Chapter 1

Les Ruines de mon Enfance

Je m'appelle Yasmine, j'ai 8 ans. Gaza est ma maison, mais les bombes ont tout détruit, y compris mes parents. Je vis dans les décombres, mendiant pour un morceau de pain. La faim est une douleur constante.

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Je m'appelle Yasmine. J'ai huit ans, ou du moins, c'est ce que je crois. Les dates ont perdu leur sens depuis que le ciel a cessé d'être bleu pour devenir une toile de feu et de décombres. Gaza est ma maison, mais aujourd'hui, elle n'est plus qu'une étendue de ruines silencieuses, hantée par les fantômes des rires qui n'existent plus. Mes parents… ils sont partis. Emportés par le rugissement assourdissant d'une nuit qui n'a jamais vraiment fini. Je me souviens de leurs visages, de leurs mains serrant les miennes, puis du vide. Un vide béant, rempli seulement par la poussière et la peur.

Ma vie se résume à une quête incessante. Chaque lever de soleil est une nouvelle bataille contre la faim qui me tord les entrailles, une douleur sourde qui ne me quitte jamais. Je fouille les décombres, mains nues, cherchant des trésors que personne d'autre ne veut. Un bouton brillant, un morceau de tissu encore intact, parfois, avec un peu de chance, une pièce de monnaie échappée des poches d'un passant pressé. Ces pièces sont mon espoir, mon seul moyen de négocier un peu de ce qui reste de ce monde.

Je m'approche des étals du marché, là où les marchands tentent encore de vendre quelques fruits flétris ou du pain sec. Leurs regards sont souvent fuyants, empreints d'une lassitude profonde. Je tends ma main maigrelette, une supplique muette. "S'il vous plaît… juste un peu…" Ma voix est un murmure fragile, souvent noyée par le brouhaha des conversations, par le bruit lointain des sirènes. Parfois, un regard se pose sur moi, un éclair de pitié dans des yeux fatigués. Mais plus souvent, c'est l'indifférence. On a trop vu d'enfants comme moi, trop de misère pour s'attarder sur chaque visage amaigri.

"Tu n'as rien pour moi aujourd'hui, Yasmine," me dit un jour le vieux marchand de légumes, sa voix rauque comme du gravier. Il secoue la tête, ses rides profondes creusant son visage marqué. "Les temps sont durs pour tout le monde."

Je serre les poings, la déception me brûlant la gorge. "Mais j'ai trouvé… j'ai trouvé ça," je lui montre une petite pièce de cuivre, brillante sous le soleil pâle. Je l'ai trouvée coincée entre deux briques éventrées, comme un cadeau offert par les décombres eux-mêmes.

Il jette un coup d'œil à la pièce, puis à moi. Un soupir s'échappe de ses lèvres. "C'est peu, ma petite. Mais… attends." Il fouille sous son étal et en ressort une petite tomate, pas aussi vermeille que celles qu'il vendait autrefois, mais encore comestible. "Tiens. Et sois prudente."

Je saisis la tomate avec une gratitude immense, la serrant contre ma poitrine comme si c'était le plus précieux des joyaux. "Merci, monsieur. Merci beaucoup." Je m'éloigne rapidement, savourant déjà l'idée de ce petit goût de fraîcheur, de ce moment où la faim sera un peu moins dévorante.

Les gens de Gaza sont devenus des ombres. Chacun est perdu dans sa propre lutte pour survivre. Ils marchent vite, le regard baissé, comme s'ils craignaient de croiser le regard d'un autre, de devoir partager le peu qu'ils possèdent. La méfiance s'est installée, une carapace forgée par la peur et la perte. Je comprends. Quand chaque jour est un combat, l'empathie devient un luxe que peu peuvent s'offrir. Mais cela ne rend pas la solitude moins pesante, ni le sentiment d'être invisible moins douloureux.

Je me souviens d'une fois, j'avais à peine six ans. Ma mère m'avait serrée fort dans ses bras, me murmurant des histoires de mondes merveilleux, de jardins fleuris où les enfants riaient sans crainte. "Tu es comme une petite fleur, Yasmine," disait-elle, ses yeux pétillant d'amour. "Même dans la terre la plus aride, une fleur trouve toujours le moyen de pousser." Je ne comprenais pas tout à l'époque, mais je sentais la chaleur de ses mots, la force qu'elle voulait me transmettre. Maintenant, ses mots résonnent en moi comme un écho lointain, une promesse d'une force que j'essaie encore de trouver.

Un jour, alors que je me tenais près d'un amas de gravats qui ressemblait autrefois à une boulangerie, le vent charriant une odeur âcre de poussière et de désespoir, je vis un homme. Il n'était pas comme les autres. Ses vêtements n'étaient pas déchirés, son visage n'exprimait pas la même lassitude profonde. Il s'arrêta, son regard ne glissant pas sur moi comme une feuille morte, mais s'ancrant, me voyant vraiment. Il y avait quelque chose dans ses yeux, une lueur de compassion, une profondeur qui me surprit. Il s'appelait Fares.

Je m'attendais à ce qu'il passe son chemin, comme tant d'autres. Mais il s'approcha. Mon cœur battit plus fort, une combinaison d'appréhension et d'une curiosité nouvelle. Je me redressai, tentant de cacher la saleté sur mes vêtements, l'épuisement sur mon visage.

"Bonjour," dit-il d'une voix douce, mais ferme. "Comment t'appelles-tu ?"

Je restai silencieuse un instant, surprise par cette question simple, par cette approche directe. "Yasmine," murmurai-je enfin.

