Chapter 1

Le Monde Fractionné

Présentation de l'Ère des Conquérants: 7 Territoires, 3 idéologies (Avoir, Pouvoir, Savoir). Introduction de Kael, né sans Marque, une anomalie vivante dans ce monde régi par les marques de conquête.

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L’air portait le poids des siècles, un mélange âcre de poussière ancienne et de promesses oubliées. Au cœur du Monde Fractionné, là où les ruines titanesques d'une civilisation disparue griffaient un ciel perpétuellement voilé, s’étendait une réalité forgée dans la ferveur de la conquête. Sept Grands Territoires s’éparpillaient comme des cicatrices sur la surface de la planète, chacun sculpté, non par des frontières arbitraires tracées sur une carte, mais par des idéologies aussi tranchantes que des lames : l'Avoir, le Pouvoir, et le Savoir. C’était l'Ère des Conquérants, une époque où chaque souffle, chaque pensée, chaque battement de cœur était orienté vers l'acquisition, la domination, ou la compréhension.

Dans ce monde, l'existence même était définie par ce que l’on cherchait à posséder. Les Possédants régnaient sur la matière, tissant leur empire à travers la richesse, les ressources, les technologies et les artefacts d’une valeur inestimable. Leur devise, murmurée dans les salles de marché illuminées et les laboratoires silencieux, était claire : « Celui qui possède décide. » À leurs côtés, les Dominants imposaient leur volonté par la supériorité physique, par la force brute et des armées dévastatrices. La terreur était leur bannière, et leur cri de ralliement résonnait avec une brutalité implacable : « Celui qui domine existe. » Et puis, plus discrets mais non moins influents, les Veilleurs manipulaient les fils invisibles de l'information, des sciences avancées et des vérités cachées. Ils étaient les gardiens des connaissances interdites, les architectes du futur, et parfois, les réécrivains du passé. « Celui qui sait contrôle ceux qui ignorent », telle était leur maxime murmurée dans les recoins sombres des bibliothèques oubliées.

Au-delà de ces trois piliers idéologiques, une quatrième catégorie existait, aussi insaisissable que le vent : les Hors-Trinité. Vagabonds, rebelles, mythes vivants, ils refusaient les schémas imposés, vivant en marge du système, une menace silencieuse pour l'ordre établi. « Celui qui n’entre pas dans le système le menace », disait-on d’eux, avec un mélange de crainte et de fascination.

Au sein de ce tissu complexe, chaque individu portait en lui le reflet de son aspiration la plus profonde, une marque gravée dans la chair ou dans l’âme, la Marque de Conquête. Une seule, jamais deux. Une Marque d’Appropriation pour voler, stocker, dupliquer, sceller. Une Marque de Domination pour soumettre, écraser, altérer les lois locales. Une Marque de Révélation pour voir ce qui est caché, prédire, comprendre l’impossible. Changer de marque était une mort de l'âme, une amputation de soi que nul ne pouvait survivre.

C’est dans ce monde, rigide dans ses convictions, que Kael existait. Ou plutôt, qu'il survivait. Kael était une anomalie, une erreur de calcul cosmique, une présence qui ne devrait pas être. Il était né sans Marque. Pas une éraflure, pas une ombre, pas une vibration sur sa peau ou dans son esprit qui trahisse une quelconque aspiration à posséder, à dominer, ou à savoir. Pour le système, il était invisible, un fantôme dans la machine. Les Possédants le regardaient comme une poussière insignifiante, les Dominants ne le percevaient même pas, et les Veilleurs… les Veilleurs le sentaient, comme une dissonance subtile dans leur symphonie de savoir.

Kael se déplaçait dans les ruelles tortueuses de la Cité des Échos, un amas de bâtiments hétéroclites et de marchés grouillants qui s’accrochait aux flancs d’une ancienne montagne. La ville était un creuset, un lieu où les trois idéologies se heurtaient et se mélangeaient dans une danse chaotique. Des Possédants aux robes chatoyantes négociaient des artefacts aux lueurs étranges avec des marchands à la mine patibulaire, tandis que des Dominants aux muscles saillants patrouillaient, leurs armures résonnant sur les pavés usés. Les Veilleurs, eux, se faisaient discrets, leurs silhouettes drapées dans des tuniques sombres se fondant dans la foule, leurs yeux scrutant chaque détail avec une intensité déconcertante.

« Encore ce gamin… » marmonna un vieil homme, les mains ridées tenant un étal de fruits aux couleurs vives, en voyant Kael passer. Il ne portait rien de remarquable, juste des vêtements simples, usés, mais propres. Son visage était celui d'un jeune homme, marqué par une curiosité insatiable qui semblait toujours le pousser à observer, à écouter, à chercher.

