Chapter 3

Godefroy, le chevalier maladroit

Godefroy, chevalier éconduit et éperdument amoureux d'Elara, ourdit des plans ridicules pour séparer le couple. Ses tentatives sont aussi pitoyables qu'hilarantes.

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Le chevalier Godefroy, dont le cœur battait la chamade pour la belle Elara, se tenait devant son miroir, le visage aussi crispé qu’un pain mal pétri. Il ajusta son armure étincelante, un modèle dernier cri avec des épaulettes en forme de cygne, censé inspirer la grandeur et la romance. Malheureusement, il ne réussissait qu’à lui donner l’air d’une dinde prête à être rôtie. « Elara, ma douce fleur des champs, bientôt tu seras mienne », murmura-t-il, sa voix résonnant dans la petite pièce, un peu trop fort pour la discrétion qu’il recherchait.

Il était clair comme de l’eau de roche qu’il devait agir. Ce boulanger, Barnabé, avec ses mains pleines de farine et son sourire niais, ne méritait pas une sorcière aussi étincelante qu’Elara. Lui, Godefroy, était un chevalier ! Un vrai ! Il avait combattu des dragons (enfin, un lézard particulièrement agressif dans son jardin), sauvé des princesses (sa cousine lors d'une fête costumée), et portait une armure qui, il en était persuadé, faisait pâlir d’envie tous les autres hommes du royaume.

Son plan ? Il fallait qu’il soit diabolique, ingénieux, et surtout, qu’il mette Barnabé hors d’état de nuire. Il se frotta les mains, un bruit sec qui fit trembler quelques bibelots sur son étagère. La première étape : semer la discorde.

Le lendemain matin, alors qu’Elara flottait, un sourire aux lèvres, vers la boulangerie de Barnabé, Godefroy se posta à l’angle de la rue. Il portait une cape d’invisibilité… enfin, une cape qu’il avait tenté de rendre invisible en la trempant dans une potion de camouflage aux couleurs de la boue. Le résultat était plutôt une cape marron-verdâtre, qui sentait vaguement le champignon. Il s’avança, se cachant tant bien que mal derrière un lampadaire.

« Bonjour Elara ! » lança Barnabé depuis sa vitrine, un croissant encore chaud à la main. Il avait le visage un peu rouge, comme s’il avait passé la matinée à pétrir avec une ardeur inhabituelle.

« Bonjour Barnabé ! » répondit Elara, s’approchant, les yeux pétillants. Elle avait l’intention de lui demander s’il avait déjà rêvé de volcans en chocolat, une question qui lui semblait d’une profondeur abyssale.

C’est alors que Godefroy, le chevalier à la cape de boue, surgit de son cachette, trébuchant sur le trottoir. Il s’écrasa lamentablement à quelques mètres du couple, son casque roulant sur le pavé avant de s’immobiliser aux pieds de Barnabé.

« Ah ! Le destin ! » s’écria Godefroy, se relevant avec une dignité forcée, la boue de sa cape s’étalant sur le sol. « Je vous cherchais, noble boulanger ! »

Barnabé ramassa le casque, le regardant avec une curiosité amusée. « Et pour quelle noble raison, sire chevalier ? Venez-vous chercher un pain d’orge pour votre noble destrier ? »

« Ne vous moquez pas de moi, rustre ! » rétorqua Godefroy, la rougeur montant à ses joues. « Je viens vous prévenir. Cette sorcière… » Il désigna Elara d’un geste théâtral, mais manqua de peu de lui arracher un œil avec son épée de parade. « Elle vous trompe ! Elle a un autre amour ! Un amour… plus noble ! »

Elara écarquilla les yeux. « Un autre amour ? Mais… Barnabé, tu es le seul qui me fasse fondre comme du caramel ! »

Barnabé, lui, regardait Godefroy d’un air perplexe. « Un autre amour ? Je ne suis pas très doué pour les relations complexes, mais je ne crois pas avoir le temps de fréquenter d’autres sorcières en dehors de vous, Elara. Et puis, votre baguette sent le pain d’épices, pas le mensonge. »

Godefroy s’énerva. « Ce n’est pas ce que j’ai entendu dire ! On raconte que vous préparez des sortilèges pour la faire s’envoler loin de vous ! Des sortilèges de… de… de dégustation de pâtes de fruits magiques ! » Il bafouilla, incapable de trouver un terme assez menaçant.

