Chapter 2

Le Marché aux Mirages

Chaque jour, je parcours les rues dévastées, cherchant des pièces, négociant avec les marchands. Ils ont peu, mais parfois, un regard me rappelle que je ne suis pas totalement seule. L'espoir est une denrée rare.

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Le soleil de Gaza, même quand il se cachait derrière les nuages de poussière soulevés par le vent, brûlait ma peau fine. Chaque matin, je me levais avec la même douleur sourde dans le ventre, un rappel constant de la faim qui me tenait compagnie depuis que les bombes avaient emporté mes parents et réduit ma maison en gravats. Huit ans, c’était mon âge, mais j’avais vécu une vie entière dans ces ruines. Mon monde s’était effondré avec les murs de notre appartement, et depuis, je n’avais plus que mes jambes pour aller de l’avant, et ma voix pour supplier.

Les rues étaient un labyrinthe de décombres, de voitures calcinées et de cris étouffés. Je connaissais chaque recoin, chaque trou béant dans le sol qui pouvait m’engloutir si je ne faisais pas attention. Ma chasse quotidienne commençait là : fouiller dans les décombres, espérant trouver la pièce d’une livre égarée, un bout de métal brillant qui pourrait peut-être me valoir un morceau de pain sec. Souvent, je ne trouvais rien. Le vent se jouait de mes espoirs, dispersant la poussière et les miettes de ce qui avait été.

Le marché, c’était mon lieu de prédilection, même si c’était aussi le plus difficile. Les marchands, le visage marqué par la fatigue et la méfiance, étalaient leurs maigres trésors : quelques légumes flétris, des fruits trop mûrs, des sacs de grains dont les grains semblaient eux-mêmes avoir perdu leur vitalité. Ils étaient eux aussi des survivants, luttant pour chaque journée, et mon regard d’enfant suppliant n’était souvent qu’une nuisance de plus dans leur existence déjà précaire.

« Une pièce, monsieur ? S’il vous plaît, juste une pièce pour manger. » Ma voix était petite, rauque de sécheresse.

La plupart détournaient le regard. Certains me lançaient un regard noir, comme si j’étais la cause de leurs malheurs. D’autres, parfois, me donnaient une bouchée d’un fruit qu’ils ne parvenaient pas à vendre, une miette de pain. C’était rare, mais ces miettes étaient mon oxygène. Je me rappelais les visages. Il y avait le vieux marchand de dattes, dont les mains ridées tremblaient toujours un peu. Il me donnait parfois deux ou trois dattes, me disant d’une voix grave : « Va, petite. Que Dieu te protège. » Il y avait aussi la femme qui vendait des épices, ses yeux sombres toujours voilés de tristesse. Elle me regardait avec une douceur qui me serrait le cœur, mais elle avait rarement plus que ce qu’elle pouvait échanger contre de la nourriture pour sa propre famille.

Parfois, je trouvais une pièce. Une pièce, c’était une victoire. Je la gardais serrée dans ma main, comme un trésor fragile. Alors, je pouvais aller voir le boulanger, dont la boutique sentait encore le pain chaud, malgré les temps difficiles. Je négociais.

« Monsieur, j’ai une pièce. Pouvez-vous me donner un petit pain ? »

Il me regardait, pesait la pièce dans sa main. Souvent, il soupirait et me donnait un bout de pain, parfois un peu rassis, mais c’était du pain. C’était la chaleur, c’était la vie. Je le mangeais lentement, savourant chaque bouchée, le goût du blé me rappelant un monde avant, un monde où ma mère me préparait des repas chauds, où mon père me racontait des histoires avant de dormir.

Ce jour-là, le soleil était particulièrement cruel. J’avais passé la matinée à fouiller les décombres près de ce qui avait été l’école de mon quartier. Rien. Absolument rien. La faim me rongeait, plus forte que d’habitude. Je me suis assise près d’un étal de légumes, le dos appuyé contre un mur effondré, observant la foule affairée. Les visages étaient les mêmes, marqués par la lassitude, par la peur. Je tendais ma main, ma voix à peine audible.

« Une pièce… S’il vous plaît… »

Un homme passa. Il n’était pas comme les autres. Il ne marchait pas avec la hâte désespérée de ceux qui fuient ou qui cherchent. Son pas était mesuré, son regard, d’une couleur que je n’ai pas tout de suite identifiée, balayait la scène avec une intensité inhabituelle. Il portait des vêtements propres, d’une coupe qui me semblait étrange, et il n’avait pas l’air de faire partie de ce chaos quotidien. Il s’est arrêté près de l’étal où j’étais assise. Il a regardé les légumes, puis il m’a vue.