Kael s'arrêta devant une échoppe où un Vendeur de Souvenirs, un homme corpulent au nez rouge, exposait des bibelots étranges. Il y avait des petites statuettes de guerriers aux poings serrés, des amulettes censées apporter la richesse, et des parchemins jaunis couverts de symboles indéchiffrables. Kael ne regardait pas les objets, mais les gens qui les achetaient. Une femme, une Possédante sans doute, examinait une amulette avec une avidité palpable, tandis qu’un Dominant, à l’armure cabossée, achetait un pendentif orné d’un poing levé, le visage illuminé d’une fierté rustre.

« Quelque chose qui t'intéresse, gamin ? » lança le vendeur, sa voix rocailleuse, un sourire intéressé aux lèvres. Il avait remarqué Kael, comme tous ceux qui vivaient dans ces quartiers. Le gamin sans marque était une curiosité, une anomalie dont on parlait à voix basse. Kael secoua la tête. « Non, je regarde seulement. » « Regarder ne remplit pas le ventre, ni le coffre, » rétorqua le vendeur, ses yeux balayant Kael avec une pointe de dédain. « Tu n’as pas de Marque, n’est-ce pas ? »

Le sujet revenait toujours. C’était la première chose que les gens remarquaient chez Kael, ou plutôt, l’absence de ce qu’ils cherchaient. « Non, » répondit Kael, sa voix calme, dénuée d’amertume. Il avait appris à ne pas se laisser atteindre. « Alors tu n’es rien, » conclut le vendeur en détournant le regard, retournant à ses affaires.

Kael continua sa marche, traversant une place où un Dominant, un géant aux épaules larges, exhibait sa force en soulevant une lourde poutre de métal, sous les applaudissements polis de quelques Possédants. Le Dominant riait, son corps luisant de sueur, sa Marque de Domination pulsant faiblement sous sa peau. Kael sentit une pointe de tristesse. Pourquoi cette démonstration ? Pour quoi faire ? Pour impressionner ? Pour asseoir son pouvoir ?

Il s’aventura dans un quartier plus reculé, où l’architecture se faisait plus chaotique, les bâtiments semblant s’être empilés les uns sur les autres au fil des siècles. Ici, les gens vivaient différemment. Moins de bling-bling des Possédants, moins de fanfaronnade des Dominants. Une atmosphère plus… résignée, peut-être. C’est là qu’il avait rencontré Lyra.

Lyra était une ombre agile, une créature de la nuit qui se déplaçait avec la grâce d’un félin. Elle vivait dans les bas-fonds, survivant grâce à des expédients et à une intelligence vive. Elle avait refusé le système, refusé les Marques. Ou du moins, c'est ce qu'elle prétendait. Kael la trouva accroupie près d’une fontaine asséchée, examinant un petit objet métallique qu’elle tenait entre ses doigts.

« Encore à fouiner dans les détritus, Lyra ? » demanda Kael en s’approchant doucement. Lyra sursauta, son corps se tendant, prête à fuir ou à se défendre. Elle se retourna, ses yeux sombres rencontrant ceux de Kael. Un éclair de surprise traversa son regard, suivi d’une froideur calculée. « Kael. Tu me surprends toujours. Tu ne devrais pas te trouver ici. » « Et où devrais-je être ? » répondit Kael avec un sourire léger. « Je ne suis personne, je ne possède rien, je ne domine personne, et je ne cherche pas à savoir. Je suis juste… là. » Lyra laissa échapper un petit rire sec. « Tu es une énigme, Kael. Une énigme qui dérange. » Elle retourna son attention à l’objet métallique, qui s’avéra être une petite clé rouillée. « Tu cherches toujours ta place, hein ? » Kael s’assit à côté d’elle, le regard perdu dans l’horizon grisâtre. « Je ne cherche pas ma place. Je cherche à comprendre. Pourquoi tout le monde court après ces choses ? Avoir, Pouvoir, Savoir. Et à quel prix. » Lyra haussa un sourcil. « Le prix, c’est tout. C’est la seule chose que le Monde Fractionné ne te donne pas gratuitement. » Elle fit tourner la clé entre ses doigts. « Regarde ça. Une vieille clé. Probablement pour une porte qui n’existe plus. Ou peut-être… » Elle s’interrompit, un léger froncement de sourcils marquant son front.

