Chapter 2
La Naissance d'Enkidu
Les dieux, témoins de l'arrogance de Gilgamesh, créent Enkidu, un être sauvage et fort, pour qu'il tempère le roi. Ce sauvage est façonné dans le désert, mi-homme, mi-animal, destiné à confronter le souverain.
Les murmures d'Uruk parvinrent jusqu'aux cieux, des plaintes amères portées par le vent sur les plaines fertiles de Sumer. Gilgamesh, le Souverain aux deux tiers divin, régnait avec une vigueur qui avait vite dégénéré en une fureur oppressive. Ses murailles, solides comme l'oubli, étaient magnifiques, mais le poids de sa domination écrasait les épaules de ses sujets. Il prenait les fils pour son service, il prenait les filles pour son plaisir ; il ne laissait ni repos ni intimité au peuple d'Uruk. La fierté du roi était une épée pointée vers le ciel, et les dieux, assis dans les sanctuaires éthérés, ne pouvaient plus ignorer ce tumulte terrestre.
Au-dessus du firmament, là où les étoiles tournaient selon des lois immuables, le Conseil des Grands Déités se réunit. Anu le Père, le maître des cieux, écouta les doléances. Il y avait aussi Aruru, la déesse de la création et de la fertilité, dont l'argile modelait les formes de la vie terrestre. Et surtout, il y avait Enlil, dont le souffle pouvait déchaîner les tempêtes ou promettre la paix.
« Le rugissement de Gilgamesh couvre les prières, » dit Anu, sa voix résonnant comme le frottement des constellations. « Il opprime les siens, se croyant au-dessus de la limite que nous avons tracée entre la divinité et l'homme. »
Enlil, dont la nature était prompte à la colère, tambourina de son poing sur le trône céleste. « Il est trop fort ; sa puissance est sans égale. Il faut un contrepoids, un miroir de sa propre nature indomptée, pour que cet orgueil soit brisé. »
Aruru baissa les yeux vers la Terre, vers les steppes où le vent balayait les herbes sèches. Elle avait le pouvoir de façonner, de mélanger la boue et l'essence divine. « J'entends, Grands Dieux. Je vais créer un homme. Non pas un homme sorti de la main d'un autre, mais une créature née de l'argile primordiale, destinée à tempérer le roi. »
La décision prise, Aruru se mit au travail. Elle quitta les hauteurs sacrées et descendit vers les étendues sauvages, loin des cités bruyantes et des champs cultivés. Elle choisit un lieu où la sauvagerie était reine, où les bêtes erraient sans crainte des hommes, un endroit où la civilisation n'avait pas encore laissé sa marque. Dans cette solitude, elle aspira l'essence de la nature brute, la force des montagnes, la sauvagerie des bêtes qui couraient libres.
Elle pétrit l'argile avec une intention farouche. Elle ne cherchait pas à créer la perfection raffinée d'un prince, mais l'archétype du guerrier indompté. Elle souffla sur la masse informe.
L'être qui émergea de cette argile humide n'était ni tout à fait homme, ni tout à fait bête. C'était Enkidu.
Il se redressa lourdement, ses membres longs et musclés pareils à ceux d'un taureau sauvage. Sa peau était brute, recouverte de poils drus qui le protégeaient des intempéries et des morsures. Il n'avait pas de langage, seulement des grognements et des cris gutturaux. Il marchait à quatre pattes, se nourrissant d'herbes et de racines, buvant aux mares boueuses avec les gazelles et les hyènes. Ses cheveux étaient si longs qu'ils formaient une chevelure désordonnée, mêlée de paille et de poussière, cachant presque entièrement son visage noble mais farouche.
Enkidu était la force concentrée de la nature, ignorant les lois des cités, les codes des hommes, et surtout, ignorant Gilgamesh. Il vivait en harmonie avec les troupeaux, il était leur protecteur et leur compagnon. Il démantelait les pièges des chasseurs avec une facilité déconcertante, libérant les bêtes capturées, s'attirant la colère des hommes des environs qui ne pouvaient plus approvisionner Uruk.
Les chasseurs, frustrés par ces disparitions mystérieuses et par la présence de cette créature immense et terrifiante qui défiait leur art, rentrèrent à Uruk, le cœur lourd de peur et de colère.
Ils se présentèrent devant le grand palais, leurs visages marqués par l'humiliation. Ils se prosternèrent devant Gilgamesh, leur souverain tout-puissant.
« Ô Grand Gilgamesh ! Vous dont la puissance est le bouclier d'Uruk ! Nous sommes impuissants ! » L'un d'eux, le plus âgé, osa prendre la parole, sa gorge sèche.
« Qu'est-ce qui trouble la paix de ma cité ? » demanda Gilgamesh depuis son trône d'ébène et d'or. Son regard était si intense qu'il aurait pu faire fondre le cuivre. « Parlez, et vite. »
« Un sauvage, ô Roi ! Un être issu de la glaise et de la steppe ! Il est plus fort que dix hommes réunis. Il détruit tous nos pièges, il délivre nos captifs, il vit parmi les bêtes comme leur berger. Il nous empêche de remplir nos devoirs envers vous, Seigneur. Il a la force d'un dieu, mais la sauvagerie d'un buffle en rut. »
Le roi se dressa, son manteau de cérémonie glissant sur ses épaules musclées. L'idée qu'un être, quiconque, puisse entraver son ordre, jouir d'une force non consentie par lui, était une insulte intolérable à sa divinité auto-proclamée. Il frappa le sol de son sceptre.
