Chapter 3
La Disparition
La paranoïa monte. Une ombre fugace, un cri étouffé… Marc a disparu. La panique s'installe. Léo veut organiser une recherche, Sarah cherche une explication rationnelle, tandis que Chloé est persuadée qu'une force malveillante les a pris pour cible.
Le silence qui avait succédé aux dernières bribes de rires s'était épaissi, devenant une présence tangible, une chape de plomb pressant sur leurs épaules. La forêt, autrefois un écrin de verdure accueillant, s'était muée en une cathédrale de ténèbres, ses piliers de chêne séculaires s'élevant vers un ciel invisible, voilé par une canopée d'encre. Chaque craquement de branche, chaque souffle du vent entre les feuilles semblait chargé d'une intention, d'un murmure inaudible mais menaçant.
« On devrait peut-être faire demi-tour, suggéra Sarah, sa voix trop faible pour percer le voile de malaise. Je n'aime pas ça. Pas du tout. »
Léo secoua la tête, ses muscles tendus sous le poids de la responsabilité. « Demi-tour ? Il fait nuit noire, Sarah. On ne voit pas à dix mètres. Et puis, on est déjà trop loin. On continue, on finira bien par retomber sur la route principale. » Son assurance sonnait creux, même à ses propres oreilles.
Marc, qui avait tenté de dissiper la tension par des plaisanteries maladroites, s'immobilisa soudain. « Vous avez entendu ça ? »
Tous se figèrent. Un son subtil, presque imperceptible, avait traversé l'air chargé d'humidité. Un froissement, un bruissement étrange, comme si quelque chose de lourd se déplaçait à travers les sous-bois, juste hors de leur champ de vision.
« C'est un animal, dit Léo, essayant de se rassurer autant que de rassurer les autres. Un chevreuil, peut-être. »
Chloé serra le bras de Léo, ses yeux écarquillés fixant l'obscurité impénétrable qui les entourait. « Ce n'était pas un animal, Léo. Je… je le sens. C'est… différent. »
Sa prémonition, toujours présente, se faisait plus pressante. Elle avait ressenti cette sensation dès qu'ils avaient quitté le sentier balisé, un frisson glacé parcourant sa colonne vertébrale, l'impression d'être observée, non pas par des yeux, mais par une conscience étrangère, ancienne et malveillante.
Marc déglutit, sa bravoure de façade s'effritant. « Bon, ok, si c'est pas un chevreuil, c'est quoi ? Un ours ? Un loup ? J'ai pas envie de finir en pâture, moi. »
« Arrête tes bêtises, Marc, répliqua Sarah, son ton devenant plus tranchant. Il n'y a pas d'ours ici, et les loups sont rares. C'est ton imagination qui te joue des tours. »
« Mon imagination ? Et toi, tu ne sens rien ? Cette odeur bizarre ? Ce froid qui n'a rien à voir avec la température ? » L'accusation était voilée, mais la paranoïa commençait à s'installer, rongeant les liens qui les unissaient.
Léo soupira, se frottant les tempes. « Calmez-vous, tous les deux. On est fatigués, on est stressés. C'est normal qu'on s'imagine des choses. On avance, et on essaie de rester groupés. »
Ils reprirent leur marche, le pas plus rapide, les regards furtifs balayant les ombres mouvantes entre les troncs. Le bruissement se fit entendre à nouveau, cette fois plus proche, plus distinct. Un craquement sec, suivi d'un souffle rauque, comme une respiration profonde et lente.
Soudain, Marc s'arrêta net, son corps raidi. « J'ai… j'ai vu quelque chose. Là-bas. » Il pointa un doigt tremblant vers un amas de broussailles particulièrement dense.
« Quoi ? Qu'est-ce que tu as vu ? demanda Léo, se rapprochant de lui.
« Une ombre. Pas une ombre d'arbre. Une ombre qui bougeait. Vite. Et puis… je crois que j'ai entendu un cri. Faible. »
Chloé sentit son cœur s'emballer. « Un cri ? »
« Oui. Comme… comme si quelqu'un était pris par surprise. » La voix de Marc était étranglée par la peur.
