Chapter 3

Un Visage dans la Foule

Aujourd'hui, près du marché, un homme s'arrête. Il ne me repousse pas. Son regard est différent, plein de douceur. Il s'appelle Fares. C'est la première fois qu'on me regarde ainsi depuis longtemps.

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Le soleil brûlait sans pitié, une fournaise impitoyable qui transformait les ruines en braises ardentes. Chaque rayon qui transperçait les toits éventrés semblait me rappeler ce que j’avais perdu. Mes parents, leur rire, la chaleur de leurs bras… tout s'était effondré dans un fracas assourdissant, laissant derrière moi un silence pesant et une faim qui me tordait les entrailles. J’avais huit ans, mais je me sentais vieille, le poids du monde sur mes frêles épaules. La rue était ma maison, les décombres mon terrain de jeu, et la survie ma seule leçon.

Les gens du marché, leurs visages marqués par la fatigue et la méfiance, étaient devenus les décors mouvants de mon existence. Je me faufilais entre les étals, le regard balayant le sol à la recherche d’une pièce égarée, d’un bout de tissu inutile qui pourrait être troqué contre une bouchée de pain. Parfois, la chance me souriait, une pièce de monnaie roulait sous mes doigts, un trésor sorti de l’oubli. Alors, je me dirigeais vers le marchand de dattes, le cœur battant la chamade, espérant qu’il me céderait un fruit séché contre ma maigre pitance. Les négociations étaient rudes, mes mots souvent hésitants face à leurs regards impénétrables. « S’il vous plaît, juste une petite datte… » Murmurais-je, ma voix à peine audible. La plupart détournaient le regard, plongés dans leurs propres misères, ou me repoussaient d’un geste sec. « Va-t'en, petite, je n'ai rien pour toi. » Ces mots étaient comme des coups de poignard, mais je ne pouvais pas me permettre de pleurer. Les larmes ne nourrissent pas.

Ce jour-là, la chaleur était encore plus suffocante que d’habitude. L’air vibrait, chargé de poussière et de la puanteur âcre des détritus. J’avais passé toute la matinée à rôder, ma maigre récolte se limitant à quelques miettes de pain rassis et une seule pièce de cuivre. J’avais essayé de la troquer contre une orange juteuse, mais le marchand avait secoué la tête, ses yeux sombres ne reflétant aucune once de pitié. Le désespoir commençait à me ronger. J’imaginais le goût sucré du fruit, la fraîcheur qui apaiserait ma gorge sèche.

Je m’étais assise près d’une pile de gravats, là où l’ombre d’un mur effondré offrait un maigre répit. Les bruits du marché parvenaient jusqu’à moi, un brouhaha incessant de voix, de cris de marchands, de bêlements de chèvres. C’était le son de la vie qui continuait, malgré tout. Soudain, un mouvement attira mon attention. Un homme se tenait là, à quelques pas de moi. Il n’était pas comme les autres. Son vêtement, bien que simple, semblait propre et moins usé que ceux des habitués. Mais ce qui me frappa le plus, c’était son regard.

Il me regardait. Pas à travers moi, pas avec cette indifférence polie qui masquait souvent le dédain. Il me regardait vraiment. Ses yeux étaient d’un brun profond, doux, et il y avait dans leur profondeur une lueur que je n’avais pas vue depuis… depuis si longtemps que je ne pouvais même pas me souvenir. Ce n’était pas la pitié condescendante des rares bienfaiteurs, ni la curiosité malsaine des curieux. C’était quelque chose de plus, une sorte de compréhension silencieuse, une chaleur qui semblait émaner de lui.

Je me redressai instinctivement, mon corps se bandant comme un ressort tendu. Mes mains se serrèrent sur mon petit morceau de tissu qui me servait de besace. Était-il un nouveau marchand ? Allait-il me proposer quelque chose ? Ou allait-il simplement me chasser comme les autres ? Mon cœur se mit à battre la chamade, un mélange d’appréhension et, je l’avoue, d’une pointe d’espoir déraisonnable.

L’homme fit un pas vers moi. Je me préparai à reculer, mais il s’arrêta, gardant une distance respectueuse. Un léger sourire effleura ses lèvres, un sourire qui ne touchait pas seulement sa bouche, mais qui éclairait aussi ses yeux.

« Bonjour, petite », dit-il d’une voix calme, à peine plus forte que le murmure du vent.

Sa voix était douce, mélodieuse, presque comme une berceuse. Elle ne portait aucune trace de l’agressivité ou de l’impatience que j’avais appris à associer aux voix des adultes. Je ne répondis pas tout de suite, incapable de détacher mon regard du sien. Il me semblait qu’il voyait au-delà de mes vêtements déchirés, au-delà de ma crasse, au-delà même de la faim qui me tenaillait. Il voyait Yasmine.

Finalement, je murmurai un timide « Bonjour ». Ma voix était rauque, peu habituée à parler.

Il s’agenouilla lentement, afin de se mettre à ma hauteur. Le geste était simple, mais il me parut incroyablement lent, délibéré, comme s’il voulait me montrer qu’il n’avait aucune intention de me faire peur.

« Comment t’appelles-tu ? » demanda-t-il.

« Yasmine », réussis-je à articuler.

« Yasmine », répéta-t-il, le nom sonnant étrangement beau dans sa bouche. « C’est un joli nom. Je m’appelle Fares. »

Fares. Je répétai son nom dans ma tête. Fares. Il n’avait pas l’air d’un marchand, ni d’un soldat. Son visage était jeune, mais il y avait une maturité dans ses yeux, une connaissance du monde qui dépassait son âge apparent.

