Chapter 3
Le Regard du Possédant
Un riche marchand, Maître Elara, remarque Kael. Elle voit un objet inclassable, une potentielle opportunité ou une menace. Elle tente de le comprendre par la richesse, mais Kael échappe à sa logique.
Le soleil, un disque pâle et distant dans le ciel perpétuellement voilé de la Cité des Échanges, filtrait à travers les voiles de soie tendus sur les étals. L'air vibrait d'un murmure constant, un chuchotement de transactions, de marchandages, de promesses murmurées et d'espoirs brisés. C'était le cœur battant du territoire des Possédants, un labyrinthe de rues pavées où la seule loi était celle du profit, et où la valeur d'une vie se mesurait au poids de ses possessions.
Kael, enveloppé dans une cape usée qui semblait absorber la lumière plutôt que de la refléter, se déplaçait à travers cette marée humaine avec une discrétion forcée. Il n'avait pas de marque, pas de signe distinctif qui le classerait dans l'un des trois piliers de cette société fracturée. Pour les Possédants, il était un vide, une absence dans leur système ordonné. Pour les Dominants, une proie facile, dépourvue de toute force apparente. Pour les Veilleurs, un mystère, un caillou dans la chaussure de leur savoir absolu. Et c'était justement cette absence qui le rendait, paradoxalement, visible. Pas aux yeux de la foule, mais à ceux qui cherchaient les fissures dans le grand édifice.
Ses pas le portèrent près d'une échoppe particulièrement opulente, dont les étalages débordaient de soies chatoyantes, de gemmes aux éclats irréels et d'artefacts aux formes étranges, polies par le passage du temps et le désir des collectionneurs. Derrière un comptoir de bois sombre incrusté de nacre, une femme d'un certain âge, mais dont la peau semblait préservée par les plus coûteux des élixirs, observait la foule avec une acuité perçante. Maître Elara. On disait qu'elle pouvait flairer une opportunité à des lieues, que ses doigts agiles pouvaient déceler le mensonge dans le poids d'une bourse et que sa fortune était si vaste qu'elle pouvait acheter les faveurs des plus puissants.
Son regard s'arrêta sur Kael. Ce n'était pas l'intérêt habituel qu'elle portait aux clients potentiels. Il y avait une curiosité froide, calculatrice. Elle le dévisagea, ses yeux sombres parcourant sa silhouette maigre, ses vêtements modestes, son visage impassible. Elle ne vit pas un client. Elle vit un objet. Un objet inclassable, une variable inconnue dans l'équation parfaitement maîtrisée de son monde.
« Toi », dit-elle, sa voix rauque mais portant bien au-dessus du brouhaha. Elle ne cria pas, elle affirma. Un ordre silencieux, auquel on ne désobéissait pas sans conséquences.
Kael s'immobilisa, le souffle court. Il savait que son anomalie finirait par attirer l'attention. Il avait espéré que ce serait plus tard, ou par des individus moins… imposants. Il se retourna lentement, son regard rencontrant celui d'Elara. Il n'y avait aucune chaleur dans ses yeux, juste l'avidité d'un collectionneur devant une pièce rare.
« Vous m'appelez, Maître Elara ? » demanda Kael, sa voix basse, presque un murmure.
« Je ne m'adresse pas aux ombres », répliqua-t-elle, un léger sourire effleurant ses lèvres fines. « Je m'adresse aux choses qui ont une valeur. Ou qui pourraient en avoir. » Elle désigna d'un geste du menton un petit tabouret devant son comptoir. « Approche. Ne reste pas dans la poussière. »
Kael hésita un instant. Il sentait le piège, la tentative de le cerner, de le catégoriser. Mais refuser serait une insulte, et une insulte à un Possédant de cette envergure pouvait avoir des répercussions bien au-delà de ce marché. Il s'avança donc, s'asseyant sur le tabouret comme on s'assied sur une chaise électrique.
