Chapter 1
Chapitre 1 — La parade du loup celte
Au parc, Loki, le husky de Julie, monte Sarah, une voisine rencontrée par hasard. Honte et gêne initiales cèdent la place à une complicité naissante. Sarah invite Julie chez elle. Mais la sœur de Sarah a filmé la scène et posté la vidéo sur TikTok, qui commence à devenir virale, plongeant Julie dans un nouveau tourment.
Loki s'arrête net. Ses oreilles se dressent, deux triangles de fourrure grise braqués vers l’horizon comme des antennes paraboliques. Ses yeux bleus, d’ordinaire d’une placidité presque bovine quand il s’agit de rapporter une balle, se fixent sur un point précis au bout de l’allée. Julie connaît ce regard. C’est le vrai. Celui où le cortex de son chien se déconnecte proprement, laissant la place à l’esprit d’un loup celte en pleine parade nuptiale, un machin ancestral qui sent la bière et la bruyère.
Elle suit la ligne de mire et elle voit Sarah. Sarah, sa voisine du troisième, vingt et un ans, prof de yoga le week-end, et qui aujourd’hui a décidé de porter un legging stretch rose fluo. Pas un rose discret, non. Un rose qui hurle, qui pulse, qui doit se voir depuis un satellite. Julie soupire. Un soupir qui vient de loin, des profondeurs de son estomac, là où s’accumulent toutes les humiliations canines des dix-huit dernières années.
— Loki, non, murmure-t-elle.
Mais elle ne le dit qu’à moitié, parce que le dire vraiment, c’est un peu comme dire à une avalanche de s’arrêter. La laisse se tend. Le cuir grince. Julie tire, un coup sec, le genre de geste qui devrait signifier « on se calme, mon grand ». La laisse reste tendue, immobile. Autant essayer de déplacer un séquoia centenaire avec une ficelle de trois mètres. Loki est ancré au sol, les muscles bandés sous son pelage épais, le regard toujours vissé sur Sarah.
Sarah, elle, n’a rien vu. Elle marche tranquillement, les écouteurs vissés aux oreilles, un tapis de yoga roulé sous le bras, le pas léger. Elle arrive à la hauteur du banc, celui où les mamies du quartier viennent nourrir les pigeons le mercredi. Ses clés tombent. Elle se baisse pour les ramasser. C’est la position idéale. Les calculs hautement scientifiques de Loki doivent s’illuminer comme un tableau de bord de vaisseau spatial. Il avance.
Pas un galop. Pas une course. Une marche lourde, déterminée, inexorable. Ses pattes cognent le sol avec un bruit mat. Julie est traînée derrière lui comme un vulgaire porte-clés, les tennis raclant le gravier. Elle lâche un petit cri, moitié surprise, moitié résignation. Elle pourrait crier, mais elle sait que crier ne ferait qu’accélérer le processus. Loki prend les ordres comme des suggestions musicales.
Sarah se redresse, les clés en main, et c’est là qu’elle voit le husky foncer sur elle. Son visage passe de la concentration à la surprise, puis à une espèce de rire incertain. Elle recule d’un pas, mais trop tard. Loki est déjà là. Il pose ses deux pattes avant massives sur ses hanches, juste au-dessus du legging rose. Le geste est précis, chirurgical. Puis il commence sa parade, un mouvement de bassin mécanique, un peu saccadé, le regard mi-clos, avec un sérieux papal, comme s’il officiait un rite sacré. Et il pousse un hurlement. Pas un aboiement. Un hurlement de loup, long, modulé, qui résonne sous les arbres du parc et doit faire vibrer les vitres des immeubles alentour.
Julie voudrait mourir. Elle voudrait que le sol s’ouvre et l’avale, elle, son chien, et surtout ce legging fluo qui semble avoir activé un protocole ancestral de reproduction. Mais le sol ne s’ouvre pas. Les pigeons s’envolent. Une mamie sur le banc secoue la tête en levant les yeux au ciel. Sarah, elle, reste figée, les bras écartés, les clés toujours dans une main, le tapis de yoga dans l’autre.
— Euh… Julie ? Ça va ? demande-t-elle, la voix un peu étranglée.
— Super, merci, répond Julie d’un ton neutre, comme si son chien n’était pas en train de simuler l’acte sur une voisine en plein parc municipal.
