Chapter 2
Des pommes, des promesses et une toute petite question
Adam découvre la solitude dans le jardin d’Éden malgré l’abondance de la création, joue à comprendre les animaux, tente de trouver un compagnon et échange avec Dieu sur le sens du ‘manque’. Dieu, toujours plein d’humour, lui propose une expérience pour apprendre ce que signifie ‘être ensemble’. Un jeu d’énigmes et de petites missions rapproche Adam de la notion de famille. En fin de chapitre, Dieu annonce à Adam qu’une surprise l’attend, ouvrant la porte à la suite de l’histoire.
Adam ronflait doucement, une brindille coincée dans les cheveux et la joue marquée par une feuille d’érable très opiniâtre. Il rêvait qu’il était poursuivi par une armée de fourmis en bottes de cuir, mais il n’en avait pas peur—il essayait plutôt, poliment, d’offrir à chacune un biscuit. Au lever du soleil, le parfum des figues mûres le réveilla. Adam s’étira, bâilla, fit tomber la brindille et remarqua que son oreiller était, en fait, un hérisson particulièrement accommodant.
— Merci, Duvet, murmura Adam. Tu piques un peu, mais tu tiens chaud.
Duvet se roula en boule, visiblement ravi du compliment.
Dieu, qui avait observé la scène, fit bruire le feuillage pour signaler sa présence. Sa lumière baignait le jardin d’une douceur tiède, comme un câlin du matin.
— As-tu bien dormi, mon fils ?
Adam hocha la tête, puis fronça les sourcils.
— Oui… mais ce matin, j’ai eu une drôle d’idée.
Dieu souleva un sourcil invisible. — Une idée, ou une question ?
— Une idée-question ! Est-ce qu’on peut être seul dans un jardin aussi grand ?
Dieu sourit de ce petit sourire qui promet qu’une histoire drôle n’est jamais loin. — Hmmm… Essaie donc d’appeler le paon à la rescousse.
Adam s’exécuta, les bras en l’air, en inventant une danse improvisée. Le paon ne bougea pas d’une plume; il avait manifestement d’autres plumes à lisser. Adam soupira, puis tenta sa chance auprès des perroquets. L’un d’eux lança poliment une mûre dans la direction d’Adam, sans plus d’intérêt.
— Tu vois, murmura Dieu, même le paon a des jours où il préfère rester avec lui-même.
Adam s’assit sur une racine twistée avec assez de grâce pour qu’on l’imagine musicien. Il observa Duvet, la tortue Rapidette, la fourmi ambitieuse et même Minuscule l’autruche. Mais, malgré l’agitation joyeuse autour de lui, un ‘trou’ persistait dans son cœur.
— Seigneur, tout est vivant ici, mais…
— Mais il te manque quelqu’un qui te ressemble, n’est-ce pas ?
Adam hésita, joua un instant avec une tige d’herbe, puis avoua : — J’adore parler aux animaux… mais aucun ne répond vraiment. Et j’ai essayé d’expliquer les blagues aux écureuils, mais ils sont trop occupés à enterrer des noisettes.
Dieu rit. Lorsqu’il rit, un arc-en-ciel apparaît discrètement au-dessus du ruisseau, comme si la météo elle-même voulait participer.
— Les noisettes sont tout un mystère pour eux, tu sais. Mais ta question est importante. Parlons-en en marchant : les réponses se cachent mieux quand on s’assied.
Ils cheminèrent entre les fleurs hautes et les arbres fruitiers, esquivant un pivert concentré et saluant poliment une colonie de papillons. Adam, pensif, murmura :
— Pourquoi as-tu fait un monde si rempli, et pourtant parfois un peu vide ?
Dieu expliqua, d’un ton mi-philosophe, mi-conteur : — Parce que même la plus belle histoire a besoin de silence pour laisser place à la suite. Dans le jardin, chaque créature joue sa note. Mais parfois, il manque une mélodie.
Adam essaya de s’imaginer en harpe : il fronça les sourcils, toucha son ventre et constata l’absence de cordes. Rapidette, qui passait par là, hocha la tête : pour une fois, elle comprenait exactement !
Dieu proposa une devinette : — Saurais-tu nommer ce qui n’a ni plumes, ni carapace, ni piques, et qui pourtant te ressemble ?
Adam ouvrit de grands yeux.
— Un… miroir ?
Dieu éclata de rire. Les oiseaux s’envolèrent d’un bond.
— Pas mal, mais non. Quelqu’un. Un compagnon.
Adam songea à haute voix : — Un compagnon, comme… un hérisson qui n’est pas un hérisson ?
Dieu opina du chef. — Exactement. Mais avant cela, il faut apprendre ce que c’est, être ensemble.
Adam, qui adorait les jeux, sentit une mission approcher.
— Alors ? On commence par quoi ?
