Chapter 2

Les Murmures de l'École

Mia et Zoé font leurs premiers pas au lycée. L'excitation se mêle à l'appréhension. Chaque interaction est un test, chaque regard une menace potentielle. La directrice Moreau veille, gardienne d'un secret partagé.

9 min read

Les portes du lycée Louis Pasteur s’ouvrirent sur un tourbillon de rires, de conversations animées et de pas pressés. Mia et Zoé avancèrent, main dans la main, dans ce déferlement humain, leurs cœurs battant à l’unisson d’une peur sourde et d’une excitation maladive. L’air était chargé de mille odeurs nouvelles, de parfums adolescents, de la poussière des vieux livres, et, pour leurs sens aiguisés, d’une fragrance bien plus alléchante : celle du sang.

« Respire doucement, Zoé », murmura Mia, sa voix trahissant une tension qu’elle tentait de dissimuler. « Ne pense à rien d’autre qu’à étudier. »

Zoé hocha la tête, les yeux écarquillés, scrutant chaque visage qui passait, cherchant une quelconque reconnaissance, une quelconque menace. Les couloirs semblaient s’étirer à l’infini, bordés de casiers métalliques et de panneaux d’affichage couverts de dessins et d’annonces. Chaque élève était un danger potentiel, une tentation à repousser.

« Je sais », répondit Zoé, sa voix un peu trop aiguë. « Mais c’est… c’est tellement différent. On dirait un zoo. »

Mia lui serra la main plus fort. « C’est la vie normale, Zoé. C’est ce que nous voulons. » Mais même elle, l’aînée, la plus réfléchie, doutait de la sincérité de ses propres mots. La normalité était une illusion fragile, une bulle qu’elles devaient protéger à tout prix.

Elles trouvèrent leur salle de classe, une pièce baignée de lumière crue, remplie de bureaux alignés et d’un tableau noir immaculé. Les regards se tournèrent vers elles dès qu’elles franchirent le seuil. Des regards curieux, indifférents, parfois moqueurs. Mia sentit une pointe d’agacement monter en elle, une envie de se distinguer, de montrer qu’elles n’étaient pas des proies faciles. Elle se rappela les paroles de sa mère : discrétion, intégration.

Le professeur, un homme d’âge mûr à la barbe poivre et sel, les accueillit d’un sourire fatigué. « Mademoiselle Dubois et mademoiselle Dubois, si je ne me trompe pas. Bienvenue. Prenez place là-bas, au fond. »

Elles s’exécutèrent, s’installant côte à côte, comme pour se rassurer mutuellement. La leçon commença, un cours d’histoire sur la Révolution française. Mia s’appliqua, prenant des notes avec une concentration feinte, tandis que Zoé semblait avoir du mal à se fixer. Son regard vagabondait, s’attardant sur les détails : la manière dont un élève se rongeait les ongles, la façon dont une autre fixait le professeur avec une adoration malsaine, le léger tremblement d’une main qui tenait un stylo.

Au milieu de la matinée, la sonnerie retentit, annonçant la pause. Les élèves se levèrent avec empressement, se pressant vers la sortie. Zoé se retrouva projetée dans le flot, séparée de Mia. La panique monta en elle. Elle chercha désespérément le visage de sa sœur dans la foule, mais ce fut un autre visage qui attira son attention. Un garçon, grand et mince, aux cheveux châtain clair et aux yeux d’un bleu intense, la regardait fixement. Il ne semblait pas intrigué ou moqueur, mais… attentif. Presque comme s’il voyait à travers elle.

« Salut », dit-il, s’approchant d’elle avec une aisance déconcertante. « Tu es nouvelle, n’est-ce pas ? Je m’appelle Léo. »

Zoé sentit une bouffée de chaleur monter à ses joues. Elle détestait cette réaction. « Zoé », répondit-elle, sa voix un peu plus basse qu’elle ne l’aurait voulu. « Zoé Dubois. »

« Dubois ? C’est un nom qui sonne bien », commenta Léo, un léger sourire aux lèvres. « Tu as l’air un peu perdue. C’est normal, le premier jour, c’est toujours un peu… déroutant. »

« Oui, déroutant », répéta Zoé, cherchant ses mots. Elle sentait le regard de Léo se poser sur elle, un regard qui semblait la sonder. C’était différent des autres regards. Il n’y avait pas de jugement, pas de désir, juste une curiosité profonde, presque prédatrice.

« Tu as l’air un peu pâle », ajouta Léo, son regard glissant vers sa gorge. « Tu n’as pas mangé ce matin ? »

Le cœur de Zoé fit un bond. Comment pouvait-il savoir ? La soif commençait à la tenailler, une faim insidieuse qui se réveillait au contact de tant de vies palpitantes. Elle sentit une goutte de sueur perler sur son front. « Si, si, j’ai mangé », marmonna-t-elle, détournant le regard.

Léo ne dit rien pendant un instant, son regard toujours fixé sur elle. Puis, il s’écarta doucement. « Bon, je vais te laisser. Si tu as besoin de quoi que ce soit, demande à n’importe qui. Ou à moi. » Il esquissa un dernier sourire énigmatique et se fondit dans la masse des élèves.

Zoé resta figée, le souffle court. Elle avait failli. Elle avait failli se trahir. Ce Léo… il était étrange. Trop étrange.

Elle retrouva Mia à la cantine, un endroit bruyant et bondé où l’odeur des aliments se mêlait à celle, plus entêtante, des corps. Elles s’assirent à une table vide, près d’une fenêtre donnant sur la cour.