Elle tire sur la laisse, une fois, deux fois. Loki grogne. Un grognement sourd, qui vient de la gorge. « Tu vas arrêter oui ? » grogne-t-il en chien. Mais il ne s’arrête pas. Il grogne de frustration parce qu’on essaie de le déloger de sa position. Julie connaît la différence. Le grognement de satisfaction quand on le laisse faire, c’est un petit ronronnement de moteur. Le grognement de domination, c’est celui-là. Celui qui dit « ne me dérange pas, je suis en mission ».
Elle pourrait insister. Elle pourrait planter ses talons et tirer de toutes ses forces, mais elle sait que cela finirait avec elle allongée dans les massifs de rosiers, et Loki juché sur Sarah comme un trône. Alors elle fait ce qu’elle fait toujours dans ces moments-là. Elle patiente. Elle attend que le cerveau de Loki se reconnecte, que l’esprit du loup celte se retire, que le husky redevienne le clébard gaffeur qui rapporte les chaussons. Ça peut durer trente secondes, parfois deux minutes. C’est long. Une éternité dans le monde de la honte publique.
Sarah, elle, commence à retrouver son calme. Elle pose le tapis de yoga par terre, puis pose ses mains sur les pattes de Loki. Pas pour le repousser, plutôt pour garder l’équilibre. Elle rit nerveusement.
— Il m’aime bien, on dirait, dit-elle.
— C’est une façon de voir les choses, répond Julie.
Elle ne sait pas quoi dire d’autre. Elle pourrait expliquer que Loki fait ça à toutes les femmes, que c’est une manie, que c’est son truc, comme d’autres chiens rapportent des bâtons ou tournent en rond avant de se coucher. Mais expliquer ne change rien. Le grognement de Loki s’atténue. Ses paupières se relèvent lentement. Ses oreilles reprennent une position normale. Il cligne des yeux, semble revenir à lui, et regarde Sarah comme s’il la voyait pour la première fois. Puis il pose ses pattes à terre, secoue tout son corps, laisse échapper un bâillement sonore, et se rassied, la queue battant le sol, l’air de dire « quoi ? J’ai rien fait, moi ».
Julie relâche la laisse. Elle a les doigts blancs à force de serrer. Elle inspire un grand coup, l’air chargé de l’odeur des troènes taillés et d’un peu de honte.
— Désolée, vraiment, il est… c’est un husky, quoi, finit-elle par lâcher.
Sarah enlève un écouteur, secoue la tête en souriant. Elle a un sourire facile, qui plisse les yeux. Elle n’a pas l’air fâchée. Plutôt amusée.
— T’inquiète. C’est original. Les autres me font des compliments, lui il me… bon, il fait autre chose.
Elle ramasse son tapis, remet les écouteurs autour de son cou. Elle regarde Loki, qui la fixe maintenant avec une expression de chien innocent, la tête penchée, la langue pendante.
— Tu veux qu’on marche un peu ensemble ? propose soudain Sarah. Je vais au parc canin, à l’autre bout. J’ai un cours de yoga en plein air dans une heure. Je peux le laisser jouer avec les autres chiens en attendant.
Julie hésite. L’idée de traîner Loki dans un parc rempli de chiens et de femmes en legging, c’est un peu comme amener un pyromane dans une usine d’allumettes. D’un autre côté, Sarah ne semble pas lui en vouloir. Et rentrer chez elle maintenant, c’est rentrer face à l’appartement vide, à son père qui ne sera pas rentré avant vingt-deux heures, au frigo qui contient un reste de quiche et du fromage à raclette. Julie hausse les épaules.
— D’accord. Mais s’il recommence, tu me préviens, je le hisse sur mon dos et je le porte jusqu’à la maison.
— Marché conclu.
Elles marchent côte à côte, Loki trottant devant, la truffe au vent, comme s’il n’avait pas tenté de se reproduire avec une inconnue trois minutes plus tôt. Le chemin longe la grande pelouse où des étudiants jouent au frisbee, contourne le kiosque à musique désaffecté, puis s’enfonce sous une voûte de platanes. L’ombre est fraîche. Les oiseaux chantent. Tout est normal, apaisé. Julie se détend un peu.
— Il s’appelle comment ? demande Sarah.
— Loki. Comme le dieu nordique de la malice. C’est mon père qui a choisi. Il trouvait que ça faisait classe.
— Et il fait honneur à son nom, on dirait.