Elara éclata de rire. « Des sortilèges de dégustation de pâtes de fruits ? Barnabé, tu me fais rire ! Ce chevalier est complètement… »

« Maladroit ? Ridicule ? Complètement fou ? » suggéra Barnabé, un sourire aux lèvres. Il tendit le casque à Godefroy. « Tenez, sire. Votre casque. Il est un peu sali, je peux vous le nettoyer avec un peu de levure. Ça efface toutes les tâches, même celles de la jalousie. »

Godefroy attrapa le casque, furieux. « La jalousie ? Jamais ! Je suis animé par un amour pur et… et une immense envie de vous voir vous noyer dans du glaçage ! » Il se retourna brusquement, mais son pied accrocha une pierre et il s’écroula une seconde fois, sa cape de boue s’étalant en une nouvelle œuvre d’art terreuse.

Elara et Barnabé se regardèrent, puis éclatèrent de rire. Les éclats de rire d’Elara étaient cristallins, ceux de Barnabé, un peu plus graves, mais tout aussi sincères.

« Il est vraiment… pitoyable », dit Elara, essuyant une larme de rire.

« Il a du courage, je dois l’admettre. Un courage… mal placé », répondit Barnabé, la regardant avec une tendresse nouvelle. Il lui tendit le croissant. « Tenez. Il est encore chaud. Il n’est peut-être pas magique, mais il est fait avec de la farine de qualité et… un peu de mon cœur. »

Elara prit le croissant, le regardant avec une émotion sincère. « Oh Barnabé, il est parfait. Il sent bon. Il sent bon le pain, et… toi. » Elle lui prit la main, leurs doigts s’entremêlant. Le monde semblait s’arrêter un instant. La cape de boue de Godefroy, le soleil qui brillait, le murmure de la ville… tout s’effaçait devant la simplicité de ce geste.

Godefroy, de son côté, rampait péniblement vers sa cape, le visage couvert de poussière et de honte. « Un chevalier ne renonce jamais ! » jura-t-il, mais sa voix était étouffée par le sol. Il se releva, titubant, et s’éloigna en boitant, laissant derrière lui une traînée de terre et de désespoir.

Son deuxième plan fut encore plus audacieux, s’il fallait en croire ses propres dires. Il avait entendu dire qu’Elara aimait les fleurs. Il allait donc lui en offrir… mais pas n’importe lesquelles. Il avait décidé de lui cueillir des roses enchantées, celles qui, selon la légende, faisaient tomber dans un sommeil profond et prolongé la personne qui les humait. L’idée était simple : faire dormir Elara, puis la kidnapper et la ramener dans son château, où il lui expliquerait l’amour véritable, loin des miasmes de la boulangerie.

Il se rendit donc au jardin des fées, un endroit réputé pour ses plantes aux pouvoirs étranges. Il repéra un buisson de roses d’un rouge profond, qui dégageaient un parfum capiteux, presque narcotique. « Parfait ! » s’exclama-t-il, se préparant à les cueillir.

Ce qu’il ne savait pas, c’est que ces roses étaient aussi connues pour leur tendance à provoquer des hallucinations particulièrement… colorées.

Il attrapa une première rose, puis une deuxième, puis une troisième, les plaçant avec soin dans un panier. Le parfum était si fort qu’il commença à se sentir un peu… léger. Sa vision se brouilla légèrement, et les arbres autour de lui semblèrent se mettre à danser.

« Oh, comme elles sont belles ! » murmura-t-il, émerveillé. Il se mit à murmurer des poèmes à l’intention des roses, des vers maladroits sur la beauté de leurs épines et la profondeur de leur… parfum.

Alors qu’il s’apprêtait à repartir, un petit lutin apparut devant lui, le nez retroussé. « Qu’est-ce que vous faites là, grand échalas ? Vous allez nous piquer nos fleurs ! »

« Je… je prends ces roses pour ma dame ! » répondit Godefroy, sa voix un peu pâteuse.

« Pour votre dame ? » ricana le lutin. « Ces roses font voir des licornes qui font du monocycle et des chaussettes qui chantent ! Votre dame va vous remercier pour ce merveilleux cadeau ! »

Godefroy haussa les épaules. « Tant mieux ! Mieux que des baguettes magiques qui sentent le pain d’épices, n’est-ce pas ? »

De retour à la boulangerie, Elara et Barnabé discutaient tranquillement. Elara était en train de lui raconter comment elle avait accidentellement transformé un chat en une pelote de laine géante la semaine précédente. Barnabé riait de bon cœur, trouvant ses histoires plus divertissantes que n’importe quel spectacle.

« Et donc, il a fallu que je le démêle pendant trois heures », termina Elara, un peu penaude.