« Alors ? » demanda Mia, sa voix basse et tendue. « Comment ça s’est passé ? »

« Bien », mentit Zoé, avalant un morceau de pain sec sans vraiment y goûter. « J’ai parlé à un garçon. Léo. Il est… gentil. » Elle hésita. « Mais il m’a regardée bizarrement. Comme s’il savait. »

Mia la regarda, ses yeux sombres s’écarquillant légèrement. « Savait quoi ? »

« Je ne sais pas », murmura Zoé. « Mais il a dit que j’avais l’air pâle. Et qu’il fallait que je mange. Comme s’il… comme s’il devinait. »

Mia posa sa main sur celle de sa sœur. « Ne t’en fais pas. C’est notre secret. Personne ne le saura. La directrice Moreau veille. »

Le nom de la directrice ramena un peu de calme en Zoé. Madame Moreau. Une femme à la posture impeccable, au regard perçant qui semblait tout voir. Elle les avait accueillies avec une bienveillance inhabituelle, leur parlant à voix basse, avec des sous-entendus qu’elles avaient rapidement compris. Elle était comme elles. Une alliée.

« Elle nous a dit de faire attention aux regards », ajouta Mia, réfléchie. « Elle sait que ce ne sera pas facile. »

La journée se poursuivit, un lent chemin semé d’embûches. Chaque interaction était un exercice d’autocontrôle. Chaque moment de fatigue, chaque contact physique, chaque regard intense était une menace. Mia se surprit à observer ses camarades, à analyser leurs comportements, cherchant des failles, des indices. Elle découvrit une acuité nouvelle, une capacité à lire les émotions cachées, les désirs inavoués. C’était l’instinct vampirique qui s’éveillait en elle, une arme à double tranchant.

À la fin des cours, alors qu’elles attendaient leur mère devant le portail, le même Léo apparut à nouveau. Il s’approcha de Zoé, un petit carnet à la main.

« Tiens », dit-il, le sourire toujours présent. « C’est le programme des clubs. Je me suis dit que ça pourrait t’intéresser. Le club de littérature, le club de débat… »

Zoé prit le carnet, ses doigts effleurant ceux de Léo. Une décharge électrique parcourut son bras. Elle sentit une chaleur étrange émaner de lui, une vitalité qui contrastait avec sa pâleur apparente. Elle leva les yeux vers lui, et pour la première fois, elle vit une lueur fugace dans ses iris bleus, une lueur sombre et intense, qui disparut aussi vite qu’elle était apparue.

« Merci », murmura-t-elle, sa voix étranglée.

« On se voit demain », dit Léo, son regard s’attardant une seconde sur Mia, puis revenant à Zoé. Il s’éloigna, disparaissant dans la foule des parents venus chercher leurs enfants.

« Il est vraiment bizarre », dit Mia, une fois qu’ils furent seuls. « Tu es sûre qu’il n’a rien vu ? »

« Je ne sais pas », avoua Zoé, le cœur battant la chamade. « Mais je crois qu’il sait que je ne suis pas comme les autres. Et je crois qu’il s’en fiche. »

Le trajet de retour fut silencieux. Sophie et Mike les attendaient dans la voiture, leurs visages empreints d’une inquiétude palpable.

« Alors, cette première journée ? » demanda Mike, sa voix calme couvrant à peine la tension sous-jacente.

« Ça a été », répondit Mia, évitant le regard de ses parents. « On a eu du mal à se concentrer, mais on a appris des choses. »

« Et personne n’a rien remarqué ? » demanda Sophie, ses yeux balayant ses filles, cherchant le moindre signe de détresse.

« Non, maman », mentit Zoé. « On a été prudentes. Et puis, il y a la directrice. Elle est là pour nous aider. »

Un silence s’installa dans la voiture, lourd de non-dits. Sophie savait que la façade était fragile, qu’une seule erreur, un seul faux pas, pourrait tout faire s’effondrer. Elle sentait la soif monter en elle, une envie lancinante de se nourrir, de se délecter de la vie qui grouillait autour d’eux. Elle serra les poings, ses ongles s’enfonçant dans sa paume.

« Nous devons rester vigilants », dit Mike, sa voix grave. « Chaque jour sera un combat. Mais nous ne partirons pas. Nous resterons. Et nous protégerons nos filles. »

De retour à la maison, pendant que Mike préparait un dîner qui ne serait pas consommé, Sophie s’entretint avec la directrice Moreau au téléphone.

« Comment vont les filles ? » demanda la voix douce et posée de Madame Moreau.

« Elles s’en sortent », répondit Sophie, sa voix tendue. « Mais Zoé… elle a eu un contact avec un garçon. Léo. Il semble… curieux. Il a remarqué sa pâleur. Il a posé des questions. »

Madame Moreau resta silencieuse un instant. « Léo… oui. C’est un garçon particulier. Il a une certaine… perspicacité. Mais ne vous inquiétez pas. Je vais garder un œil sur lui. Et sur Zoé. »

« Et si… et si Zoé révélait sa nature ? » demanda Sophie, la peur dans la voix.

« Elle ne le fera pas », assura Madame Moreau. « Elle est forte. Et elle a vous. Et elle a moi. Nous trouverons un moyen. Nous devons. L’équilibre est précaire, mais je ferai en sorte qu’il tienne. »

Sophie raccrocha, le cœur serré. L’équilibre était précaire, oui. Et la menace, bien que cachée, planait. La ville humaine, avec ses battements de cœur vibrants et ses vies palpitantes, était un terrain de jeu dangereux. Et elles n’étaient que des proies déguisées en prédateurs, luttant chaque jour contre leur propre nature. La nuit tombait sur la ville, jetant une ombre nouvelle sur la famille Dubois. Une ombre lourde de secrets et de dangers à venir.

✦ ✦ ✦