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Chapter 1

Chapitre 1

L’auteure se remémore son enfance, où elle voit le monde à travers des lunettes roses. Elle évoque ses premières fascinations pour les lèvres, notamment celles de sa mère, et ses propres insécurités. Le chapitre se termine par une décision intérieure : un jour, elle modifiera ses lèvres, sans savoir que cette idée deviendra une obsession et que la première étape aura lieu en 2002.

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Je me souviens de ces années-là comme d’un long coucher de soleil rose. Tout baignait dans une lueur tendre, les angles du monde s’adoucissaient, les bruits devenaient murmures. Dans le jardin, les fleurs semblaient plus grandes que mes mains, le ciel plus vaste qu’un drap ouvert, et les sourires des adultes brillaient comme des éclats de porcelaine vernie. Je portais des lunettes roses – non pas des verres teintés, mais une manière de regarder, une bulle d’optimisme qui me protégeait encore des aspérités du réel. C’était un héritage, un don inconscient que je n’interrogeais pas.

Les premiers souvenirs qui affleurent sont liés aux lèvres. Pas les miennes, d’abord. Celles de ma mère. Petite, j’aimais m’asseoir sur le bord de la baignoire pendant qu’elle se préparait. L’odeur du savon, de la crème, du fond de teint. Puis le geste précis du rouge à lèvres : le tube qui tourne, la pointe inclinée qui épouse les contours, la touche finale qui transforme une femme ordinaire en une reine. Fascinée, je regardais cette couleur s’installer, traçant une promesse de beauté. Je voulais être comme ça, un jour. Parfaite, cuirassée de lumière.

Et puis il y avait mes propres lèvres. Fines, presque invisibles quand je souriais. Je les examinais dans le miroir, je les tirais avec mes doigts pour leur donner plus de volume, mais elles retombaient, obstinées. Mes camarades avaient des bouches charnues, des arcs de Cupidon dessinés par la génétique. Moi, j’avais l’impression d’un trait de crayon effacé. Pendant les récréations, je regardais les filles plus âgées, celles qui portaient déjà du gloss, et j’imaginais le pouvoir caché dans ces lèvres pulpeuses. Un pouvoir que je ne possédais pas.

Les années passèrent, et les lunettes roses commencèrent à se ternir. Adolescente, je découvris que le monde n’était pas toujours doux. Les regards, les moqueries discrètes, les commentaires sur « ma bouche de poisson » – je les encaissais en souriant, mais à l’intérieur, une petite fissure s’ouvrait. Pourtant, je continuais à croire. Je croyais que la beauté était une question de volonté, de transformation, comme dans les magazines que je feuilletais en cachette. Des femmes aux lèvres gonflées, des bouches qui promettaient des baisers éternels. Je me disais : un jour, je serai l’une d’elles.

Un après-midi d’automne, à seize ans, je trouvai dans une boutique d’occasion un vieux livre sur le maquillage. Les pages jaunies parlaient de techniques oubliées, de pigments naturels, et d’une astuce pour donner l’illusion de lèvres plus pleines. Je la pratiquai inlassablement : dessiner un contour légèrement au-delà de ma ligne naturelle, remplir la surface d’un rose pâle. Le résultat me surprit : je me trouvai presque jolie. Ce fut une révélation. Les lèvres n’étaient pas une fatalité, mais une toile. On pouvait les modeler, les recréer.

Cette idée germa lentement. Elle grandit avec moi, se nourrissant de chaque image, chaque publicité, chaque sourire parfait. Pendant mes études, je travaillais le soir dans une librairie. Parmi les rayonnages, je tombais sur des ouvrages de chirurgie esthétique, des biographies de stars, des essais sur le désir et l’apparence. Je lisais tout, avide de comprendre ce qui rendait une bouche irrésistible. Je notais des termes scientifiques – acide hyaluronique, collagène, botox – comme s’il s’agissait de formules magiques.

Les années 2000 arrivèrent avec leurs promesses de modernité. J’avais vingt-deux ans, un diplôme en poche, et une obsession qui ne cessait de croître. L’idée d’une opération n’était plus une fantaisie lointaine, mais une possibilité concrète. J’économisais, je me renseignais, j’épluchais des forums où des femmes racontaient leurs expériences. Certaines parlaient de douleur, d’autres d’extase. Toutes disaient la même chose : après, on ne peut plus s’arrêter.

Ce soir-là, seule dans ma chambre, je pris une décision. Je ne savais pas encore comment, ni où, mais je le ferais. Je modifierais mes lèvres. Je les ferais correspondre à l’image que j’avais en tête depuis l’enfance. Dans ma boîte à bijoux, je conservais un petit tube de rouge à lèvres de ma mère, celui qu’elle portait le jour de son mariage. Je le tins dans ma main, le métal froid contre ma paume. C’était un signe, un héritage de féminité, une promesse de futur.

Je ne pouvais pas deviner que ce désir me mènerait, trois ans plus tard, dans un cabinet discret de Copenhague, où les règles semblaient suspendues, où le mot « loi » flottait comme un nuage flou. Je ne pouvais pas anticiper le regard du médecin, ni la sensation aiguë de l’aiguille pénétrant ma lèvre supérieure. Mais ce soir-là, allongée sur mon lit, les yeux fixés au plafond, je souriais. Je voyais le monde en rose, comme toujours, mais cette fois, c’était un rose plus intense, plus vif, presque brûlant.

La manie commençait.

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