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Chapter 3

Le Rêve Américain Commence

Kaïa, encore sous le choc, tente de reprendre sa vie normale à l'UCLA. Elle se concentre sur ses études de biochimie, espérant oublier la nuit tragique, tout en étant ignorante du danger qui la guette.

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L'odeur du formol et des réactifs chimiques flottait dans l'air, un parfum familier et rassurant pour Kaïa. Elle ajusta ses lunettes sur son nez, ses doigts effleurant la surface lisse et froide de la paillasse du laboratoire. Les lumières fluorescentes de l'UCLA projetaient une clarté crue, presque aseptisée, si loin de l'obscurité poisseuse du port de San Pedro. Cinq jours. Cinq jours s'étaient écoulés depuis cette nuit où le rêve américain s'était brutalement fissuré, laissant entrevoir les abysses d'une réalité qu'elle n'aurait jamais cru possible. Elle s'était forcée à revenir ici, au cœur de son ambition, comme si le simple fait de se plonger dans les complexités de la biochimie pouvait effacer les images gravées au fer rouge dans sa mémoire.

« Tu es sûre que ça va, Kaïa ? » La voix de Chiara, douce et légèrement inquiète, la tira de sa torpeur. Elle était assise en face, des notes éparpillées devant elle, mais son attention était entièrement tournée vers son amie.

Kaïa força un sourire, un mouvement qui ne parvint pas à atteindre ses yeux. « Oui, bien sûr. Pourquoi ? »

Chiara hésita, ses doigts traçant distraitement le contour d'une éprouvette sur son cahier. « Tu es… silencieuse. Plus que d'habitude. Et tu as des cernes qui feraient pâlir un panda. »

« Je n'ai pas beaucoup dormi, c'est tout », répondit Kaïa, se concentrant sur le titrage d'une solution, le mouvement précis et répétitif de sa main la ramenant à un semblant de contrôle. « Il y a beaucoup de travail. Le professeur Finch est… exigeant. »

Elle s'était volontairement plongée dans le travail, cherchant refuge dans la logique implacable des molécules et des réactions chimiques. Chaque jour était une bataille contre le fantôme de cette nuit-là. Le visage de l'homme à genoux, la voix grave et menaçante de l'agresseur, le bruit sourd de la chute… Ces images la hantaient, la réveillant en sursaut au milieu de la nuit, le cœur battant à tout rompre. Elle avait raconté à Chiara qu'elle avait été témoin d'une agression, une version édulcorée de la vérité. La peur de parler de ce qu'elle avait réellement vu, de ce qu'elle avait entendu, la paralysait. Comment expliquer qu'elle avait vu un meurtre, commis par des hommes qui ressemblaient à des personnages sortis d'un film de gangsters ?

« Le professeur Finch te fait confiance », dit Chiara, essayant de la rassurer. « Il a dit que tu étais l'une de ses meilleures étudiantes. Il voit ton potentiel. »

« Je ne veux pas le décevoir », murmura Kaïa, sincère. Son rêve américain, c'était ça : réussir ici, devenir une biochimiste reconnue, construire un avenir radieux, loin des ombres qui semblaient s'épaissir autour d'elle.

Elle jeta un coup d'œil à sa montre. Bientôt, elle devrait retourner au « Pélican » pour son service du soir. Marta l'avait accueillie à bras ouverts après la nuit du meurtre, sans poser trop de questions, lui offrant le réconfort de la routine et d'un travail honnête. « Tu as l'air fragile, ma fille. Viens, je te ferai une soupe. Ce sera bon pour ton moral. » Marta, avec sa bonté maternelle, était devenue un roc dans la tempête.

« Je dois y aller », dit Kaïa, rangeant ses affaires avec une efficacité presque automatique. « J'ai un autre service ce soir. »

Chiara la regarda partir, son visage empreint d'une préoccupation qui ne la quittait plus depuis cette nuit. Elle avait senti que Kaïa lui cachait quelque chose de grave.

« Fais attention, d'accord ? » lança Chiara alors que Kaïa atteignait la porte. « Ce quartier… il peut être dangereux la nuit. »

Kaïa acquiesça, un sourire reconnaissant aux lèvres. « Je sais. Mais Marta veille. Et puis, j'ai toujours mon bon sens. » Le bon sens. Une idée qui lui semblait de plus en plus relative.