— C’est le moins qu’on puisse dire. La première fois qu’il a fait ça, c’était sur la jambe de mon oncle Alain. Mon oncle portait un short en jean. Depuis, il ne s’assied plus jamais à côté de moi aux repas de famille.
Sarah rit, un vrai rire, franc, qui cascade.
— Tu devrais écrire un livre. « Les aventures amoureuses de mon chien ».
— Ou « Comment ruiner la réputation de sa maîtresse en une seule parade ».
Elles arrivent devant la grille du parc canin. Derrière, une dizaine de chiens courent, s’ébrouent, se reniflent les postérieurs avec une application professionnelle. Des humains sont assis sur les bancs, des papotes en main, des cafés en gobelet carton. Le soleil tape fort sur le sable. Loki tire sur la laisse, excité par les odeurs. Julie ouvre la grille, le libère de son harnais, et il file se mêler à une bande de labradors et de border collies.
— Tu veux t’asseoir ? propose Sarah en désignant un banc libre. J’ai une bouteille d’eau.
Elles s’installent. Sarah sort une gourde isotherme, verse deux gobelets d’eau fraîche. Julie boit, regarde Loki qui court après un golden retriever, la queue en panache. L’espace d’un instant, elle l’envie. Lui au moins, il ne se pose pas de questions. Il voit un legging rose, il agit. Pas de honte, pas de regrets. Il vit sa meilleure vie.
— Tu es étudiante ? demande Sarah.
— Oui, première année de droit. Enfin, j’ai commencé en septembre. Je ne sais pas si je vais continuer.
— Ah. Moi j’ai fait psycho, finalement je suis devenue prof de yoga et assistante dans un cabinet de conseil. Les deux extrêmes.
— Et le yoga, ça paie bien ?
— Pas encore. Mais ça paie en paix intérieure.
Julie sourit, un peu ironique. La paix intérieure, elle ne sait pas trop ce que c’est, mais le concept lui plaît. Peut-être qu’elle devrait essayer. Mais pour l’instant, elle en est encore à survivre aux parades nuptiales de son chien.
Soudain, un cri. Un rire collectif. Julie lève la tête. La scène se fige comme une photo. Loki est en train de reproduire son manège. Cette fois, la cible est une femme d’une trentaine d’années, en jean taille basse et t-shirt blanc, qui tenait une laisse dans la main. Son chien, un beige tout frétillant, tourne autour d’eux en jappant. Loki a posé ses pattes sur ses hanches, le même regard extatique, le même hurlement de toundra qui monte dans l’air du parc. La femme éclate de rire, les bras levés en signe d’impuissance. Autour d’elle, les autres propriétaires rigolent, certains sortent leur téléphone pour filmer.
Julie sent la chaleur lui monter aux joues. Elle se lève d’un bond, laisse tomber le gobelet. Sarah lui attrape le poignet.
— Laisse, il va s’arrêter tout seul, non ?
— Oui, mais c’est la deuxième fois en une demi-heure. C’est un record. Même pour lui.
Elle court vers le groupe, en slalomant entre les crottes oubliées, priant pour que personne ne reconnaisse le chien et sa maîtresse pathétique. Elle arrive derrière Loki, l’attrape par le collier, tire d’un coup sec. Loki grogne, plus fort cette fois. Un grognement de frustration, mêlé à une certaine colère. Il n’aime pas qu’on l’interrompe dans son œuvre. Julie parle d’un ton ferme.
— Loki. Assis. C’est fini.
Il grogne encore, mais il obéit. Il pose ses pattes, se tourne vers elle, les yeux furax, comme s’il disait « tu as vu l’heure ? Je n’avais pas fini ». La femme en jean rajuste son t-shirt, secoue la tête en rigolant.
— Il est tenace, votre chien.
— Il est… c’est un husky, répète Julie, comme si c’était une excuse universelle.
— Oh, je sais. J’en ai eu un, il y a vingt ans. Il faisait pareil. Avec un fauteuil roulant, un jour. C’était gênant.
Les autres sourient. Certains reprennent leur conversation. La tension retombe. Julie tire Loki vers le banc, le rattache à la grille par une longe de sécurité. Il tire sur la laisse, mécontent, mais il finit par s’asseoir, l’air boudeur.
— Il a besoin de se dépenser, dit Sarah en la rejoignant. Tu lui fais faire assez d’exercice ?
— En théorie, oui. On fait deux grandes promenades par jour. Mais il a de l’énergie accumulée, je crois. Et puis ce comportement… c’est viscéral. C’est un instinct de reproduction mal canalisé, paraît-il. Mon véto m’a dit que certains huskies sont comme ça. Que ça peut passer avec l’âge.