Il hocha la tête, un léger sourire effleurant ses lèvres. "Yasmine. C'est un joli nom." Il regarda autour de lui, son regard balayant les ruines avec une tristesse contenue. "C'est un endroit difficile pour une enfant."

Je haussai les épaules, habituée à cette constatation. "C'est la vie," dis-je, reprenant la phrase que j'entendais le plus souvent.

"Non," dit-il, son regard se portant à nouveau sur moi, intense. "Ce n'est pas la vie que les enfants devraient connaître." Il s'accroupit à ma hauteur, et pour la première fois, je ne me sentis pas comme une mendicante insignifiante, mais comme quelqu'un à qui l'on parle, à qui l'on prête attention. "Yasmine, est-ce que tu aimerais voir un endroit où il n'y a pas de guerre ? Où les enfants peuvent jouer et aller à l'école ?"

Mes yeux s'écarquillèrent. Un endroit sans guerre ? C'était comme imaginer un ciel sans nuages noirs, un soleil qui réchauffe sans brûler. L'idée était si lointaine, si irréelle, que je ne savais pas si je devais y croire. "Un endroit comme ça… ça existe ?" ma voix était pleine d'incrédulité.

"Oui," dit Fares, son assurance me rassurant un peu. "Ça existe. Et je peux t'y emmener."

Mon esprit s'emballa. M'emmener ? Loin d'ici ? Loin de la faim, de la peur, des bruits assourdissants qui déchiraient le ciel ? C'était une promesse trop belle pour être vraie. Je le regardai, cherchant des signes de tromperie dans ses yeux, mais je n'y trouvai qu'une sincérité désarmante.

"Mais… comment ?" demandai-je, le doute reprenant le dessus. "C'est dangereux de partir."

"Nous serons prudents," répondit-il. "Très prudents. Il faudra être courageuse, Yasmine. Plus courageuse que tu ne l'as jamais été." Il me tendit la main, une main forte et propre. "Veux-tu essayer ?"

Mon regard se porta sur sa main tendue, puis sur les ruines qui m'entouraient. Les décombres familiers, le ciel incertain, la faim lancinante. Et en face, une main qui offrait une échappatoire, une promesse d'un avenir différent. C'était une décision qui ressemblait à un saut dans le vide, mais l'idée d'un ailleurs, d'une vie où je ne serais pas seulement une orpheline mendiant sa survie, était trop séduisante.

Je mis ma petite main dans la sienne. Sa prise était ferme, rassurante. "Oui," dis-je, ma voix plus assurée cette fois. "Je veux bien essayer."

Un sourire sincère éclaira son visage. "Bien. Alors prépare-toi, Yasmine. L'aventure commence maintenant."

Il y eut un murmure dans la foule, des regards curieux. Certains me dévisageaient avec suspicion, d'autres avec une pointe d'envie. Qu'est-ce que cet homme voulait à cette petite mendicante ? Mais je ne fis pas attention. Je me concentrais sur la main de Fares, sur la chaleur qu'elle dégageait, sur l'espoir qu'elle semblait porter.

Nous nous éloignâmes du marché, marchant rapidement, me guidant à travers des ruelles moins fréquentées, évitant les regards trop insistants. Chaque pas me rapprochait de l'inconnu, de cette promesse d'une vie meilleure. Mon cœur battait la chamade, un mélange d'excitation et de peur. L'aventure, comme disait Fares. Mais c'était une aventure née de la nécessité, une fuite déguisée en quête.

Nous arrivâmes dans un endroit plus reculé, près des limites de la ville, où les habitations étaient moins nombreuses et les décombres plus imposants. Fares me conduisit vers un véhicule discret, caché sous une bâche. Il m'aida à monter à l'intérieur, puis s'installa au volant.

"Le voyage sera long et il y aura des moments difficiles," m'expliqua-t-il en démarrant le moteur. Le vrombissement était différent de celui des véhicules militaires, plus discret, plus furtif. "Nous devrons rester cachés, ne pas attirer l'attention. Ta bravoure sera mise à l'épreuve, Yasmine."

Je hochai la tête, mon regard fixé sur le paysage qui défilait par la fenêtre. Les bâtiments éventrés, les cratères béants, les traces d'une vie brisée. C'était mon monde, le seul que j'avais jamais connu. Le voir s'éloigner, c'était comme laisser une partie de moi-même derrière. Mais une autre partie, une petite étincelle d'espoir, commençait à s'allumer, alimentée par la promesse de Fares.

Alors que le soleil commençait à décliner, peignant le ciel de teintes orangées et pourpres, des teintes qui me rappelaient étrangement les couchers de soleil avant la guerre, je sentis une main se poser doucement sur mon épaule. C'était Fares.

"Nous avons fait le premier pas, Yasmine," dit-il. "Le plus dur est souvent de commencer. Accroche-toi à cet espoir. Il te portera."

Je me blottis contre le siège, sentant la fatigue m'envahir. Mais pour la première fois depuis longtemps, ce n'était pas la fatigue du désespoir, mais celle d'un long voyage qui promet une destination. L'aventure commençait, et même si l'inconnu me donnait des frissons, je savais que je ne pouvais pas faire demi-tour. Mon enfance à Gaza, faite de ruines et de mendicité, était en train de se transformer en un souvenir lointain, tandis qu'un nouveau chapitre, plein de dangers et de promesses, s'ouvrait devant moi. La nuit tombait sur Gaza, mais pour moi, une nouvelle aube commençait à poindre.

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