Chapter 2
Le Fichier Impossible
La vidéo "MINUIT" montre une rue déformée et un reflet décalé. Une voix demande "Avez-vous entendu parler du signal de minuit ?". Le reflet montre une entité dans leur studio, puis une autre personne derrière eux.
Ace se leva d’un bond, ses yeux écarquillés fixant l’écran qui venait de s’éteindre pour laisser place à un dossier vierge, puis à une unique vidéo nommée “MINUIT”. Le silence qui s’était installé dans le studio, épais et chargé d’une tension nouvelle, était maintenant brisé par le souffle rapide d’Ace.
« Ok. Ça, c’est pas normal. » Sa voix, d’habitude assurée lorsqu’il filmait, était maintenant empreinte d’une inquiétude palpable. Il jeta un regard furtif à Cerise, qui se serrait un peu plus contre son siège, ses mains agrippées aux accoudoirs comme si elle cherchait un point d’ancrage dans cette réalité qui semblait soudainement glisser sous leurs pieds.
M-Dark, lui, était déjà penché sur son clavier, ses doigts effleurant les touches avec une précision mécanique, mais son regard était perdu dans le vide, comme s’il tentait de démêler les fils d’une énigme qui le dépassait. Il cliqua sur le dossier “MINUIT”. À l’intérieur, une seule vidéo. Pas de date, pas d’origine, aucun métadonnées. Juste un bouton “lecture”. Un simple bouton qui semblait contenir tout le poids de leur angoisse grandissante.
Cerise hésita, sa voix un murmure tremblant. « Si on clique… on sait même pas ce que c’est. On y va à l’aveugle. »
M-Dark leva les yeux vers elle, un éclair de détermination traversant son regard. « Justement. C’est peut-être la seule façon de comprendre. » Il n’attendit pas de réponse, ses doigts se posant sur la souris. La vidéo se lança.
L’écran devint noir. Un noir absolu, profond, qui semblait aspirer la lumière même du studio. Puis, lentement, une image commença à se former. Une rue. Une rue vide, baignée dans une obscurité presque totale, éclairée seulement par la lueur blafarde d’un lampadaire lointain. La caméra tremblait légèrement, donnant l’impression qu’elle était tenue à la main, par quelqu’un qui se déplaçait avec une précaution infinie. On entendait une respiration, irrégulière, proche du micro, comme si celui qui filmait était à bout de souffle, ou peut-être… effrayé.
Puis, une voix. Une voix grave, posée, mais chargée d’une étrange proximité, comme si elle parlait directement à leurs oreilles. « Vous avez déjà entendu parler du signal de minuit ? »
Ace recula dans son fauteuil, son corps se tendant comme un arc. « Non. Stop. J’aime pas ça. » Il cherchait le regard de M-Dark, espérant y trouver une lueur de raison, une invitation à arrêter cette descente dans l’inconnu. Mais M-Dark était captivé, ses yeux rivés sur l’écran, une fascination mêlée d’appréhension le tenant en haleine.
Dans la vidéo, la caméra se tourna lentement. Un miroir apparut dans le champ. Un vieux miroir, à la surface ternie, comme ceux que l’on trouve dans les maisons abandonnées. Mais ce que la caméra révélait dans le reflet n’était pas tout à fait ce que l’on voyait à l’écran. Le reflet ne bougeait pas en même temps. Il y avait un décalage, une infime seconde de latence. Et puis, le reflet sourit. Un sourire lent, dérangeant, qui se dessinait sur le visage de la personne qui regardait dans le miroir, mais avec un demi-seconde de retard.
Cerise se figea, sa voix se perdant dans un murmure étranglé. « Coupez. S’il vous plaît, coupez. » La manœuvre de ce reflet, cette dissonance entre l’image et sa représentation, était d’une horreur subtile, insidieuse, qui s’insinuait sous la peau.
M-Dark ne bougea pas. Ses doigts étaient figés sur la souris. Dans le miroir, quelque chose d’autre apparut. Une ombre, puis une silhouette, derrière la personne qui regardait. Une silhouette qui semblait se tenir dans le fond d’une pièce. Une pièce qui ressemblait étrangement au studio. À leur studio. Mais les détails étaient différents. La disposition des meubles, la couleur des murs… ce n’était pas tout à fait chez eux. C’était une version déformée, une écho inquiétant de leur propre espace de travail.
Puis, le son monta d’un coup, brutal, envahissant. La voix, plus forte, plus pressante, résonna dans la pièce, semblant venir de partout à la fois. « Vous l’avez déjà activé. »
L’écran devint noir. Instantanément. Comme si une main invisible avait arraché la lumière. Les lumières du studio, celles qui les éclairaient depuis le début de leur session de montage, clignotèrent une fois, deux fois, puis s’éteignirent dans un dernier sursaut. Un silence assourdissant s’abattit sur eux, un silence seulement troublé par leur propre respiration haletante. Le PC, qui avait jusque-là été le centre de leur univers numérique, s’éteignit dans un léger soupir électronique.