Le trajet jusqu'au port de San Pedro fut empreint d'une anxiété sourde. Chaque voiture noire qui la dépassait, chaque silhouette marchant dans la pénombre, faisait battre son cœur plus fort. Elle avait décidé de ne pas porter plainte. La peur l'avait envahie, la peur que sa déposition ne fasse qu'attirer l'attention sur elle, de la part des mêmes hommes qu'elle avait vus. L'idée de se retrouver face à eux, de devoir les identifier, lui donnait la nausée. Elle avait échappé à leur regard ce soir-là, elle avait fui, et elle espérait de tout cœur qu'ils ne sauraient jamais qu'elle avait été là. Qu'elle avait vu.

Elle arriva au « Pélican » et fut accueillie par la chaleur familière du lieu. L'odeur des épices et des fruits de mer grillés remplissait l'air, contrastant avec la froideur du laboratoire. Marta, son tablier couvert de farine, lui sourit chaleureusement.

« Ah, Kaïa ! Tu es en avance aujourd'hui. Assieds-toi, je vais te préparer cette soupe. »

Kaïa s'assit à une table vide, s'efforçant de laisser les soucis de côté. Elle observait les clients, des habitués pour la plupart, des pêcheurs, des employés du port, des familles venues dîner. Une normalité apaisante, un monde à mille lieues de la violence qu'elle avait entrevue.

Le service se déroula sans incident. Kaïa servait les tables, prenait les commandes, souriait aux clients. Sa maladresse initiale s'était estompée, remplacée par une efficacité acquise à la force du poignet. Elle aimait ce travail, cette sensation d'être utile, d'échanger quelques mots avec les gens. C'était un pan de ce rêve américain, celui de l'indépendance, du travail acharné.

Alors qu'elle débarrassait une table près de la fenêtre donnant sur le port, son regard fut attiré par une silhouette immobile, postée à l'extérieur, dans l'ombre d'un lampadaire. Un homme. Grand, imposant, vêtu d'un manteau sombre. Il ne bougeait pas, mais Kaïa sentit un frisson glacial lui parcourir l'échine. Il la regardait. Ou plutôt, il regardait le restaurant.

Elle se recula discrètement, le cœur serré. Était-ce une coïncidence ? Un passant ? Ou était-ce… ? Elle refusa de laisser la panique la submerger. Elle n'avait rien fait de mal. Elle n'avait rien à se reprocher.

Elle continua son service, essayant de ne pas jeter de nouveaux coups d'œil vers la fenêtre. Mais son esprit était ailleurs, hanté par la possibilité que cet homme soit lié à cette nuit. La peur, qu'elle avait réussi à tenir à distance pendant les derniers jours, revint en force, sournoise et insidieuse.

Elle termina son service tard. Marta la raccompagna jusqu'à la porte.

« Tu as l'air fatiguée, ma chérie. Tu es sûre que tu veux rentrer seule ? »

« Oui, Marta, ne t'inquiète pas. C'est juste à quelques rues. Et je serai rapide. » Kaïa essayait de paraître plus confiante qu'elle ne l'était.

Elle s'engagea dans la rue familière, ses pas résonnant sur le trottoir désert. La lune jetait des ombres longues et inquiétantes. Chaque bruit la faisait sursauter. Elle accélera le pas, ses mains crispées dans les poches de sa veste.

Alors qu'elle approchait de son immeuble, une voiture noire, aux vitres teintées, surgit de l'obscurité et se gara juste devant l'entrée. Le moteur tourna au ralenti, un grondement sourd et menaçant. Kaïa s'arrêta net, son souffle se bloquant dans sa gorge. La portière s'ouvrit.

Un homme en sortit. Grand, athlétique, le visage d'une beauté glaciale encadré par des cheveux sombres. Ses yeux, d'un bleu-gris perçant, se fixèrent sur elle. Kaïa reconnut immédiatement ce regard. Ce n'était pas celui de l'homme qu'elle avait vu ce soir-là, mais il dégageait la même aura de danger, la même absence d'humanité. C'était la même espèce de prédateur.

Nikolai Volkov.

Elle n'avait pas vu sa photo, elle ne le connaissait pas, mais elle le savait. Ce n'était pas une intuition, c'était une certitude ancrée dans son corps, une réaction viscérale de peur.

