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Chapter 3

Chapitre 3 — Le mème du loup celte

Après le départ de Sarah, Julie retrouve son père au salon, qui avoue avoir trouvé la vidéo drôle et raconte une anecdote similaire de sa jeunesse. La tension se dissipe. Sarah revient avec une idée : transformer le mème en atout en organisant une séance de yoga au parc avec Loki comme assistant. Julie accepte, séduite par l'idée de ne plus subir la honte mais de l'utiliser. Un rendez-vous est pris pour une leçon privée le lendemain.

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Julie, la porte à peine refermée, s’y adossa un instant, le souffle court. Loki, déjà remis de sa sieste, trottina vers le salon où son père était resté, les bras croisés, le téléphone posé sur l’accoudoir. Elle l’entendit grogner – un grognement qui n’avait rien d’agressif, qui ressemblait plutôt à un rire étouffé. Julie inspira. Elle enfonça ses mains dans ses poches et se dirigea vers lui.

Son père, Jean, quarante-sept ans, les cheveux poivre et sel décoiffés, regardait l’écran. Il leva les yeux quand elle entra, et lui fit signe de s’asseoir sur le canapé à côté de lui. Julie obéit. Loki se coucha entre eux, le museau sur ses pattes, mais les oreilles dressées, prêt à participer à toute discussion qui impliquerait des croquettes ou des caresses.

— Je l’ai revue, dit Jean, la voix plus douce que Julie ne l’avait crainte.

— La vidéo ?

— Je l’ai regardée en entier. Avec le son. Ta mère avait raison, le montage est assez drôle.

Julie le dévisagea. Drôle ? Ce n’était pas le mot qu’elle s’attendait à entendre. Elle avait anticipé des reproches, un sermon sur la dignité de la race canine, ou pire, une menace de se débarrasser de Loki.

— Drôle ? répéta-t-elle.

— Ne fais pas cette tête. Je suis sérieux. Ce chien, quand il se met en mode séduction, il ressemble à un acteur de théâtre amateur qui aurait abusé du café.

Jean éclata de rire. Un rire franc, qui lui secoua les épaules. Loki leva la tête, l’air interrogateur, puis remua la queue. Julie sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine.

— Tu aurais dû le voir, continua son père, saisi par une soudaine nostalgie. Moi aussi, j’avais un chien, quand j’étais gamin. Un berger allemand, Rex. Un jour, il a sauté sur la voisine pendant qu’elle étendait son linge. Il avait la même tête que Loki. La même extase. Le même hurlement.

Julie écarquilla les yeux.

— Quoi ? Grand-père ne m’a jamais raconté ça.

— Parce que c’était une honte familiale. On n’en parlait pas. Mais aujourd’hui, en voyant Loki, je me suis dit que peut-être, les huskies ont juste un héritage de séducteurs clandestins. C’est pas de leur faute.

Il lui tapota le genou.

— Bon. J’ai dit qu’on allait trouver une solution pour son comportement. C’est toujours vrai. Mais je ne vais pas t’obliger à quoi que ce soit de radical. On peut l’inscrire à un cours de dressage, ou trouver un éducateur canin. Si ça peut le calmer un peu.

Julie hocha la tête, le cœur plus léger. Elle jeta un coup d’œil à Loki, qui profitait de la trêve pour se rouler sur le dos, pattes en l’air, l’air de dire : “Problème réglé, je peux faire la sieste ?”.

— Et la vidéo ? demanda-t-elle. Tu vas demander à maman d’arrêter de la montrer à tout le monde ?

— Ta mère l’a déjà envoyée à tante Martine et à ses collègues du bureau. C’est trop tard. Mais ce matin, quelqu’un a tagué le compte de la ville dans les commentaires. Un journaliste local veut peut-être faire un reportage sur les chiens “excentriques” du quartier.

Julie sentit son estomac se nouer.

— Un reportage ? Non.

— C’est juste une suggestion. On n’a pas répondu. Je voulais t’en parler d’abord.

Avant qu’elle puisse répondre, la sonnette de l’entrée retentit. Julie se leva, jeta un coup d’œil par le judas. Sarah se tenait sur le paillasson, son téléphone à la main, un sourire inexplicable aux lèvres. Elle portait toujours la même veste légère, mais ses cheveux étaient remontés en un chignon rapide.

Julie ouvrit.