« Peut-être quoi ? » insista Kael, sa curiosité piquée. « Peut-être qu’elle mène quelque part, » murmura Lyra, plus pour elle-même que pour Kael. « Quelque part que les autres ignorent. » Elle se leva brusquement, rangeant la clé dans une poche dissimulée de son pantalon. « Ne traîne pas trop longtemps dans ces quartiers, Kael. Les gens comme toi attirent l’attention. Et l’attention ici, c’est dangereux. » « Mais je n’ai rien à perdre, » dit Kael. « Tu as ta vie, » répliqua Lyra, son ton se faisant soudain plus grave. « Et dans ce monde, c’est déjà énorme. » Elle lui jeta un dernier regard, un mélange indéchiffrable de méfiance et de… quelque chose d’autre, avant de disparaître dans l’ombre d’une ruelle.

Kael resta assis un instant, le murmure de Lyra résonnant dans son esprit. « Quelque part que les autres ignorent. » L’idée le frappa avec une intensité nouvelle. Il avait toujours observé les dysfonctionnements du système, les sacrifices humains causés par cette course effrénée au pouvoir, à la richesse, à la connaissance. Il avait vu la souffrance, la peur, la destruction. Et il avait toujours ressenti que quelque chose clochait fondamentalement, que ce n’était pas la seule voie possible.

Il se leva, ses yeux balayant les ruines imposantes qui dominaient la ville. Des structures colossales, vestiges d’une ère révolue, témoignaient d’une puissance et d’une maîtrise technologique qui dépassaient l’entendement actuel. On disait que ces ruines abritaient des artefacts perdus, des secrets enfouis, des vérités oubliées. Les Possédants dépensaient des fortunes pour explorer ces zones dangereuses, les Dominants y menaient des raids pour piller et asseoir leur autorité, et les Veilleurs y envoyaient leurs émissaires les plus discrets, à la recherche de connaissances interdites.

Mais Kael ne cherchait pas d’artefacts, de puissance ou de savoir. Il cherchait une réponse. Une explication à son existence, à l’existence de ce monde fracturé. Et si Lyra avait raison ? Si une porte existait, une porte que le système ignorait, une porte qui menait au-delà de Avoir, Pouvoir, Savoir ? L’idée le captiva. Ce n’était pas une quête de conquête, mais une recherche de compréhension. Une recherche qui, il le sentait au plus profond de lui, pourrait bien changer la nature de ce monde.

Alors qu’il se retournait pour quitter la place, une ombre se détacha d’un recoin sombre, une silhouette drapée dans une longue tunique indigo, le visage dissimulé par une capuche profonde. Une présence familière, mais qui auparavant l’avait toujours esquivé. Un Veilleur.

« Le jeune homme sans marque, » murmura une voix douce, presque musicale, mais empreinte d’une autorité silencieuse. « Ton inutilité est ta plus grande force. » Kael se figea, se demandant si c’était une menace ou une observation. « Qui êtes-vous ? » La silhouette s’avança légèrement, laissant entrevoir le contour d’un visage d’une beauté austère, des yeux qui semblaient avoir vu des siècles s’écouler. « Je suis Maître Valerius. J’ai entendu parler de toi. Le gamin qui ne veut rien. » « Je veux comprendre, » corrigea Kael. Un léger sourire effleura les lèvres de Valerius. « La compréhension est la première étape vers le savoir. Et le savoir… le savoir est la clé de tout. » Il fit un geste de la main vers les ruines imposantes. « Là-bas, parmi les vestiges de ce qui fut, se cachent des vérités que même les plus grands Veilleurs peinent à déchiffrer. Des vérités sur l’origine de ce monde, sur la raison de cette ère de conquête. »

Kael sentit son cœur battre plus vite. « Vous savez quelque chose ? » « Je sais que ce monde n’est pas ce qu’il semble être, » répondit Valerius, ses yeux fixés sur Kael avec une intensité qui le transperçait. « Et toi… toi, jeune homme, tu pourrais bien être la clé pour le découvrir. »

La phrase flotta dans l’air chargé de poussière et de secrets. Le Veilleur, Maître Valerius, venait de jeter une pierre dans l’existence paisiblement ignorée de Kael. Le monde, qu’il avait toujours observé de loin, venait de lui tendre une invitation. Une invitation à aller au-delà de la simple observation, vers la compréhension, vers la vérité. Et Kael, l’anomalie sans marque, sentit qu’il était sur le point de franchir un seuil, un seuil qui menait vers un chemin entièrement nouveau, un chemin qui ne serait pas celui de la conquête, mais celui de la révélation. La porte, dont Lyra avait parlé, semblait soudain beaucoup plus proche qu’il ne l’avait imaginé.

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