Léo s'avança avec précaution vers l'endroit indiqué par Marc, sa lampe torche balayant l'obscurité. Rien. Seulement des ronces et des feuilles mortes. « Je ne vois rien, Marc. Tu es sûr de ce que tu as vu ? »
« Mais oui, je suis sûr ! s'écria Marc, sa voix montant d'un ton. Vous ne voulez pas voir, c'est tout ! Vous préférez faire comme si de rien n'était ! »
C'est alors que le cri retentit. Pas un cri d'animal. Pas un cri de surprise. Un cri d'horreur pure, guttural, étranglé, qui semblait venir de nulle part et de partout à la fois. Il fut coupé net, comme si une main invisible avait étouffé la gorge qui l'avait poussé.
Le silence qui suivit fut plus terrifiant encore que le cri lui-même. Les quatre amis restèrent figés, le souffle court, leurs yeux cherchant désespérément la source de cette terreur.
« Marc ? » murmura Sarah, le visage livide.
Aucune réponse.
« Marc ! cria Léo, sa voix déformée par l'inquiétude. Où es-tu ? » Il braqua sa lampe torche autour de lui, les faisceaux tremblants traversant la pénombre. La silhouette de Marc n'était plus là. Il avait disparu.
La panique éclata. Chloé haleta, se reculant et trébuchant contre une racine. Sarah se pinça les lèvres, ses yeux parcourant frénétiquement les alentours, cherchant une explication logique, une échappatoire. Léo, malgré la peur qui lui glaçait le sang, tenta de reprendre le contrôle.
« Restez ensemble ! Ne bougez pas ! » ordonna-t-il, sa voix plus ferme qu'il ne le pensait. Il se tourna vers Sarah et Chloé. « Vous deux, restez là. Je vais aller voir. »
« Non ! » s'écria Chloé, s'agrippant à son bras. « Léo, ne fais pas ça ! Il ne faut pas se séparer ! C'est ce qu'il veut ! »
« Il qui ? s'exclama Sarah, son pragmatisme vacillant. Chloé, arrête de parler de choses qui n'existent pas ! Marc a dû s'éloigner, se cacher pour nous faire une blague. »
« Une blague ? Tu as entendu ce cri, Sarah ? Et il a disparu ! » La voix de Léo était tendue. Il se sentait piégé entre le besoin de retrouver son ami et la peur grandissante qui lui serrait le cœur.
« On doit le chercher, insista Léo. On ne peut pas le laisser ici. » Il braqua sa lampe vers la direction où Marc avait disparu. « Marc ! Si tu nous entends, fais un signe ! »
Seul le murmure du vent répondit.
« Il est parti », dit Chloé, sa voix un fil de soie fragile. « Quelque chose l'a pris. »
« Arrête tes sornettes, Chloé ! s'énerva Sarah, sa propre peur se manifestant par une agressivité soudaine. Tu es la seule à te faire des films depuis le début ! C'est peut-être toi qui lui as fait peur avec tes histoires ! »
« Moi ? s'indigna Chloé, les larmes aux yeux. Mais je… je sens qu'il y a quelque chose ici ! Quelque chose de mal ! »
« Exactement ! renchérit Marc, d'où avait-il bien pu surgir ? Sa voix résonna soudain à quelques mètres d'eux, venant de la direction opposée. Il était toujours là, dissimulé, observant. Son visage était un masque de terreur et de panique.
Léo se retourna brusquement, le cœur battant la chamade. « Marc ! Tu es vivant ! »
« Vivant ? Je… je ne sais pas », balbutia Marc, ses yeux exorbités fixant un point invisible derrière Léo. « J'ai vu… j'ai vu quelque chose sortir des arbres. Grand. Noir. Sans forme. Et ça… ça m'a attrapé. Ça m'a traîné. » Il se mit à trembler de tout son corps.
