Chapter 1
Chapitre 1
Éloïse prie dans sa chambre quand son ami mondain, Raphaël, frappe à sa fenêtre pour lui poser une question troublante sur Dieu et Satan, la forçant à confronter ses certitudes.
— Tu crois vraiment qu’il y a une différence entre Dieu et Satan ?
La question de Raphaël avait traversé la vitre de la fenêtre comme un oiseau de nuit, et Éloïse avait sursauté, manquant de renverser la bougie posée sur son bureau. Elle se tourna, le souffle court, pour trouver son ami accroupi sur le rebord extérieur, un sourire moqueur aux lèvres.
— Raphaël ! Tu es fou de grimper jusqu’ici par cette heure.
Il haussa les épaules, ses yeux brillant dans la pénombre. La chambre d’Éloïse, au deuxième étage de la maison de sa tante, donnait sur un jardin touffu où les branches d’un vieux chêne offraient un chemin facile à ceux qui n’avaient pas peur de se salir les mains. Raphaël n’avait jamais eu peur de rien, sauf peut-être de l’ennui.
— J’avais besoin de te parler, dit-il en poussant doucement le battant. Tu es la seule personne qui peut comprendre.
Éloïse remonta la couverture sur ses épaules. Il faisait frais, ce soir d’automne, et le vent portait l’odeur des feuilles mortes. Elle avait passé la soirée à genoux, le front contre le bois de son lit, à murmurer des prières que son cœur ne sentait plus tout à fait. Depuis trois jours, depuis que Raphaël avait lancé cette question pour la première fois au café, elle ne trouvait plus le repos.
— Tu n’aurais pas dû venir, murmura-t-elle. Ma tante va s’inquiéter si elle entend du bruit.
— Ta tante dort comme une souche depuis neuf heures. Je suis passé par le jardin, j’ai vu la lumière de ta bougie. Je savais que tu ne dormais pas.
Il s’assit sur le bord de la fenêtre, les jambes pendantes dans le vide, comme s’il n’y avait aucun danger à tomber de deux étages. Éloïse serra les lèvres. C’était toujours ainsi avec lui : il vivait en équilibre sur le fil du monde, tandis qu’elle s’accrochait aux piliers du ciel.
— Pourquoi poses-tu cette question, Raphaël ? Tu sais bien que la différence est écrite dans les Écritures. Dieu est lumière, amour, vérité. Satan est mensonge, ténèbres, destruction.
— Ah, oui ? dit-il en inclinant la tête. Alors explique-moi pourquoi, dans l’Ancien Testament, c’est Dieu qui envoie les plaies sur l’Égypte, qui noie le monde entier, qui tue le premier-né de chaque famille égyptienne. Est-ce que ça ressemble à de l’amour, ça ?
Éloïse sentit une boule se former dans sa gorge. Elle avait lu ces passages, bien sûr. Elle les avait relus ce soir même, cherchant une réponse qui ne venait pas.
— Ce n’est pas si simple. Il y a le péché, la justice, la miséricorde…
— La justice, répéta Raphaël d’une voix douce. Mais si Dieu sait tout, s’il voit l’avenir, alors il savait qu’Adam et Ève allaient pécher. Il a planté l’arbre de la connaissance, il a mis le serpent dans le jardin. Il a tout organisé pour que la chute arrive. Et ensuite, il punit. Où est la justice là-dedans ?
Éloïse baissa les yeux sur ses mains jointes. Ses doigts tremblaient. Elle voulait répondre, trouver les mots que le pasteur avait dits le dimanche dernier, mais ils lui échappaient comme de l’eau entre les doigts.
— Tu ne peux pas réduire Dieu à une équation, Raphaël. Il est au-delà de notre compréhension.
— Alors comment savoir si ce que tu appelles Dieu n’est pas en réalité Satan déguisé ? Si les deux sont tellement au-delà de notre compréhension, comment faire la différence ?
Le silence tomba entre eux, lourd comme une porte de pierre. La bougie cracha une étincelle et la flamme vacilla.
Raphaël se leva, sauta à l’intérieur de la chambre, et s’approcha d’elle. Ses mains, encore froides de l’air nocturne, prirent les siennes.
— Éloïse, je ne cherche pas à détruire ta foi. Je cherche la vérité. Et toi, tu es la seule personne honnête que je connaisse. Si tu ne peux pas me répondre, alors peut-être que personne ne le peut.
Elle leva les yeux vers lui. Il n’y avait pas de moquerie dans son regard maintenant, seulement une intensité brûlante, presque douloureuse.
— Je vais te le prouver, dit Éloïse d’une voix qu’elle ne reconnut pas. Je vais trouver la différence, et je te la montrerai.
Raphaël sourit, mais le sourire n’atteignit pas ses yeux.
— Et si tu ne trouves pas ?
— Je trouverai, insista-t-elle. Mon Dieu habite au ciel. Je ne peux pas vivre sans lui.
Il lâcha ses mains, recula vers la fenêtre. Une dernière fois, il la regarda.
— Alors commence demain. Viens avec moi à la bibliothèque municipale. Il y a des textes anciens, des manuscrits que personne n’ouvre plus. Peut-être qu’ils contiennent ce que nous cherchons.
Avant qu’elle puisse répondre, il avait disparu dans la nuit, laissant la fenêtre ouverte et le vent entrer. Éloïse resta là, les mains vides, le cœur battant.
Sur son bureau, la bougie s’éteignit.