Chapter 3

Un Étrange PrĂ©sage

Chloé ressent un malaise grandissant, des visions fugaces d'un danger imminent. Elle essaie d'alerter sa famille, mais Gaston reste indifférent, perdu dans ses pensées sombres.

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Le vent sifflait Ă  travers les arbres dĂ©charnĂ©s, un murmure sinistre qui semblait porter la poussiĂšre des batailles d'antan. J'avais toujours aimĂ© le silence, le calme aprĂšs le fracas. Mais aujourd'hui, le silence Ă©tait diffĂ©rent. Il portait une tension, une attente lourde comme le plomb dans mon estomac. ChloĂ©, ma sƓur cadette, celle qui voyait des choses que les autres ignoraient, s'agitait Ă  mes cĂŽtĂ©s. Ses grands yeux, habituellement pĂ©tillants de malice ou de douceur, Ă©taient voilĂ©s d'une inquiĂ©tude profonde. Elle serrait son doudou usĂ© contre sa poitrine, ses petites mains tremblant lĂ©gĂšrement.

« Gaston
 » Sa voix Ă©tait un murmure Ă  peine audible, presque emportĂ©e par le vent.

Je ne levai pas les yeux de la terre battue sous mes bottes usĂ©es. Les souvenirs de la guerre, des visages figĂ©s dans la peur, des cris
 ils Ă©taient un brouillard Ă©pais qui m'entourait, me protĂ©geant du monde des vivants, de ce monde qui m'avait semblĂ© si Ă©tranger depuis mon retour. Mes frĂšres et sƓurs
 LĂ©a, ThĂ©o, ChloĂ©. Ils Ă©taient lĂ , des ombres familiĂšres dans mon exil intĂ©rieur. Ils essayaient de percer le mur que j'avais Ă©rigĂ©, mais je n'avais ni la force ni l'envie de laisser qui que ce soit entrer.

« Qu'est-ce qu'il y a, ChloĂ© ? » J’ai rĂ©pondu d’une voix rauque, sans chercher son regard. Mon ton Ă©tait plus sec que je ne l’aurais voulu, mais je ne savais pas faire autrement. La douceur me semblait une faiblesse, une porte ouverte aux blessures.

Elle s'est rapprochĂ©e, son petit corps frĂ©missant. « Il y a quelque chose
 je le sens. Quelque chose de
 pas bien. » Elle a levĂ© un doigt tremblant vers le ciel, oĂč les nuages s'amoncelaient, d'un gris menaçant. « Les oiseaux
 ils ne chantent plus. Et l’air
 il est diffĂ©rent. »

J’ai jetĂ© un coup d’Ɠil rapide. Les oiseaux, en effet, Ă©taient Ă©trangement silencieux. C’était vrai que l’air avait une odeur particuliĂšre, une odeur d’ozone mĂȘlĂ©e Ă  quelque chose de mĂ©tallique, de
 diffĂ©rent. Mais ce n’était pas mon problĂšme. Mon problĂšme, c’était de retrouver un semblant de paix, de faire taire le vacarme dans ma tĂȘte.

« Ce n'est rien, ChloĂ©. Juste le temps qui change. » J’ai fait un geste de la main pour la repousser, sans vraiment la toucher. Je ne voulais pas qu'elle voie la pointe de regret dans mes yeux.

LĂ©a, notre sƓur aĂźnĂ©e, est sortie de la maison, le tablier encore Ă  moitiĂ© nouĂ© autour de sa taille. Elle portait un panier de linge propre, mais ses yeux ne quittaient pas ChloĂ©, puis moi. Elle avait cette façon de lire en nous, comme si nous Ă©tions des livres ouverts.

« Qu’est-ce qui se passe ? » Sa voix Ă©tait douce, mais ferme. Elle s’est approchĂ©e de ChloĂ©, posant une main rĂ©confortante sur son Ă©paule.

« ChloĂ© dit qu’il y a quelque chose de mal », ai-je dit, la voix toujours aussi neutre.

LĂ©a a regardĂ© ChloĂ©, cherchant Ă  comprendre. « Tu as fait un rĂȘve, ma chĂ©rie ? »

ChloĂ© a secouĂ© la tĂȘte avec Ă©nergie. « Non ! Ce n’est pas un rĂȘve. C’est
 c’est comme une image qui vient. Une grande ombre
 et puis
 le sol qui tremble. » Ses yeux se sont Ă©carquillĂ©s, fixant un point invisible devant elle.

