Chapter 1
Chapitre 1
Aaron arrive à l'université en tant qu'étudiant discret, observant tout sans s'intégrer. Il attire l'attention de Léa, une jeune femme curieuse, et d'un professeur troublé par son regard ancien. Le chapitre se termine sur la découverte d'une anomalie temporelle liée à Aaron.
Le campus de l'université de Verlaine s'étendait sous un ciel gris d'automne. Les feuilles mortes dansaient sur les pavés humides, et les étudiants se pressaient entre les bâtiments de pierre aux fenêtres étroites. Au milieu de cette agitation ordinaire, un garçon marchait sans hâte, les mains dans les poches de son manteau noir.
Il s'appelait Aaron. Du moins, c'était le nom inscrit sur sa carte d'étudiant. Personne ne savait d'où il venait, ni pourquoi il avait choisi cette faculté de lettres classiques. Il était apparu un matin, comme s'il avait toujours été là, et pourtant personne ne se souvenait de son inscription.
Aaron avait un visage jeune, presque enfantin, avec des traits fins et des yeux d'un gris si pâle qu'ils semblaient refléter la lumière plutôt que la recevoir. Ses cheveux noirs retombaient en mèches désordonnées sur son front. Il ne souriait jamais, mais il n'était pas froid. Il était simplement… immobile. Comme un lac sans vent.
Il prit place au fond de l'amphithéâtre, loin des autres étudiants qui bavardaient en attendant le cours de mythologie comparée. La salle sentait la craie et le vieux bois, et la lumière jaune des lampes fluorescents faisait paraître tout le monde un peu malade. Aaron, lui, semblait en harmonie avec cette lumière tamisée.
Le professeur Dumont, un homme d'une cinquantaine d'années à la barbe grise et aux lunettes cerclées d'or, entra d'un pas pressé. Il déposa ses notes sur le pupitre et balaya la salle du regard. Ses yeux s'arrêtèrent un instant sur Aaron, et une ride d'étonnement plissa son front. Il détourna vite le regard, mais une petite chose était déjà en place dans son esprit : ce garçon au fond n'était pas tout à fait comme les autres.
— Aujourd'hui, nous parlerons des mythes de création, annonça le professeur d'une voix grave. Toutes les civilisations ont cherché à expliquer l'origine du monde et de l'homme. Mais il est fascinant de constater que certaines figures reviennent sans cesse : l'être primordial, celui qui existe avant toute chose, qui n'a ni commencement ni fin.
Aaron écoutait, les mains croisées sur la table. Il ne prenait pas de notes. Ses yeux gris étaient fixés sur le professeur, mais on aurait dit qu'il regardait à travers lui, vers un horizon que personne d'autre ne pouvait voir.
À la fin du cours, une jeune femme s'approcha de lui. Elle s'appelait Léa, et elle était étudiante en deuxième année d'histoire de l'art. Elle avait des cheveux roux bouclés attachés en queue de cheval et un visage parsemé de taches de rousseur. Ses yeux verts pétillaient de curiosité.
— Salut, dit-elle en s'asseyant à côté de lui. Je ne t'ai jamais vu avant. T'es nouveau ?
Aaron tourna lentement la tête vers elle. Il cligna des yeux, comme s'il mettait du temps à comprendre qu'elle lui parlait.
— Oui, dit-il d'une voix douce, presque un murmure.
— Je m'appelle Léa. Et toi ?
— Aaron.
— Aaron quoi ?
— Juste Aaron.
Léa rit, un rire clair qui résonna dans la salle presque vide.
— D'accord, juste Aaron. Tu suis quels cours ?
— Tous ceux qui parlent du temps, de l'éternité, des origines.
Elle le regarda, surprise.
— C'est vaste. T'as une matière préférée ?
— La mythologie. Les histoires qu'on raconte pour comprendre ce qu'on ne peut pas expliquer.
— Et tu crois à ces histoires ? demanda-t-elle, penchant la tête.
Aaron la regarda longuement. Ses yeux gris semblaient contenir des siècles de silence.
— Je ne crois pas, dit-il. Je sais.
Léa sentit un frisson lui parcourir l'échine, mais elle n'aurait su dire pourquoi. Elle haussa les épaules et sourit.
— Tu es bizarre. Mais c'est pas grave. On se retrouve à la bibliothèque tout à l'heure, si tu veux.
— Peut-être.
Elle se leva et s'éloigna en agitant la main. Aaron resta assis, immobile, jusqu'à ce que le gardien vienne éteindre les lumières.
