Chapter 2
La baguette et le croissant magique
Premiers rendez-vous chaotiques. Elara tente de faire flotter des croissants, Barnabé s'interroge sur l'odeur de pain d'épices de la baguette d'Elara. Leurs mondes s'entrechoquent avec humour.
Elara, la baguette toujours un peu trop proche de son nez, fixait le croissant posé sur la table de la petite cuisine de Barnabé. Elle avait passé la matinée à essayer de perfectionner son sortilège de lévitation, le même qui avait, par une étrange pirouette du destin, fait apparaître Barnabé devant elle alors qu'elle cherchait un prince charmant et non un maître de la mie. Le sortilège, censé attirer « l’âme sœur princière », avait visiblement un sens de l’humour très particulier. Ou alors, c’était l’univers qui avait une dent contre elle.
« Alors, tu as vu ? » demanda-t-elle, les yeux pétillants d’anticipation. Elle avait visualisé le croissant s’élevant gracieusement, tourbillonnant comme une feuille d’automne bercée par une brise invisible. Ce qui se passa fut… différent. Le croissant émit un léger couinement, se dandina d’un millimètre, puis retomba lourdement sur son assiette, l’air un peu penaud.
Barnabé, penché sur une pâte à brioche qu’il pétrissait avec une habileté qui, pour Elara, rivalisait avec les incantations les plus complexes, leva un sourcil. « Vu quoi, Elara ? Qu’il est un peu… mou ? C’est peut-être le manque de soleil ce matin. »
Elara soupira, un son léger comme le froissement d’un parchemin ancien. « Non, non, je voulais qu’il… qu’il s’envole ! Comme dans les contes ! Un croissant magique ! » Elle agita sa baguette, une fine brindille de saule au bout de laquelle une petite lumière vacilla puis s’éteignit dans un petit « pshitt » décevant.
Barnabé s’essuya les mains sur son tablier immaculé. Il avait un sourire doux, celui qui vous donnait envie de confier tous vos secrets, même ceux sur vos tentatives ratées de faire léviter des viennoiseries. « Les croissants, ma chère Elara, sont faits pour être mangés, pas pour faire des acrobaties. Et franchement, s’ils se mettaient à voler, ça deviendrait compliqué pour les clients. Imaginez la scène : un croissant qui s’échappe, qui vous fait la course dans la rue… Le chaos ! »
Il s’approcha d’elle, son regard d’un bleu profond scrutant le visage d’Elara, qui était déjà constellé de petites miettes de farine. Elle avait un grain de folie adorable, une façon de voir le monde à travers des filtres de paillettes et de sorts oubliés. Il ne comprenait pas grand-chose à la magie, mais il était fasciné par la façon dont ses yeux s’illuminaient lorsqu’elle parlait de ses incantations, même quand elles finissaient en… flop.
« Et ta baguette, » reprit Barnabé, la prenant délicatement entre ses doigts. Elle était d’un bois sombre et lisse, ornée de minuscules runes gravées à la main. « Elle a une odeur… étrange. Un peu comme… » Il renifla à nouveau. « Du pain d’épices ? »
Elara rougit légèrement. « Ah, ça ? C’est… c’est une petite touche personnelle. Pour la concentration. Et aussi, pour que ça sente bon au cas où je devrais la garder dans ma poche trop longtemps. Parfois, les ingrédients magiques… ça sent un peu fort. » Elle pensa à une potion de transformation de grenouille qu’elle avait accidentellement laissée mariner trop longtemps dans son aiguière. L’odeur avait nécessité trois jours de ventilation intensive et l’intervention d’un elfe purificateur d’air.
Barnabé gloussa, un son chaleureux qui résonna dans la petite boulangerie. « Je vois. Alors, si je comprends bien, ta baguette est un peu comme un pain d’épices magique qui, parfois, essaie de faire voler des croissants ? »
« Exactement ! » s’exclama Elara, ravie qu’il saisisse enfin l’essence de sa… démarche. « Tu vois, tu commences à comprendre ! »
Le premier rendez-vous, organisé par Elara avec une méticulosité digne d’un grand stratège magique, avait été un spectacle en soi. Elle avait choisi un endroit pittoresque : un petit bosquet enchanté aux abords de la forêt, où les lucioles dansaient même en plein jour et où les fleurs murmuraient des secrets doux aux oreilles attentives. Barnabé, lui, avait apporté un panier pique-nique rempli de ses meilleures créations : des petits pains au chocolat encore tièdes, une tartelette aux fruits rouges d’une perfection inégalée, et une bouteille de limonade maison pétillante.