Dieu fit jaillir soudain, devant eux, un petit sentier de cailloux blancs menant à l’autre bout du jardin.
— Un jeu, Adam. Aujourd’hui, tu vas chercher ce que signifie partager. Plus tu réussiras, plus tu comprendras ce qui te manque vraiment.
Adam, tout excité, bondit sur le sentier. Il rencontra, non loin, la tortue Rapidette qui, pour une fois, ne pressait pas le pas.
— Bonjour, Rapidette ! Tu veux venir marcher avec moi ?
Rapidette leva un sourcil reptilien. Adam, flairant l’occasion, proposa :
— Je te porte ?
Rapidette accepta. Adam la souleva, riant de ses efforts. Ensemble, ils avancèrent plus vite—enfin, jusqu’à ce qu’Adam trébuche sur une racine traîtresse, projetant Rapidette droit dans un buisson de fraises.
La tortue, la bouche pleine, n’en fut pas offensée le moins du monde.
— On a partagé la route. Et le dessert ! conclut Adam, se grattant la tête, satisfait.
Plus loin, il aida la fourmi à déplacer sa précieuse miette, s’appliquant à ne pas l’écraser. Il souffla dessus pour la rafraîchir, mimant un vent de tempête qui fit rire Dieu aux éclats (et éternuer un brin de menthe).
Bientôt, Adam se retrouva devant un arbre immense, habité par une famille de singes. Les petits, farceurs, faisaient des grimaces. Adam tenta d’en imiter une, se tordant le visage avec tant de ferveur que les singes hésitèrent : est-ce un rival ou un nouveau chef ?
— Regardez, je peux faire la grimace-bananier !
Un silence respectueux tomba, puis le chef des singes offrit à Adam la banane la plus mûre du jardin, convaincu d’avoir trouvé son maître. Adam, surpris, la partagea avec ses nouveaux amis. Une banane partagée, c’est une alliance sacrée chez les singes.
En fin d’après-midi, Adam avait partagé son chemin avec cinq hérissons, deux crapauds, toute la tribu des fourmis et même – exploit suprême – un colibri. Il se sentit un peu moins seul, mais savait au fond de lui que quelque chose manquait encore.
Dieu rejoignit Adam, posant Sa lumière sur son épaule.
— Alors, mon fils, as-tu découvert ce que cela veut dire, être ensemble ?
Adam réfléchit, le front plissé.
— C’est… donner un peu de soi. Même si c’est une banane écrasée ou une miette de pain. Mais…
Il s’interrompit, songeant à voix haute :
— C’est pas pareil que parler, partager des idées, rire pour de vrai. Les animaux sont gentils, mais…
Dieu acquiesça, le regard tendre.
— Tu as bien compris, Adam. Il y a dans ton cœur une place pour un autre, semblable à toi.
Adam soupira, puis sourit.
— Tu ne peux pas juste créer quelqu’un d’autre ?
— On ne trouve pas un ami comme on trouve une mûre sous un buisson. Mais…
Dieu s’agenouilla, Sa lumière frôlant le sol :
— Ferme les yeux, Adam. Imagine : si tu pouvais tout dire, tout partager, à quelqu’un qui comprendrait même tes jeux de mots les plus maladroits…
Adam ferma les yeux. Dans son esprit, l’autre était flou—mais il ressentit un élan de joie.
La lumière de Dieu devint plus chaude, comme un soleil doux.
— Cette joie, c’est la promesse d’une famille à venir. Mais chaque famille commence par la patience, par le don, par le jeu.
Adam rouvrit les yeux, bouche bée.
— Tu veux dire que je vais… avoir une famille ?
Dieu répondit d’un clin d’œil cosmique.
— Tout vient à point. Mais avant, apprends encore à aimer ce qui t’entoure. Le jardin n’a pas livré tous ses secrets.
Adam, rassuré, proposa une partie de cache-cache avec Rapidette (qui perdit, mais fit semblant de gagner), puis s’essaya à la course contre la brise (perdu aussi, mais il prétendit que c’était exprès).
Lorsque le soir tomba, Adam s’allongea près du ruisseau, le cœur un peu plus léger, rêvant à cette voix qui, un jour, lui répondrait vraiment.
Dieu, gardien discret, resta près de lui, veillant à ce que la nuit soit douce et que les moustiques, pour une fois, aient piscine.
Avant de s’endormir, Adam murmura, le sourire aux lèvres :
— Seigneur, tu crois que le paon me racontera un secret demain ?
Dieu, mystérieux, répondit :
— Peut-être. Ou peut-être découvriras-tu qu’un secret, c’est encore mieux quand on le partage.
Et, dans l’air tiède de la nuit, le jardin tout entier semblait retenir son souffle : une surprise se préparait. Mais ce n’était ni une blague de lapin, ni une grimace de singe. C’était le début de quelque chose que même Adam n’aurait jamais pu deviner…