— Sarah ? Tu as oublié quelque chose ?

— En quelque sorte. Je peux entrer ? J’ai une idée.

Elle passa sans attendre la réponse, salua Jean d’un signe de tête, et s’assit sur le bord du canapé, face à eux. Loki, ravi de la revoir, trottina vers elle et posa sa tête sur ses genoux. Sarah le gratouilla distraitement, l’écran du téléphone braqué vers Julie.

— Regardez ça.

Elle tourna l’écran. C’était la vidéo – mais pas le montage original. Quelqu’un avait ajouté une bande-son de film d’action, avec des tambours et des cuivres. Loki, au ralenti, prenait sa pose, le hurlement synchronisé avec l’explosion d’un synthétiseur. Le compteur de vues affichait 340 000. Les commentaires défilaient : “Meilleur clip de l’année”, “Ce chien a plus de style que moi”, “Le husky roi du Tinder”.

— C’est devenu un mème, annonça Sarah. Ma sœur a partagé un lien vers un groupe de parodie. Des gens font des remixes. Il y en a un avec du Mozart, c’est magnifique.

Julie ouvrit la bouche, puis la referma. Jean, derrière elle, se pencha pour mieux voir.

— Et tu considères ça comme une bonne nouvelle ? demanda-t-il.

— Oui, parce que ça change le ton. Au début, les commentaires étaient gênés, malveillants. Maintenant, les gens s’amusent. Loki devient une icône. Et j’ai pensé : pourquoi ne pas en profiter ?

— En profiter comment ? demanda Julie.

Sarah sortit un petit carnet de sa poche arrière, le feuilleta.

— Je donne des cours de yoga, tu le sais. Et je cherche toujours des façons d’attirer de nouveaux élèves. Et toi, tu as un chien qui attire l’attention. Et si on organisait une séance de yoga au parc canin ? Avec Loki comme “assistant spécial”. Les gens paieraient, une partie des bénéfices irait à une association de protection animale. On ferait de la vidéo un atout, pas une honte.

Julie cligna des yeux. Elle regarda son père, qui haussa un sourcil, visiblement intrigué.

— Une séance de yoga avec Loki ? répéta-t-elle. Tu veux qu’il fasse quoi ? Le chien tête en bas ?

— Il peut être présent, calme. On lui mettra une bande autour du cou, un petit drapeau “professeur en chef”. Les gens adoreront. Et si jamais il a une “crise de legging”, je suis prévenue, je porterai un jogging gris.

Elle rit. Jean esquissa un sourire.

— C’est dangereux, dit-il. Mais c’est mieux que de se cacher. Julie, qu’est-ce que t’en penses ?

Julie sentit le poids de la décision. Le regard de Sarah, chaleureux mais insistant. Le souvenir de la honte, quelques heures plus tôt, dans le parc. Et puis, la liberté qu’elle avait ressentie en marchant avec Sarah, en acceptant l’absurde.

— Je… oui. Pourquoi pas ? On peut essayer.

Sarah frappa dans ses mains.

— Génial. Je prépare un flyer ce soir. On fait ça dimanche matin, il fera beau. Je m’occupe de tout.

Elle se leva, prête à partir, puis se retourna.

— Ah, j’ai oublié. Ma sœur a finalement retiré la vidéo originale. Elle s’est excusée. Mais le mème, lui, il vit sa vie. Vous inquiétez pas.

Julie la raccompagna à la porte, encore étourdie. Avant de franchir le seuil, Sarah se pencha vers elle.

— Et pour la leçon de yoga, on commence demain après-midi ? Chez moi, à 16 heures. Apporte Loki, on verra s’il sait se détendre.

Elle lui fit un clin d’œil et disparut dans l’escalier. Julie referma la porte, s’y adossa de nouveau. Son père, dans le salon, avait repris son téléphone, mais cette fois il souriait.

— Tu sais, dit-il sans lever les yeux, je crois que ce chien va nous apporter plus de joie que de problèmes.

Loki, comme s’il avait compris, se leva, vint se frotter contre la jambe de Julie, et émit un petit grognement satisfait. Dehors, la nuit était tombée, les lampadaires jetaient des ronds de lumière sur le trottoir. Dans le parc, les oiseaux s’étaient tus depuis longtemps. Mais sur les réseaux, le loup celte continuait sa parade, pour le plus grand plaisir de milliers d’inconnus.

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