Il s'avança vers elle, son allure assurée, presque nonchalante, contrastant violemment avec la terreur qui s'emparait de Kaïa. Elle recula instinctivement.

« Kaïa Bellini », dit-il, sa voix grave, teintée d'un léger accent slave, exactement comme celle qu'elle avait entendue cette nuit-là. Un frisson d'horreur la parcourut. Ce n'était pas possible. Il ne pouvait pas être là. Elle avait été si prudente.

« Qui… qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, sa voix tremblant malgré tous ses efforts pour la contrôler.

Un sourire froid, presque imperceptible, étira ses lèvres fines. « Je crois que nous nous sommes déjà rencontrés. Sans que vous le sachiez, bien sûr. »

Il s'arrêta à quelques pas d'elle, son regard la dévorant. Il y avait quelque chose dans sa manière de la regarder, une intensité troublante, un mélange de curiosité et de désir brut qui la glaça jusqu'aux os.

« Vous êtes une étudiante, n'est-ce pas ? À l'UCLA. Biochimie. C'est ce qu'indique votre carte. »

Le sang de Kaïa se glaça. Sa carte. Elle l'avait perdue ce soir-là. Elle était tombée. Il l'avait trouvée. La terreur la submergea complètement. Elle était prise au piège.

« Je… je ne sais pas de quoi vous parlez », balbutia-t-elle, essayant de gagner du temps, de trouver une échappatoire.

Nikolai fit un pas de plus, réduisant la distance entre eux. Kaïa sentit son souffle chaud sur son visage. Son parfum était un mélange subtil de cuir cher et d'une odeur plus sombre, plus animale.

« Oh, je crois bien que si. Vous avez vu quelque chose que vous n'auriez pas dû voir. Quelque chose qui ne vous regarde pas. » Son regard devint plus dur, le jeu s'arrêtait. « Et vous avez fui. Comme une petite souris effrayée. »

Il la regarda de haut en bas, un regard qui la déshabillait, la jugeait. « Mais vous avez laissé une trace. Une petite carte d'étudiante. Et maintenant, je sais qui vous êtes. »

Kaïa sentit ses genoux flageoler. Elle était désarmée, face à cet homme qui incarnait tout ce qu'elle avait fui.

« Je… je ne dirai rien. Je vous promets », murmura-t-elle, la voix brisée.

Nikolai éclata d'un rire bas, un son dénué de joie. « Vous croyez vraiment que ça change quelque chose ? Que votre silence puisse effacer ce que vous avez vu ? » Il se pencha légèrement, son visage à quelques centimètres du sien. « Le problème, Kaïa Bellini, c'est que vous êtes maintenant une loose. Une variable imprévue dans mes plans. »

Il la regarda intensément, et Kaïa sentit une étrange fascination mêlée à sa peur. Il était d'une beauté dangereuse, magnétique. Mais derrière cette façade se cachait une cruauté indéniable.

« Mais », reprit-il, son ton changeant, une nuance de curiosité malsaine s'insinuant dans sa voix, « vous êtes aussi… intéressante. Une étudiante modèle, qui travaille dans un restaurant minable pour joindre les deux bouts. Une Italienne perdue dans le grand ouest américain. » Il effleura sa joue du bout des doigts gantés, un contact glacé qui la fit frissonner. « Vous êtes une énigme. Et j'aime résoudre les énigmes. »

Il s'écarta soudainement, laissant Kaïa haletante. Le contraste entre sa douceur apparente et la menace latente était déroutant.

« Rentrez chez vous, Kaïa Bellini », dit-il, sa voix retrouvant une froideur distante. « Et oubliez ce que vous avez vu. Oubliez-moi. » Il lui adressa un dernier regard, un regard qui promettait des lendemains incertains, avant de remonter dans sa voiture.

La portière se referma avec un claquement sec. La voiture s'éloigna dans la nuit, ne laissant Kaïa qu'avec le silence, son cœur battant à tout rompre, et la certitude glaçante que son rêve américain venait de prendre une tournure cauchemardesque. Elle avait fui le danger, mais le danger l'avait retrouvée. Et elle savait, au plus profond d'elle-même, que ce n'était que le début. L'ombre de Nikolai Volkov s'étendait désormais sur sa vie, une ombre menaçante et irrésistible à la fois. Le jeu venait de commencer.

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