« Un sauvage ? Un monstre créé par l'oubli ? Il n'y a pas de force pour lui dans ce monde qui n'ait été permise par moi ! S'il est de ce monde, il doit se soumettre à Uruk et à son Roi. »
Les chasseurs tremblèrent, espérant que le roi voudrait agir lui-même, mais la noblesse de leur requête était de trouver une solution qui ne les mettrait pas directement en danger.
« Vous ne devriez pas vous en occuper vous-mêmes, monseigneur, » insista le chasseur. « Sa sauvagerie est telle qu'il est impossible de l'approcher. Mais nous avons entendu les anciens parler. Il y a à Uruk une femme, une femme de la ville, issue du temple. Elle est belle, et son savoir des hommes est grand. Peut-être pourrait-elle... civiliser cette créature. »
Gilgamesh écouta, un sourire narquois étirant ses lèvres. L'idée d'employer la séduction, l'art subtil de la civilisation, pour dompter une bête primordiale, lui plaisait étrangement. C'était une autre forme de conquête.
« Allez chercher Shamhat, » ordonna-t-il. Shamhat était une prêtresse de l'amour, une courtisane sacrée, réputée pour sa beauté et son savoir-faire, capable de faire rougir les lèvres et d'éteindre les flammes de la passion par son art. « Dites-lui qu'elle a une tâche divine : apprivoiser la force brute de la plaine. Si elle réussit à lui ôter sa sauvagerie, elle sera comblée de présents. Si elle échoue... qu'elle craigne mon courroux. »
Les chasseurs s'inclinèrent et s'empressèrent d'exécuter l'ordre. Ils se dirigèrent vers Uruk, puis vers le temple où Shamhat résidait. La prêtresse, recevant l'ordre du roi, ne montra aucune peur. Elle était habituée à manier les passions les plus extrêmes. Elle prépara ses parfums, ses atours les plus fins, et se laissa escorter jusqu'aux marges de la steppe, là où les pistes des bêtes se perdaient dans les broussailles.
Pendant ce temps, Enkidu était près d'un abreuvoir, entouré d'un troupeau d'antilopes qu'il protégeait des chacals. Il sentait l'air changer, une odeur inconnue, sucrée, une odeur d'humain mais embellie, parfumée.
Shamhat apparut, vêtue de voiles légers qui laissaient deviner la perfection de ses formes. Pour Enkidu, ce spectacle était aussi étrange que le palais d'Uruk l'était pour les bergers. Il n'avait jamais vu une créature si dénudée, si colorée, si deliberatement belle. Il se méfia, se dressa sur ses talons, adoptant une posture agressive, ses yeux perçants fixant l'étrangère.
Shamhat, cependant, resta calme. Elle connaissait le langage du corps, celui qui parle avant les lèvres. Elle s'avança lentement, sans le fixer directement, offrant une image de non-menace. Elle parla doucement, d'une voix mielleuse, lui décrivant les plaisirs de la cité, la chaleur des foyers, la saveur des mets préparés, la douce langue des hommes.
Intrigué par la voix, fasciné par la forme, Enkidu oublia un instant sa vigilance. Il était une créature de pure instinct, mais sa part d'humanité latente fut éveillée par la beauté et le murmure de Shamhat. Il se rapprocha, d'abord avec méfiance, puis avec une curiosité croissante.
Pendant six jours et sept nuits, Shamhat resta avec Enkidu. Elle lui enseigna les caresses, les joies du contact humain, l'art subtil de l'extase sensuelle. La sauvagerie d'Enkidu fondit sous cette attention soutenue et experte. Il apprit le plaisir qui ne réside pas seulement dans la chasse ou la course, mais dans le lien intime.
Au septième matin, lorsque Shamhat se redressa pour partir, Enkidu la regarda différemment. Il ressentait une fatigue douce mais nouvelle, et une clarté dans ses pensées qu'il n'avait jamais connue. Il essaya de parler, mais seuls des sons rauques s'échappèrent.
Shamhat sourit, sachant que le premier pas était franchi. « Tu es merveilleux, Enkidu. Tu as le corps d'un taureau et une force terrifiante, mais il te manque la connaissance des dieux et des hommes. Viens avec moi à Uruk. Là-bas, tu ne mangeras plus l'herbe des champs, ni ne boiras plus dans la mare. Là-bas, tu connaîtras la vie véritable, celle qui fait la gloire des rois. »
Enkidu resta hésitant. L'appel de la liberté sauvage était fort, mais la trace laissée par Shamhat était douce et durable. Il avait goûté à une connaissance nouvelle. Pourtant, lorsque les gazelles revinrent à l'abreuvoir, il ne sut plus comment se comporter avec elles. Elles le regardèrent, puis s'enfuirent, percevant l'altération en lui, la souillure de la civilisation. Enkidu se sentit seul, étrangement nu sans son manteau de poils. Il avait perdu son appartenance à la steppe.
Son regard se tourna vers la direction où Shamhat était partie. La promesse de la ville, de cet être magnifique qui lui avait révélé tant de choses en peu de temps, l'emporta sur la nostalgie de la solitude.
Il se leva, lourdement, et sans un regard en arrière vers son ancienne vie, il suivit Shamhat vers la lumière crue et lointaine des murs d'Uruk. Le créateur avait préparé son outil ; il était temps que l'outil rencontre son objectif. La confrontation, que les dieux avaient orchestrée, était imminente.