. Le pouvoir de faire cesser tout cela. Le pouvoir de faire taire les voix qui résonnaient dans sa tête.
Un soir, alors qu’il se promenait seul dans un parc désert, une silhouette familière apparut au loin. Le Commandant Davies. Son ancien officier, un homme dur, marqué par la guerre, dont le regard perçant semblait capable de lire au plus profond de l’âme. Albert sentit une bouffée de panique monter. Il n’avait pas revu Davies depuis la fin du conflit.
Davies s’approcha, son pas mesuré, son visage impénétrable. « Peterson. Quelle surprise de vous voir par ici. De retour au bercail, je suppose. »
« Commandant. Oui. Je suis rentré il y a quelques jours. » La voix d’Albert était tendue.
Davies s’arrêta à quelques pas, le regardant fixement. « Vous avez l’air… différent. La guerre vous a changé, n’est-ce pas ? Nous a tous changés. »
« Oui, monsieur. »
« Vous avez vu des choses terribles. Fait des choses terribles, peut-être ? » La question était posée calmement, mais elle portait en elle une insinuation glaçante.
Albert sentit son pouls s’accélérer. Il se força à répondre avec une neutralité apprise. « J’ai fait mon devoir, monsieur. »
Davies eut un léger sourire, qui n’atteignit pas ses yeux. « Le devoir… Oui. Parfois, le devoir nous pousse vers des actes dont nous n’aurions jamais cru être capables. » Il marqua une pause, son regard s’attardant sur le visage d’Albert. « J’ai entendu parler de… certains incidents. Des choses étranges qui se passent dans le pays. Des disparitions. Des meurtres. »
Le sang d’Albert se glaça. Il savait. Il le savait au plus profond de lui. Davies ne savait pas, pas encore, mais il devinait. Il sentait qu’il y avait quelque chose de profondément détraqué chez cet ancien soldat.
« Je n’ai rien entendu, monsieur », mentit Albert, sa voix à peine un murmure.
« C’est dommage. Car il faut garder l’œil ouvert, Peterson. Le monde est plein de dangers. Et parfois, les plus grands dangers viennent de là où on s’y attend le moins. » Davies lui lança un dernier regard intense, puis se détourna et s’éloigna, le laissant seul, tremblant, face à ses propres démons qui semblaient soudain plus réels que jamais.
Ce soir-là, dans sa chambre, Albert ne dormit pas. Il fixa le plafond, les images du parc, du visage de Davies, se superposant aux souvenirs de la guerre. Une colère froide commença à monter en lui, une colère dirigée non pas vers le monde extérieur, mais vers lui-même, vers cette chose qui s’était installée en lui et qui le contrôlait. Une chose qui avait faim. Une chose qui ne pourrait jamais retrouver la paix, pas tant qu’elle existerait.
Il se leva, le corps tendu, les muscles douloureux. Il se dirigea vers le placard, ouvrit une petite boîte en bois qu’il avait ramenée de la guerre, une boîte pleine de souvenirs qu’il n’avait pas encore eu le courage d’ouvrir. Il la posa sur son lit, et regarda à l’intérieur. Un couteau. Un couteau de combat, dont la lame portait encore des traces sombres. Il le prit en main. Le métal froid contre sa paume lui procura une sensation étrange, presque un soulagement.
Les voix dans sa tête se firent plus fortes, plus insistantes. Elles lui chuchotaient des noms, des lieux, des promesses de silence. Il ferma les yeux, serrant le couteau. Il sentait la lutte en lui, l’homme qu’il avait été se rebellant contre la bête qui avait pris possession de son corps. Mais la bête était plus forte. Elle avait faim.
Il regarda par la fenêtre. La nuit était profonde, le ciel noir comme de l’encre. Une lueur d’espoir, aussi fragile soit-elle, subsistait encore en lui. L’espoir qu’un jour, peut-être, il pourrait se libérer de cette emprise. Mais pour l’instant, il n’y avait que la nuit, le couteau, et les voix. Et une certitude glaçante : ce n’était que le début. Le spectre était de retour, et il ne comptait pas rester inactif.