« Trois heures ? Pauvre chat ! Mais je suis sûr qu’il a apprécié le confort d’une bonne laine », dit Barnabé, lui caressant doucement la joue. Il sentait son cœur battre un peu plus fort. Cette jeune femme, avec ses maladresses magiques et son optimisme à toute épreuve, avait réussi à chambouler sa vie bien rangée. Il n’était plus sûr de vouloir une vie simple. Il voulait une vie avec elle.

C’est à ce moment-là que Godefroy, le chevalier aux roses hallucinogènes, fit son entrée, titubant et le panier de roses à la main. Il s’avança vers Elara, un sourire béat sur le visage.

« Ma… ma belle Elara… » commença-t-il, sa vision se plissant. Il vit Elara, non pas seule, mais entourée d’une aura de sucre glace et de volutes de fumée de pain chaud. Barnabé, lui, lui sembla se transformer en un géant fait de croissants dorés.

« Regardez ce que je vous ai apporté ! » dit-il, lui tendant le panier.

Elara regarda les roses, puis Godefroy. « Oh, des roses… Mais elles ont l’air… un peu étranges, non ? Et vous, chevalier, vous avez l’air… un peu… coloré. »

Effectivement, une légère brume arc-en-ciel semblait émaner de Godefroy. Il vit alors une licorne multicolore galoper autour de Barnabé, qui lui, semblait danser avec des chaussettes volantes.

« La licorne… elle est magnifique ! » s’exclama Godefroy, pointant du doigt le vide. « Et les chaussettes chantent merveilleusement bien ! »

Barnabé le regarda, puis Elara. « Je crois que vos roses sont un peu trop… enchantées, sire chevalier. »

Elara, avec un sourire malicieux, prit une rose et la renifla. Immédiatement, une vague de couleurs chatoyantes envahit sa vision. Elle vit Barnabé se transformer en un gâteau géant en forme de cœur, et elle-même en une petite fée qui volait autour de lui, saupoudrant des paillettes d’amour.

« Oh Barnabé ! Tu es si beau en gâteau ! Et moi… je suis si légère ! » s’écria-t-elle, riant aux éclats.

Godefroy, lui, était complètement perdu dans son monde de visions. Il s’agenouilla devant Elara, toujours persuadé de sa propre grandeur. « Ma douce Elara… ne voulez-vous pas quitter ce… ce boulanger géant pour un chevalier digne de ce nom ? Je peux vous offrir des licornes et des chansons de chaussettes ! »

Barnabé s’avança, prenant Elara par la taille. Elle se blottit contre lui, son rire se calmant peu à peu alors que les effets des roses commençaient à s’estomper. « Je crois que votre offre est très généreuse, sire chevalier », dit Barnabé, d’une voix ferme mais aimable. « Mais Elara préfère les gâteaux qui sentent le pain et les chansons qui viennent du cœur, pas celles des chaussettes. »

Godefroy, réalisant enfin que ses plans étaient d’une inefficacité comique, lâcha son panier de roses. Les couleurs s’estompèrent autour de lui, le laissant face à la réalité. Elara et Barnabé se tenaient main dans la main, un amour simple et sincère émanant d’eux. Il vit alors la vérité : il ne pouvait pas rivaliser avec ce qui était à la fois si différent et si évident.

Il laissa tomber son armure, la laissant cliquetante sur le sol. Il regarda Barnabé, puis Elara. Un sourire amer, mais résigné, apparut sur ses lèvres. « Vous avez raison. Je… je ne suis pas fait pour ça. » Il se tourna vers Barnabé. « Vos pâtisseries… elles sont excellentes. J’ai goûté un de vos éclairs hier. La crème… divine. »

Barnabé le regarda, surpris. « Vraiment ? »

« Oui », dit Godefroy, un nouveau regard dans les yeux. « Peut-être… peut-être que je devrais me reconvertir. Le combat, ce n’est pas mon fort. Mais la dégustation… ça, je maîtrise. »

Il partit, laissant derrière lui son armure et ses rêves de chevalier. Elara et Barnabé le regardèrent s’éloigner, un peu perplexes, mais soulagés.

« Eh bien », dit Elara, se tournant vers Barnabé, son sourire revenu. « Il a finalement trouvé quelque chose qu’il sait faire. »

Barnabé la regarda, ses yeux brillants. « Et moi, je crois que j’ai trouvé quelque chose que je sais faire aussi. » Il se pencha et l’embrassa, un baiser doux et plein de promesses, loin des sorts et des armures. Le monde continuait de tourner, mais pour eux, il semblait s’être arrêté sur la saveur sucrée d’une nouvelle histoire qui commençait.

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