Au moment où Barnabé sortait une petite boîte de macarons colorés, Elara, dans un élan de romantisme, avait voulu ajouter une touche de magie à la scène. Elle avait murmuré une incantation censée rendre les couleurs plus vives, l’air plus doux, et la musique des oiseaux plus mélodieuse. Le résultat fut que les macarons, au lieu de devenir simplement plus brillants, se mirent à clignoter doucement, chacun dans une couleur différente. Et les chants des oiseaux se transformèrent en une sorte de chœur cacophonique, comme s’ils débattaient passionnément de la meilleure façon de picorer des graines.
Barnabé avait regardé les macarons lumineux, puis le ciel où les oiseaux semblaient s’engueuler cordialement, et avait sincèrement demandé : « C’est une nouvelle technique de pâtisserie ? Les macarons qui font de la lumière ? Et les oiseaux… ils font un karaoké ? »
Elara, rouge pivoine, avait bafouillé : « C’est… une nouvelle mode ! Dans le monde des sorciers. On appelle ça… le scintillement gustatif et l’harmonie aviaire. Très tendance. »
Barnabé, imperturbable, avait souri et pris un macaron clignotant. « Fascinant. Alors, dites-moi, ce scintillement… ça change le goût ? »
Elle avait secoué la tête, dépitée mais amusée. « Non, pas vraiment. Juste… plus de… paillettes dans ta vie. »
« J’ai déjà beaucoup de paillettes dans ma vie, » avait-il dit, en pointant du doigt la farine qui recouvrait ses mains et son tablier, et qui, il est vrai, avait un certain éclat sous le soleil. « C’est la poussière de farine. Très jolie, et elle me permet de faire des croissants qui, je vous assure, n’ont pas besoin de voler pour être appréciés. »
Pendant ce temps, dans son armure étincelante qui avait vu plus de polissages que de batailles, le chevalier Godefroy observait la scène depuis les buissons. Il était là, tapi, prêt à surgir, à déclarer sa flamme, et surtout, à faire passer Barnabé pour un rustre sans âme. Sa mission : prouver qu’il était le prince charmant qu’Elara méritait. Sa stratégie : des plans aussi élaborés que ridicules.
« L’imbécile ! » murmura Godefroy, les poings serrés. « Il lui parle de farine ! Moi, je lui offrirais des roses cueillies au clair de lune, et je lui réciterais des poèmes dignes des plus grands troubadours ! » Il avait une pile de poèmes écrits sur des parchemins jaunis dans sa sacoche, des vers qui parlaient de son amour ardent et de la supériorité de son lignage. Les poèmes étaient, pour être honnête, un peu pompeux et manquaient cruellement de naturel.
Son plan du jour était simple : distraire Barnabé pour pouvoir subtiliser, discrètement, le panier pique-nique et le remplacer par un… something else. Il n’avait pas encore décidé quoi. Peut-être une grosse pierre ? Ou un vieux chausson de cheval ?
Alors qu’Elara et Barnabé partageaient un fou rire parce qu'une petite fée espiègle avait dérobé une framboise de la tartelette de Barnabé et l’avait collée sur le nez d’Elara, Godefroy décida que le moment était venu. Il se redressa, ajusta son heaume, et s’avança d’un pas décidé, le bras tendu vers Barnabé.
« Arrêtez, rustre ! » s’écria-t-il, sa voix résonnant de manière… disons, théâtrale. Il s’attendait à ce que Barnabé pâlisse et recule, impressionné par sa prestance.