Ses yeux se sont posés sur moi. Ce n’était pas le regard habituel, ni l’indifférence, ni la pitié. C’était un regard… différent. Un regard qui semblait me voir, vraiment me voir, au-delà de mes haillons et de ma saleté. Il a posé une main sur un des légumes, un radis d’un rouge vif. Il ne l’a pas acheté. Il s’est penché légèrement vers moi.

« Tu as faim, petite ? »

Sa voix était douce, sans aucune trace de jugement. Elle résonnait dans mon esprit comme une mélodie oubliée. J’ai hoché la tête, incapable de parler, trop surprise par cette approche. Les gens autour de nous continuaient leur chemin, indifférents. C’était comme si le temps s’était ralenti autour de nous, nous isolant dans une bulle.

Il a sorti quelque chose de sa poche. Ce n’était pas une pièce. C’était un petit pain, encore chaud, enveloppé dans un morceau de papier propre. Il me l’a tendu. Mes mains ont tremblé en le prenant. Il était doux, il sentait bon. C’était bien plus qu’un simple pain ; c’était un cadeau, une offrande qui venait d’un autre monde.

« Merci », ai-je murmuré, la voix étranglée par l’émotion. J’ai regardé le pain, puis je l’ai regardé lui.

Il m’a souri. Un vrai sourire, qui éclairait son visage. « Tu t’appelles comment ? »

« Yasmine. »

« Yasmine. C’est un joli nom. Moi, je m’appelle Fares. »

Il s’est assis sur un caillou à côté de moi, sans se soucier de la poussière. Il a continué à me parler, me posant des questions sur ma vie, sur mes parents. J’ai raconté mon histoire, les mots sortant de ma bouche plus facilement que jamais. Il écoutait attentivement, son regard ne quittant jamais le mien. Il ne me regardait pas comme une mendiante, mais comme une petite fille qui avait beaucoup souffert.

« Tes parents… ils sont partis ? » a-t-il demandé doucement.

J’ai hoché la tête, sentant les larmes monter à mes yeux. J’ai serré le pain contre ma poitrine.

« C’était un bombardement. Une nuit. J’étais cachée sous le lit. Quand je suis sortie… il n’y avait plus rien. »

Fares a posé une main sur mon épaule. C’était la première fois depuis longtemps qu’un contact humain me réchauffait sans me faire peur.

« Je sais que c’est difficile, Yasmine. Je sais que cette guerre est une chose terrible. » Il a marqué une pause, son regard se perdant un instant vers l’horizon, là où les fumées des combats se mêlaient au ciel. « Et si je te disais qu’il y a un endroit où il n’y a pas de guerre ? Un endroit où tu pourrais être en sécurité, où tu pourrais aller à l’école, où tu pourrais rire sans avoir peur ? »

Mon cœur a fait un bond. Un endroit sans guerre ? L’idée était si lointaine, si irréelle, qu’elle me semblait être un rêve.

« Un tel endroit existe ? » ai-je demandé, ma voix pleine de doute et d’espoir mêlés.

« Oui, Yasmine. Ça s’appelle la France. Et je peux t’y emmener. »

La France. Je n’avais jamais entendu ce nom. Mais l’idée d’un endroit sans guerre… C’était comme un soleil qui perçait les nuages les plus épais.

« Comment ? » ai-je demandé, mon esprit tourbillonnant.

« Ce sera un voyage, Yasmine. Un voyage difficile. Il faudra être courageuse, et très discrète. Mais je promets de te protéger. Je promets de te faire sortir d’ici. »

Il a sorti un petit bout de papier et un crayon de sa poche. Il a écrit quelque chose, puis il m’a donné le papier. « Va à cet endroit, demain, à la même heure. Ne dis rien à personne. Compris ? »

J’ai regardé le papier. Il y avait une adresse. Mon cœur battait la chamade. Ce Fares, cet homme mystérieux qui venait de nulle part, me proposait une porte de sortie. Une porte de sortie de l’enfer.

« Oui », ai-je dit, ma voix ferme malgré mon jeune âge. « Oui, j’irai. »

Il m’a souri à nouveau. « Bien. Maintenant, mange ton pain. C’est la première étape. »

Il s’est levé, m’a saluée d’un signe de tête et s’est fondu dans la foule aussi silencieusement qu’il était apparu. Je suis restée assise là, le pain chaud entre mes mains, le poids de la promesse de Fares et l’espoir d’un nouveau départ tourbillonnant dans ma tête. J’ai regardé le papier, l’adresse gravée dans mon esprit. La faim était toujours là, mais elle était moins pressante. Elle était recouverte par une nouvelle sensation, une sensation d’aventure, de danger, mais surtout, d’espoir. Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas peur de l’avenir. J’avais hâte d’y être. Le marché aux mirages venait de me montrer un mirage bien réel, une promesse de vie loin des ruines de mon enfance.

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