Elara ne perdit pas de temps. Elle sortit de sous son comptoir une petite boîte sculptée dans de l'ivoire de créature disparue. Elle l'ouvrit, révélant des bijoux d'une finesse exquise, des colliers sertis de pierres lumineuses, des bracelets ciselés comme des toiles d'araignées.
« Regarde, garçon », dit-elle, ses doigts effleurant les trésors. « Ceci est le fruit du labeur, de l'ingéniosité, de la conquête. Chaque éclat de ces gemmes a un prix. Chaque fil de soie a une histoire de sacrifice. Que désires-tu ? Une parure pour te cacher ? Un objet pour te vendre ? Dis-moi ce que tu veux. »
Kael regarda les bijoux, leur beauté indéniable. Il savait que derrière cette présentation, il y avait aussi la sueur des ouvriers exploités, la détresse des familles privées de leurs biens, la rapacité des marchands qui s'enrichissaient sur la misère des autres. Il n'y avait rien là qui l'attirait.
« Je ne désire rien de tout cela, Maître Elara », répondit-il doucement.
Le sourire d'Elara se figea. Sa tête s'inclina légèrement, comme un oiseau de proie étudiant une proie qui refuse de fuir. « Personne ne dit cela. Tout le monde désire quelque chose. La richesse, le confort, la sécurité. Ce que ces objets représentent. Qu'est-ce qui te manque, garçon ? Un peu de prestige ? Une protection ? Je peux te fournir… une tenue, par exemple. Quelque chose qui te distinguerait. »
Elle sortit un manteau de velours sombre, doublé de fourrure fine. Le tissu semblait presque vivant, vibrant de richesse. Elle le tendit vers Kael.
« C'est un beau manteau », admit Kael. « Mais je n'ai pas froid. Et je n'ai pas besoin de me distinguer. »
L'impatience commençait à poindre dans les yeux d'Elara. Elle était habituée à ce que ses offres soient acceptées, admirées, convoitées. Cet individu, avec son calme déconcertant, la déstabilisait. Elle se pencha en avant, son regard se faisant plus intense.
« Tu es différent », murmura-t-elle, non pas comme une observation, mais comme une accusation. « Tu n'as pas de Marque. Je l'ai vérifié. Tu es une anomalie. Un glitch dans le système. Et les anomalies… peuvent être exploitées. Ou éliminées. » Elle marqua une pause, le poids de ses mots s'abattant sur Kael. « Mais je préfère exploiter. Dis-moi ce que tu peux faire. Que peux-tu apporter ? Une information ? Un service ? Une… curiosité ? Je paie bien pour les curiosités. »
Kael sentit la pression monter. Elle essayait de lui assigner une valeur, une utilité, comme elle le ferait pour n'importe quel objet ou serviteur. Il était pour elle un objet non répertorié, dont elle voulait connaître le prix et la fonction.
« Je ne peux rien vous apporter, Maître Elara », dit Kael, sa voix encore calme mais teintée d'une fermeté nouvelle. « Je ne cherche pas à posséder. Je ne cherche pas à dominer. Et je ne cherche pas à savoir. »
Elara éclata d'un rire sec, dénué de toute joie. « Alors qu'est-ce que tu cherches, gamin ? À mourir de faim dans un coin sombre ? À te faire piétiner par la première patrouille de Dominants ? Ce monde est régi par trois désirs : Avoir, Pouvoir, Savoir. Tu ne peux pas échapper à cela. Tu es né dans l'Ère des Conquérants. Soit tu conquiers, soit tu es conquis. »
« Et si je voulais comprendre le système ? » demanda Kael, sa voix s'élevant légèrement.
L'éclat dans les yeux d'Elara changea. La curiosité se teinta d'une pointe d'intérêt, puis de méfiance. « Comprendre ? Comprendre quoi ? La beauté de ces rubis ? L'efficacité de mes réseaux de distribution ? La logique du marché ? » Elle secoua la tête. « Ce sont des choses qui s'achètent, pas qui se comprennent. Le savoir, c'est le domaine des Veilleurs. Et ils ne partagent pas leurs secrets gratuitement. »
« Je ne parle pas de ce genre de savoir », insista Kael. « Je parle de la raison. La raison pour laquelle nous sommes ainsi. Pourquoi nous devons conquérir pour exister. Pourquoi il y a une telle souffrance. »
Elara le regarda longuement, son visage une toile d'expressions contradictoires. Elle vit la sincérité dans ses yeux, une sincérité désarmante et dangereuse. C'était une naïveté qu'elle n'avait pas vue depuis des lustres, une innocence qui, dans ce monde, était une invitation au désastre. Ou, peut-être… une opportunité encore plus grande.