Ace se redressa, sa chaise grinçant sur le sol. « Ok, là, c’est… c’est trop. On arrête tout. On sort d’ici. Maintenant. » Il se dirigea vers la porte, sa main tendue vers la poignée. Il la saisit, la tourna. Rien. La porte ne bougea pas. Elle était verrouillée. Verrouillée de l’intérieur.
« Quoi ? » Sa voix était empreinte d’incrédulité. Il secoua la poignée, plus fort. Toujours rien. La porte semblait scellée, impénétrable.
Cerise se leva à son tour, ses yeux parcourant la pièce avec une angoisse croissante. Elle tenta la poignée à son tour. Même résultat. La porte était fermée. « Elle est verrouillée. Comment c’est possible ? On n’a rien touché ! »
M-Dark, quant à lui, ne regardait pas la porte. Ses yeux étaient fixés sur les écrans de surveillance qui se trouvèrent être, par un étrange hasard, allumés. Toutes les caméras de sécurité, celles qui étaient censées filmer les alentours du studio et les accès, s’étaient activées toutes seules. Et sur chaque écran, une image différente. Sur l’une, on les voyait. M-Dark, Ace, Cerise. Assis à leurs postes, figés, comme des statues de cire. Mais sur une autre caméra, celle qui donnait sur le couloir principal, on voyait une version d’eux-mêmes. Une version qui se déplaçait. Une version qui ressemblait à leurs doubles, mais qui semblait agir indépendamment. Comme si leurs propres corps étaient utilisés par une autre conscience.
« Regardez… » dit M-Dark, sa voix étrangement calme, presque détachée. Il pointait du doigt un des moniteurs. Sur celui-ci, une des caméras, celle qui filmait le fond du studio, montrait un couloir. Mais ce n’était pas le couloir familier de leur immeuble. C’était un endroit plus ancien, plus délabré. Les murs étaient fissurés, la peinture écaillée. Et au bout du couloir, une porte. Une porte massive, en bois sombre, sur laquelle était gravé, en lettres capitales, le mot : **MINUIT**. Juste en dessous, une autre inscription, plus petite : **ACCÈS REFUSÉ**.
Ace souffla, son angoisse se transformant en une forme de sidération. « On n’est pas dans le studio… »
Cerise répondit, sans quitter l’écran des yeux, sa voix empreinte d’une compréhension effrayante. « Si… mais pas complètement. C’est comme si… on était un peu partout. Et nulle part. »
Sur la vidéo diffusée par cette caméra, une silhouette s’approchait de la porte “MINUIT”. La silhouette se déplaçait avec une lenteur délibérée, chaque pas semblant peser une tonne. Elle s’arrêta net devant la porte. C’était une version de M-Dark. Un M-Dark qui portait les mêmes vêtements, qui avait la même coupe de cheveux. Mais son visage était marqué par une expression qu’ils ne lui connaissaient pas : une forme de mélancolie profonde, de lassitude infinie. Il leva la tête. Lentement. Et fixa directement l’objectif de la caméra. Comme s’il les voyait. Comme s’il les percevait à travers le temps et l’espace.
« Vous êtes en train de nous regarder ? » demanda la version de M-Dark dans l’écran. Sa voix était la même que celle qu’ils avaient entendue dans la vidéo, mais teinté d’une tristesse désespérée.
Un silence total s’abattit sur la pièce réelle. Le temps semblait s’être arrêté. M-Dark sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Un frisson le parcourut. Il sortit l’appareil. L’heure affichée était 23:59:58. Deux secondes avant minuit. Le message qui s’affichait était toujours le même : **23:59:58**. Puis, une seconde ligne apparut, comme écrite à la main, en temps réel : **Vous serez trois à minuit. Toujours.**
Ace chuchota, sa voix brisée par la peur. « Dites-moi que ça s’arrête là… Dites-moi que c’est la fin. »
23:59:59. La dernière seconde avant le passage à un nouveau jour.
Et puis, minuit.
Toutes les lumières du studio s’éteignirent. Pas comme une panne, mais comme un effacement. Un effacement soudain et total de toute luminosité. Un noir absolu, plus profond encore que celui qu’ils avaient vu dans la vidéo.
Et dans ce noir complet, dans ce silence pesant, une quatrième respiration apparut dans la pièce. Une respiration lente, profonde, qui n’appartenait ni à M-Dark, ni à Ace, ni à Cerise. Ils étaient censés être trois. Mais le son de cette quatrième respiration, le souffle chaud et humide qui effleura leurs visages, prouvait qu’ils n’étaient plus seuls. Le signal de minuit était bien plus qu’une histoire. Il était arrivé. Et il était là, avec eux, dans le noir.