Chapter 1
Le Port et l'Ombre
Kaïa, travaillant tard au restaurant "Le Pélican", est témoin d'un meurtre brutal près des docks de San Pedro. Elle s'enfuit, mais perd sa carte d'étudiante, ignorant qu'elle vient d'attirer l'attention du chef de la mafia russe.
L'air salin du port de San Pedro se mêlait à l'odeur âcre des poubelles que Kaïa traînait vers le conteneur métallique. Le cliquetis des chaînes du quai et le cri lointain des mouettes étaient les seuls bruits de la nuit californienne. Derrière elle, la lumière chaleureuse du restaurant "Le Pélican" s'éteignait, Marta ayant fermé boutique pour la nuit. C'était son cinquième service, et ses bras tremblaient encore sous l'effort, une fatigue familière qui s'installait dans ses muscles après des heures passées à jongler entre les tables et la plonge. Elle tira sur la poignée du gros conteneur, un bruit sourd et métallique déchirant le silence. Un soupir lui échappa, une petite bulle d'air salé qui se perdit dans l'obscurité. L'Italie, la douceur de vivre florentine, semblaient si lointaines, presque irréelles, depuis qu'elle avait posé le pied sur cette terre d'opportunités, de rêves américains.
Alors qu'elle s'apprêtait à retourner à l'intérieur, l'odeur de poisson frit et de café encore présente dans l'air, un son étrange attira son attention. Un bruit de pas, rapides et étouffés, puis une voix gutturale, suivie d'un rire mauvais, un son rocailleux qui hérissa le poil sur sa nuque. Au lieu de rentrer, un mauvais pressentiment la figea sur place, ses mains s'agrippant instinctivement au rebord du conteneur. Elle se plaqua contre le mur de briques rugueux, le froid transperçant son chemisier fin, hors de vue. Prudemment, elle jeta un coup d'œil par le coin, son cœur battant la chamade contre ses côtes.
Une camionnette noire, aux vitres teintées d'un noir d'encre, était garée à quelques mètres, ses feux de détresse clignotant tels des yeux rouges dans la nuit, éclairant deux silhouettes. L'une d'elles, un colosse trapu et chauve, tenait un autre homme à genoux, le plaquant au sol avec une force brute. La victime, un homme d'âge mûr en costume visiblement coûteux, tremblait de peur, son visage blême éclaboussé par la lumière vacillante. Le deuxième homme, celui qui parlait, avait une silhouette plus élancée, drapé dans un blouson en cuir de luxe qui semblait absorber la lumière. Il ne se retournait pas, son dos figé dans une posture de domination, mais sa voix, grave et teintée d'un léger accent slave, glaça Kaïa jusqu'à la moelle.
« Tu as cru que tu pouvais voler Viktor et t'en sortir indemne, petit poisson ? » dit-il avec un rictus que Kaïa ne pouvait pas voir, mais qu'elle devinait, carnassier et cruel, un sourire de requin dans les profondeurs de l'océan. « Tu es une leçon. Une leçon qu'il va falloir graver dans la chair. »
Le bruit des coups, secs et brutaux, résonna dans le silence relatif du port. Le bruit de la lutte, des grognements étouffés, et enfin, le bruit sourd et définitif du corps s'effondrant sur le sol humide, comme un sac de sable vidé de son contenu. Kaïa porta ses mains à sa bouche pour étouffer un cri qui menaçait de s'échapper, un son primal qui aurait pu la trahir. Sa tête se mit à tourner, le monde basculant autour d'elle. Elle venait d'assister à un meurtre. Un meurtre sauvage, froid, dénué de toute émotion apparente. L'innocence qu'elle avait traversé l'Atlantique avec elle, cette naïveté sur les bas-fonds du monde, venait de se heurter de plein fouet à une réalité brutale, sanglante.
Il fallait qu'elle parte. Maintenant. Avant qu'ils ne la découvrent, avant qu'elle ne devienne, elle aussi, une leçon gravée dans la chair. Le souffle court, elle lâcha les poubelles qui lui avaient servi de refuge, reculant à pas de loup, ses baskets crissant légèrement sur le ciment, un son infime mais assourdissant à ses propres oreilles. Elle jeta un dernier regard vers les deux hommes, qui étaient maintenant penchés sur le corps inerte, leurs silhouettes se découpant dans la lumière clignotante des feux de détresse.