Dehors, le vent s'était levé. Les nuages couraient bas dans le ciel, et une fine bruine commençait à tomber. Aaron marcha vers le vieux bâtiment de la bibliothèque, un édifice gothique aux vitraux obscurs. Il poussa la lourde porte de chêne et entra.
L'odeur du papier ancien et de la poussière l'enveloppa. Il aimait cet endroit. Les livres étaient les seules choses qui ne lui mentaient jamais. Il passa entre les rayonnages, ses doigts effleurant les dos usés, jusqu'à atteindre la section des textes hermétiques.
Il prit un volume relié en cuir, couvert de symboles étranges, et s'assit à une table isolée, près d'une fenêtre qui donnait sur le parc. La pluie ruisselait sur les vitres, déformant les silhouettes des arbres.
Il ouvrit le livre au hasard. Les pages étaient remplies de diagrammes et de notes en latin. Il les parcourut sans effort, comme s'il lisait une langue maternelle oubliée.
Au bout d'un moment, il sentit un regard posé sur lui. Il leva les yeux. Le professeur Dumont se tenait à l'entrée de l'allée, une pile de livres sous le bras. Il le fixait avec une intensité étrange.
— Vous lisez ce texte ? demanda le professeur en s'approchant.
— Oui.
— C'est du latin alchimique du XIVe siècle. La plupart des étudiants ne peuvent même pas déchiffrer le titre.
Aaron haussa les épaules.
— Les mots sont les mêmes, quelle que soit l'époque.
Le professeur posa ses livres sur la table et s'assit en face de lui.
— Vous êtes un étudiant particulier, Aaron. Je me suis renseigné. Il n'y a aucune trace de votre inscription avant cette semaine.
— Peut-être que vos archives sont incomplètes.
— Peut-être. Mais j'ai enseigné ici pendant vingt-cinq ans. Je connais tous les visages. Le vôtre ne m'est pas inconnu, pourtant je ne peux pas dire où je vous ai déjà vu.
Aaron ferma doucement le livre.
— Peut-être dans un rêve.
Le professeur eut un rire gêné.
— Peut-être. Mais j'aimerais vous parler de quelque chose. Vous avez mentionné les mythes de création tout à l'heure. Il y a une chose qui me trouble depuis longtemps. Dans presque toutes les cosmogonies, il existe un être qui n'est pas créé, qui existe avant le temps. Il porte des noms différents : l'Aîné, le Premier, l'Incréé. Mais il y a toujours une constante.
— Laquelle ? demanda Aaron, sa voix à peine audible.
— Il est seul. Il observe. Et il n'intervient jamais directement. On dit que ces êtres sont des allégories, des métaphores pour expliquer l'inexplicable. Mais si ce n'était pas le cas ? Si l'un d'eux existait encore, aujourd'hui, au milieu de nous ?
Aaron ne répondit pas. Il regarda par la fenêtre. Les gouttes de pluie glissaient sur la vitre, et dans leur reflet, on aurait dit que son visage n'avait pas d'âge.
— Pourquoi me racontez-vous cela, professeur ?
— Parce que lorsque je vous regarde, je ne vois pas un étudiant. Je vois quelque chose de beaucoup plus ancien. Et cela me terrifie.
Le silence s'étendit entre eux, lourd comme une chape de plomb. La pluie redoubla sur les vitres. Au loin, un coup de tonnerre roula dans le ciel.
Aaron se leva, remit le livre à sa place et se dirigea vers la sortie. Avant de franchir la porte, il se retourna.
— Professeur, dit-il, le temps n'est pas une ligne droite. C'est une boucle. Et certaines choses ne devraient pas être cherchées.
Il disparut dans le couloir sombre.
Le professeur resta seul, le cœur battant. Il regarda ses mains tremblantes et se demanda pourquoi, soudain, il avait si froid.
Dehors, sous la pluie battante, Aaron traversa la cour à pas lents. Les autres étudiants couraient se mettre à l'abri, mais lui ne semblait pas remarquer l'eau qui ruisselait sur son visage. Il leva les yeux vers le ciel noir et murmura quelque chose que personne n'entendit.
À ce moment précis, dans l'horloge du clocher, les aiguilles s'arrêtèrent.
Puis repartirent en arrière.
Personne ne le remarqua. Personne sauf un corbeau perché sur la flèche, qui pencha la tête et observa Aaron s'éloigner, jusqu'à ce qu'il disparaisse dans la brume.