— Ou avec la castration.
— Papa ne veut pas. Il dit que c’est contraire à la nature du loup.
— Eh ben, la nature du loup, elle fait des jaloux dans le parc.
Elles rient, toutes les deux mais en même temps. Un rire qui les prend par surprise, qui les secoue, jusqu’à ce que Julie ait les larmes aux yeux. Elle essuie une larme du revers de la main.
— Merci de ne pas être fâchée, dit-elle.
— Pour quoi ? C’est pas ta faute. Et puis, franchement, ça m’a fait une bonne anecdote pour mes cours de yoga. « Comment rester calme quand un husky vous prend pour une femelle en période de rut. »
Julie secoue la tête, encore un sourire aux lèvres. Elle sent une complicité naître, fragile mais réelle. Elle ne connaissait Sarah que de vue, des bonjours dans l’ascenseur. Maintenant elle partage avec elle un moment absurde, un de ces moments qui scellent une amitié possible.
— Tu veux venir prendre un café chez moi ? propose Sarah. À deux pas, je suis garée juste là. Ou alors on peut aller au Starbucks du coin, si tu préfères.
— Non, chez toi, c’est bien. Mais il faut que je ramène Loki d’abord, je peux pas le laisser attaché tout seul.
— Je t’attends.
Julie détache Loki, le rhabille, remet la laisse. Il tire un peu pour rentrer, fatigué par sa journée de conquêtes avortées. Ils marchent vers la grille. Sarah ramasse son tapis de yoga, leur emboîte le pas. Sur le parking, une voiture bleue les attend. Julie charge Loki à l’arrière, ouvre la portière passager. Sarah s’installe au volant.
La voiture démarre en douceur. Le parc s’éloigne dans le rétroviseur. Julie regarde par la fenêtre, le paysage défile, les arbres, les immeubles, les gens qui vivent leur vie normale. Elle se sent soudainement légère. Comme si la honte s’était évaporée, emportée par le vent de la vitesse. Elle sourit toute seule.
— Ça va ? demande Sarah.
— Oui. Je crois que ça va.
Sarah lui rend son sourire. Arrivée devant l’immeuble, elle se gare. Tout est calme. Elles montent au troisième, l’appartement de Sarah est propre, clair, avec des coussins de méditation par terre, un bol tibétain, des plantes vertes partout. Sarah prépare deux cafés. Loki s’est couché sur le tapis, épuisé.
— Tu veux un peu de lait ? demande Sarah.
— Volontiers.
Le café est bon. La lumière de l’après-midi filtre à travers les voilages. Une musique douce, du jazz, joue en fond. Julie se dit qu’elle pourrait s’habituer à ce genre de calme. Elle ne dit rien, elle profite. Sarah sort son téléphone.
— Je vais noter ton numéro, comme ça on pourra se refaire une balade au parc. Sans chien, si tu veux, pour parler.
Julie donne son numéro. Une notification sonne. Sarah lit le message, puis son visage change. Elle lève les yeux vers Julie, un air gêné, presque désolé.
— Quoi ? demande Julie.
— C’est un message de ma sœur. Elle était au parc canin tout à l’heure. Elle a filmé Loki… avec moi. Et elle a posté la vidéo sur TikTok. Elle l’a vue. Il y a déjà des commentaires.
Elle tend le téléphone à Julie. Sur l’écran, la vidéo tourne en boucle : Loki, posant ses pattes sur les hanches de Sarah, les yeux mi-clos, le hurlement de loup parfaitement audible. La légende : « Quand le yoga rencontre l’amour… canin. » Plusieurs milliers de vues, des centaines de likes.
Julie sent le café devenir amer dans sa gorge. Elle repose la tasse sur la table, les mains légèrement tremblantes.
— C’est… viral ?
— Peut-être. En tout cas, ça commence à tourner.
Le silence tombe. Loki, indifférent, ronfle doucement sur le tapis. Le bol tibérain reflète la lumière du jour déclinant. Julie regarde la vidéo défiler une deuxième fois, une troisième. Elle ne sait pas si elle doit rire ou pleurer. Le soleil brille encore, les oiseaux chantent dehors. Mais pour elle, le parc canin ne sera plus jamais le même. Et la soirée, déjà, prend un tour qu’elle n’avait pas prévu.