À ce moment précis, dans sa précipitation, elle heurta un tuyau rouillé qui sortait du mur, un obstacle invisible dans l'obscurité. Le bruit, bien que minime, fut pour elle un coup de tonnerre, une alarme stridente qui déchira l'air. Un des hommes se retourna brusquement, son regard perçant cherchant la source du son. Kaïa plongea dans l'ombre la plus dense, son cœur tambourinant contre ses côtes comme un oiseau affolé, une peur animale rampant dans ses veines, la paralysant d'abord, puis la poussant à l'action. Elle se mit à courir. Courir, courir, sans regarder en arrière, ses poumons brûlant, le vent froid de la nuit s'engouffrant dans ses vêtements comme une main glacée.
Elle s'arrêta, le dos contre un conteneur rouillé, bien plus loin, dans un recoin sombre du port. Ses jambes étaient en coton, tremblantes et incapables de la soutenir plus longtemps. Son esprit était en ébullition, une tempête de pensées contradictoires et terrifiées. Il fallait appeler la police. Il fallait... Mais où était son téléphone ? Dans la panique de ses gestes, elle tâta ses poches, cherchant désespérément le petit appareil qui représentait son seul lien avec le monde extérieur, sa seule connexion avec la sécurité. Rien. Sa carte d'étudiante, qu'elle gardait toujours dans la poche arrière de son jean, le petit rectangle de plastique blanc qui prouvait son identité, son statut, sa raison d'être ici, n'était plus là. La terreur la submergea, une vague glacée qui la fit frissonner de tout son corps. Elle avait dû la faire tomber. Près des poubelles. Près de la scène du crime.
Nikolai Volkov se releva, essuyant ses mains gantées de cuir fin sur son pantalon noir, un geste presque imperceptible qui dénotait une propreté maniaque. Il n'avait pas eu à se salir, Dima, son fidèle bras droit, s'était chargé du sale boulot, comme toujours. Son regard, d'un bleu-gris glacial, balaya l'endroit d'un mouvement lent et calculé, comme un prédateur analysant son territoire. Il était sur le qui-vive. Quelque chose clochait. Une sensation diffuse, une vibration dans l'air, lui disait qu'ils n'étaient pas seuls.
Il fit quelques pas, son regard de prédateur balayant les ténèbres, scrutant chaque ombre, chaque recoin. Puis, il le vit : un petit rectangle de plastique blanc, à demi caché sous une flaque d'eau trouble, reflétant faiblement les lumières du port. Il se baissa, le ramassa avec une lenteur délibérée, comme s'il manipulait un objet précieux et dangereux. Il retourna la carte entre ses doigts gantés, la faisant briller sous les faibles lumières du port.
Kaïa Bellini. Université de Californie. Biochimie.
Un sourire froid, dangereux, étira ses lèvres fines, un rictus qui n'était pas humain, mais celui d'un loup qui a flairé une proie, une faiblesse dans le troupeau. Un tressaillement de désir brutal et sombre s'empara de lui, une excitation inédite qui le parcourut de la tête aux pieds. Une étudiante. Une innocente. Une petite chose fragile et vulnérable, venue d'ailleurs, croyant pouvoir échapper à la réalité du monde. Mais elle avait vu. Et elle avait fui.
Dima le rejoignit, sa démarche lourde et silencieuse. Son visage impassible, marqué par une cicatrice qui lui barrait la joue comme un témoignage de batailles passées, ne trahissait aucune émotion. « On a un problème, patron ? » demanda-t-il d'une voix grave, sans fioritures.
Nikolai leva la carte, ses yeux ne la quittant pas, une lueur nouvelle y dansant. « Vérifie les caméras de surveillance du secteur. » Sa voix était basse, un murmure saturé de menace et d'une excitation malsaine, comme un courant électrique qui le traversait. Il caressa la photo de la jeune femme du bout du pouce, son sourire se faisant plus large, plus carnassier, son regard s'illuminant d'une lueur prédatrice qui ne laissait aucun doute sur ses intentions.
« Il semble, Dima, » dit-il, savourant chaque mot comme un mets rare, « que nous ayons un témoin. » Il fit une pause, le temps de laisser la tension monter, de laisser l'implication de ses mots s'installer. « Un témoin... très, très sexy. » L'odeur de la peur, subtile et enivrante, flottait encore dans l'air, mêlée à celle du sang. Et pour Nikolai Volkov, la peur était le prélude à la prise.