« Tu cherches quelque chose, Yasmine ? » demanda-t-il, son regard balayant les décombres autour de nous.

Je hochai la tête, puis secouai la tête. C’était compliqué. Je cherchais de la nourriture, bien sûr, mais je cherchais aussi autre chose. Un abri, de la sécurité, un peu de douceur dans ce monde de rudesse. Je ne savais pas comment l’expliquer.

Il sembla comprendre mon dilemme. Il sortit de sa poche une petite datte, pas grande, mais d’un brun appétissant. Mon regard se fixa sur elle.

« Tiens », dit-il en me la tendant. « C’est pour toi. »

Je la pris avec une main tremblante. La chaleur de sa main avait effleuré la mienne, et une sensation étrange, agréable, m’avait parcouru. Je le remerciai d’un murmure, et je portai la datte à mes lèvres. Le sucre explosa dans ma bouche, une douceur divine qui chassa un instant la faim. C’était le plus beau jour depuis… depuis longtemps.

Fares me regardait manger, un léger sourire toujours présent sur son visage. Il ne me pressait pas, ne me jugeait pas. Il était juste là, une présence rassurante dans le chaos ambiant.

« Tu es seule, Yasmine ? » demanda-t-il après un moment de silence.

Cette question me serra le cœur. La réponse était évidente, mais la prononcer à voix haute était toujours une douleur nouvelle. Je hochai la tête, mes yeux se remplissant de larmes que je m’efforçai de retenir. La mort de mes parents, le souvenir de leur maison en ruines, tout cela me submergea.

Fares ne dit rien immédiatement. Il laissa le silence s’installer, un silence différent de celui de la guerre, un silence empreint de compassion. Puis, il ajouta, sa voix plus grave :

« Je peux t’aider, Yasmine. »

Mon cœur fit un bond. Aide ? Qu’est-ce que cela signifiait ? Les gens parlaient souvent d’aide, mais elle se limitait à quelques miettes jetées à la volée.

« Comment ? » demandai-je, mon regard fixé sur lui, plein d’une curiosité mêlée de méfiance.

Il hésita un instant, comme s’il pesait ses mots. « Je peux t’emmener loin d’ici. Loin de tout ça. Dans un endroit où il n’y a pas de guerre. »

Je le regardai, incrédule. Loin d’ici ? Un endroit sans guerre ? C’était comme un rêve, un conte de fées. Je n’avais jamais imaginé une telle chose possible. La France, peut-être ? J’avais entendu des murmures sur des pays lointains, des terres de paix, mais cela semblait appartenir à un autre monde.

« En France ? » murmurai-je, la réponse à ma propre question me semblant absurde.

Il hocha la tête. « Oui, en France. »

Mes yeux s’écarquillèrent. France. Le nom résonnait comme une promesse. Une promesse de sécurité, de nourriture, d’un lit chaud. Une promesse de ne plus avoir peur à chaque explosion, de ne plus avoir le ventre vide.

« Mais… comment ? » demandai-je, ma voix tremblante d’excitation et d’effroi. Le voyage semblait impossible, d’une complexité inimaginable.

« C’est un voyage dangereux », admit Fares. « Il faudra être très prudente. Mais je connais le chemin. Et je ferai tout pour te protéger. »

Je le regardai, cherchant dans ses yeux la preuve de ses paroles. Il y avait une conviction profonde, une détermination qui me rassura plus que toutes ses explications. Il était sérieux. Il voulait vraiment m’emmener.

« Tu… tu veux vraiment m’emmener avec toi ? »

« Oui, Yasmine. Je le veux. Tu ne mérites pas de vivre comme ça. Personne ne le mérite. »

Ces mots, simples mais sincères, me firent fondre. C’était la première fois depuis des mois que quelqu’un me disait que je méritais mieux. Que je méritais d’être sauvée. Une vague d’émotion me submergea. Je voulais hurler de joie, mais je ne pus que suffoquer un « Oui ».

Fares me tendit la main. Je la regardai, hésitante. Sa main était grande, forte. Elle représentait un avenir incertain mais plein d’espoir. Je la pris, ma petite main se perdant dans la sienne. Sa peau était chaude, rassurante.

« Nous partirons bientôt », dit-il. « Sois prête. Et surtout, ne dis rien à personne. C’est notre secret. »

Je hochai la tête, incapable de parler. Mon esprit tournait à mille à l’heure. La France. Un nouveau départ. L’idée était à la fois exaltante et terrifiante. J’allais quitter Gaza, les ruines que je connaissais si bien, le visage des gens endurcis par la guerre. J’allais quitter ma vie d’avant, aussi misérable soit-elle.

Fares se releva, puis me fit signe de le suivre. Je me levai à mon tour, ma datte serrée précieusement dans ma main. Il ne me regarda pas en arrière, sachant que je le suivrais. Je le suivis, mes pas légers malgré la poussière, mon cœur battant au rythme d’une nouvelle aventure. Le soleil continuait de brûler, mais pour la première fois depuis longtemps, il ne me semblait plus aussi hostile. Il était le témoin silencieux d’une promesse, d’un espoir né au milieu des décombres. Fares était mon guide, mon sauveur, et le chemin qu’il m’ouvrait semblait enfin mener vers une vie où la peur n’aurait plus le dernier mot. Le marché aux mirages venait de me révéler son plus grand prodige.

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