« Attrapé ? Où ça ? » demanda Léo, essayant de garder son calme.
« Je ne sais pas ! Ça allait trop vite ! J'ai eu peur, j'ai crié… et puis je me suis retrouvé là. Comme si j'avais été… relâché. Mais je sais qu'il est là. Il nous observe. Il attend. » Sa voix se brisa.
Sarah s'approcha de lui, son scepticisme ébranlé par la détresse évidente de son ami. « Marc, qu'est-ce que tu as vu exactement ? Décris-le. »
« Je ne peux pas… » murmura Marc, se serrant la tête entre les mains. « C'était… une absence de lumière. Une chose qui n'aurait pas dû exister. Et ses yeux… il n'avait pas d'yeux, mais je sentais qu'il me regardait. »
Chloé hocha la tête, le visage pâle. « Je le savais. Je le sentais depuis le début. Cette route… elle n'est pas normale. Elle est… habitée. »
« Habité ? Par quoi ? Par un fantôme ? Par un monstre ? » Sarah secoua la tête, incapable d'accepter cette idée.
Léo, lui, se sentait de plus en plus acculé. Le souvenir flou de son enfance, d'une nuit perdue dans les bois, d'une peur indicible, remontait à la surface, comme une marée noire. Il avait refoulé cette expérience, l'avait enterrée sous des couches de rationalité, mais maintenant, elle menaçait de le submerger.
« On ne peut pas rester ici », déclara Léo, sa voix résonnant avec une nouvelle urgence. « Il faut partir. Maintenant. »
« Partir où ? » demanda Sarah. « On ne sait même pas où on est. Et si on rebrousse chemin, on risque de tomber sur cette chose à nouveau. »
« Rester ici, c'est pire, dit Chloé. Elle nous veut. Elle nous traque. »
Marc se releva brusquement, ses yeux parcourant la forêt avec une panique renouvelée. « On doit courir. Juste courir. N'importe où. Loin d'ici. »
« Courir ? Et se disperser ? Non, Marc. On reste ensemble », répliqua Léo, sa détermination se raffermissant. Il jeta un regard à Chloé, puis à Sarah. « On continue sur la route. C'est la seule chose qu'on puisse faire. Elle nous a menés jusqu'ici, elle nous mènera peut-être à une sortie. »
Sarah hésita, puis hocha la tête. « C'est la seule option logique. Continuer. »
Chloé regarda autour d'elle, une angoisse profonde s'installant dans son regard. Elle sentait la présence se rapprocher, une chaleur moite et malsaine émanant des profondeurs de la forêt. Elle savait, au plus profond d'elle-même, que le chemin qu'ils avaient choisi n'était pas celui de la sortie, mais celui de l'engrenage.
Alors qu'ils s'apprêtaient à reprendre leur marche, un nouveau son perça le silence oppressant. Un son de bois se brisant, suivi d'un grattement lent et régulier contre un tronc d'arbre. Un son qui résonnait comme une promesse, une invitation à entrer plus profondément dans le cauchemar. Léo leva sa lampe torche, le faisceau tremblant illuminant un symbole étrange, gravé profondément dans l'écorce d'un hêtre massif. Une spirale entrelacée de lignes brisées. Un signe ancien, oublié, qui semblait pulser d'une énergie malveillante.
Ce n'était pas une simple route. C'était un piège. Et ils venaient d'en franchir le seuil. Le chemin devant eux s'étirait, sombre et silencieux, promettant une horreur encore plus profonde. L'idée de rebrousser chemin, aussi terrifiante soit-elle, commença à s'insinuer dans leurs esprits, une pensée désespérée face à l'impossibilité de ce qu'ils affrontaient. Mais la peur du connu, de ce qu'ils avaient déjà vécu, les clouait sur place, les forçant à avancer, aveuglément, vers l'inconnu qui les attendait. Le cri de Marc résonnait encore dans leurs oreilles, un écho sinistre de la perte qui venait de les frapper, et de celle qui les attendait sans doute plus loin.