Barnabé cligna des yeux, surpris. Il regarda Godefroy, puis Elara qui avait toujours la framboise sur le nez et qui avait l’air plus amusée qu’effrayée. « Rustre ? Je suis boulanger. Et vous, monsieur l’armure brillante, vous êtes… qui, au juste ? Vous avez perdu votre cheval ? »
Elara éclata de rire. La framboise, propulsée par son rire, vola dans l’air et atterrit… pile sur le heaume de Godefroy.
Godefroy, furieux, tenta de retirer la framboise, mais sa main gantée glissa. « C’est une insulte ! Je suis le chevalier Godefroy ! Et je suis venu réclamer la main de cette demoiselle, qui mérite bien mieux qu’un homme qui sent la levure et le… » Il renifla l’air, comme s’il pouvait détecter la moindre odeur de boulangerie. « Le pain chaud ! »
« Oh, mais je sens bien pire que ça, croyez-moi, » dit Elara, qui avait enfin retiré la framboise de son nez. « J’ai une potion de transformation de ver de terre dans ma besace qui ferait pâlir votre armure. »
Barnabé intercéda, avec son calme habituel. « Monsieur le chevalier, je crois que vous vous trompez. Elara est ma… » Il hésita, cherchant le mot juste. « Ma… amie. Une amie très spéciale. Et nous sommes en train de partager un moment. Un moment sans chevaliers en armure qui crient, si possible. »
Godefroy, décontenancé par le manque de réaction dramatique d’Elara et par le ton placide de Barnabé, se sentit soudainement très ridicule. Son plan était un échec cuisant. Il regarda Elara, qui lui souriait gentiment, mais avec une lueur de complicité pour Barnabé dans ses yeux. Il n’y avait aucune place pour un chevalier prétentieux et maladroit dans ce tableau.
« Très bien, » dit-il d’une voix moins assurée. « Si vous préférez… la compagnie des hommes qui sentent le pain. » Il se tourna et s’éloigna d’un pas raide, son armure grinçant légèrement. « Mais sachez-le, demoiselle ! Vous regretterez de ne pas avoir choisi la gloire et l’honneur ! »
Elara et Barnabé le regardèrent partir, puis échangèrent un regard.
« Il a dit que j’avais une bonne odeur, non ? » demanda Barnabé, un sourire en coin.
« Oh, oui, » répondit Elara, le cœur léger. « Il a dit que tu sentais le pain chaud. C’est la meilleure chose qu’on ait entendue aujourd’hui. »
Elle tendit la main vers Barnabé, et cette fois, sans baguette ni sortilège, elle lui effleura la joue. Il y avait une douceur, une sincérité dans ce geste simple qui valait bien toutes les formules magiques du monde. Barnabé ferma les yeux un instant, savourant le contact.
« Tu sais, Elara, » dit-il doucement, sa voix un peu plus rauque qu’à l’accoutumée. « Moi, je ne sais pas comment tu fais pour tes sorts. Mais j’aime bien quand tu essaies. Et j’aime bien quand les croissants ne volent pas, et que les oiseaux ne chantent pas la sérénade. J’aime bien quand c’est juste… nous. »
Elara sentit une chaleur agréable se répandre dans sa poitrine, une sensation bien plus puissante que n’importe quel sortilège d’amour. C’était la preuve que le véritable enchantement ne se trouvait pas dans les grimoires poussiéreux, mais dans les moments partagés, les rires francs, et la simple présence de quelqu’un qui vous accepte tel que vous êtes, avec votre baguette qui sent le pain d’épices et vos tentatives ratées de faire léviter des viennoiseries.
« Moi aussi, Barnabé, » murmura-t-elle. « Moi aussi. »
Le soleil filtrait à travers les feuilles, illuminant les miettes de farine sur le tablier de Barnabé, et leurs deux visages, désormais liés par une affection sincère et un peu déroutante. La magie d’Elara n’avait pas trouvé un prince, mais elle avait trouvé un boulanger. Et pour l’instant, c’était bien plus précieux. Le chevalier Godefroy, lui, était déjà en train de réfléchir à une nouvelle stratégie : peut-être un poème sur les mérites du pain au levain ? L’amour, décidément, prenait des chemins bien étranges.