« Tu es un fou », dit-elle enfin, mais sans conviction. « Ou un imbécile. Dans tous les cas, tu es un problème. Les Dominants te briseraient. Les Veilleurs t'étudieraient et te démantèleraient. Les Possédants comme moi… nous ne savons pas quoi faire de ce qui ne rentre pas dans nos cases. »
Elle se pencha de nouveau, son regard se faisant presque suppliant, une émotion rare chez elle. « Mais je suis une Possédante. Et mon instinct me dit que ce que tu es, ou ce que tu cherches, a une valeur que je ne peux pas encore mesurer. Dis-moi, garçon. Qu'est-ce que tu as vu ? Qu'est-ce qui t'a amené à poser ces questions ridicules ? »
Kael sentit qu'il s'était avancé trop loin. Il avait cherché à comprendre, et en cherchant, il avait révélé une partie de son cheminement. Il avait attiré l'attention, non pas comme une proie, mais comme une énigme. Et les énigmes intéressaient les Possédants autant que les trésors.
« J'ai vu des gens souffrir », dit Kael, sa voix redevenant un murmure. « J'ai vu leur désir de posséder les priver de leur humanité. J'ai vu leur désir de dominer les transformer en bêtes. J'ai vu leur désir de savoir les rendre aveugles à la vérité. J'ai vu le prix de la conquête. »
Elara hocha lentement la tête. « Le prix est élevé, en effet. Mais il est nécessaire. C'est la loi. La seule loi qui tienne. » Elle regarda Kael d'un œil nouveau, non plus comme un objet à acquérir, mais comme un phénomène à étudier. « Tu es né sans Marque. Sans désir apparent. Tu te promènes dans mon marché comme un fantôme. Qu'est-ce que tu espères trouver en posant ces questions ? La paix ? La liberté ? Ces mots n'ont plus de sens dans l'Ère des Conquérants. »
« Peut-être qu'ils devraient en avoir », répondit Kael, son regard fixé sur un point lointain, au-delà des étalages, au-delà des murs de la cité. « Peut-être qu'il y a une autre voie. »
Elara le regarda, un mélange de pitié et d'agacement sur son visage. Elle avait vu des idéalistes se briser contre la réalité de ce monde des milliers de fois. Cet enfant, avec sa foi naïve en une autre voie, était voué à la même fin. Mais, une partie d'elle, celle qui avait bâti sa fortune sur les imprévus, ressentait une étrange attraction pour cette anomalie.
Elle tendit une main vers lui, non pas pour lui offrir un objet, mais pour lui laisser un choix. « Tu peux partir, garçon. Retourne dans ton ombre. Fais semblant de ne pas voir. Ou tu peux… » Elle marqua une pause, ses yeux brillant d'une lueur calculatrice. « Tu peux venir avec moi. Je ne peux pas te donner de réponses. Mais je peux te donner une chance de les chercher. Dans le monde que je connais, où la valeur est tout. Peut-être que ta valeur réside dans ton absence de valeur. C'est une idée… intéressante. »
Kael la regarda, son cœur battant un rythme nouveau, un mélange d'appréhension et de curiosité. Le regard du Possédant avait vu en lui non pas une cible, mais une opportunité. Une opportunité de se cacher, de s'observer, et peut-être, de trouver un chemin. Le chemin de la compréhension, un chemin que, dans ce monde de conquérants, personne ne semblait vouloir emprunter. Le prix, il le savait, serait sans doute élevé. Mais pour la première fois depuis longtemps, Kael sentit qu'il était prêt à payer.