ThĂ©o, mon frĂšre cadet, est apparu sur le seuil, ses joues encore rougies par le soleil. Il avait toujours cette Ă©nergie dĂ©bordante, cette envie d’ĂȘtre partout Ă  la fois. Il a couru vers nous, le visage illuminĂ© d’une curiositĂ© insatiable.

« Une ombre ? Un tremblement de terre ? C’est une aventure ! » s’est-il exclamĂ©, ses yeux pĂ©tillant. Il s’est placĂ© Ă  cĂŽtĂ© de moi, essayant d’attraper mon regard. « Gaston, tu crois qu’on va vivre une aventure ? Comme dans tes histoires ? »

J’ai serrĂ© les mĂąchoires. Avan-ture. Le mot sonnait faux, creux. La seule aventure que je connaissais Ă©tait celle qui vous laissait brisĂ©, vidĂ©. J’ai ignorĂ© ThĂ©o, me concentrant sur la ferme, sur mon propre monde.

LĂ©a a soupirĂ© doucement. « ThĂ©o, sois calme. ChloĂ© est inquiĂšte. » Elle s’est tournĂ©e vers moi. « Gaston, tu ne penses pas que nous devrions ĂȘtre un peu plus attentifs ? ChloĂ© a souvent raison sur ces choses-lĂ . »

« Elle est une enfant, LĂ©a. Elle a de l’imagination. » J’ai haussĂ© les Ă©paules, essayant de projeter une indiffĂ©rence que je ne ressentais pas tout Ă  fait. Une partie de moi, une petite partie enfouie sous des couches de cynisme, Ă©coutait les paroles de ChloĂ©. L’odeur dans l’air, le silence des oiseaux
 C’était Ă©trange, je ne pouvais pas le nier. Mais je ne pouvais pas non plus me laisser emporter par les fantaisies d’une enfant.

ChloĂ© a recommencĂ© Ă  murmurer, son regard perdu dans le lointain. « Le ciel se dĂ©chire
 et quelque chose en sort. Quelque chose de
 froid. »

J’ai ressenti un frisson parcourir mon Ă©chine. Le ciel qui se dĂ©chire
 C’était une image forte. Trop forte pour ĂȘtre juste une rĂȘverie d’enfant. J’ai levĂ© les yeux vers le ciel gris. Les nuages semblaient plus sombres, plus menaçants qu’avant. Une lĂ©gĂšre brise, plus fraĂźche qu’auparavant, a effleurĂ© ma peau.

ThĂ©o, voyant que je regardais le ciel, a sautĂ© sur place. « C’est peut-ĂȘtre un aĂ©ronef alien ! Ou un dragon ! »

Je n’ai pas rĂ©pondu. Je me suis levĂ©, mes muscles endoloris par une tension nouvelle. L’objet que je portais toujours sur moi, un petit pendentif usĂ© cachĂ© sous ma chemise, semblait se rĂ©chauffer contre ma peau. Une sensation Ă©trange, familiĂšre et pourtant nouvelle.

« Je vais faire un tour », ai-je annoncĂ©, ma voix plus ferme maintenant. J’avais besoin de m’éloigner, de reprendre mes esprits, de comprendre ce qui se passait en moi autant qu’autour de moi.

LĂ©a m’a regardĂ© avec inquiĂ©tude. « Gaston, ne t’éloigne pas trop. Et
 sois prudent. »

J’ai acquiescĂ©, sans promesse. J’ai marchĂ© vers la limite du champ, lĂ  oĂč les arbres se faisaient plus denses. Le sol sous mes pieds semblait vibrer lĂ©gĂšrement, un grondement sourd qui venait de loin, ou peut-ĂȘtre de dessous. ChloĂ© avait raison. Ce n’était pas juste le temps qui changeait. Il y avait quelque chose de plus. Quelque chose de grand et d’effrayant. Et pour la premiĂšre fois depuis mon retour, une petite partie de moi, celle que j’avais cru morte Ă  jamais, ressentait une pointe d’apprĂ©hension, pas seulement pour moi, mais pour eux. Pour cette famille bruyante et dĂ©routante qui, malgrĂ© mes rejets, restait lĂ , prĂ©sente. Le pendentif sous ma chemise Ă©tait devenu chaud, presque brĂ»lant. Une prĂ©monition, Ă©trangĂšre et pourtant terriblement familiĂšre, s’installait en moi. Le calme Ă©tait fini. L'aventure, qu'elle soit dĂ©sirĂ©e ou non, venait de frapper Ă  notre porte.

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