Chapter 3
Le Secret de la Blessure
Mia ramène l'étranger, André, chez elle. Elle soigne ses plaies profondes, remarquant des marques inhabituelles qui défient toute explication médicale rationnelle.
La pluie tambourinait contre les vitres, un chœur aquatique qui semblait vouloir noyer le monde extérieur. Chaque goutte était une note discordante dans la symphonie de ma terreur. Je le regardais, cet inconnu, son corps ruisselant d'une eau sombre qui n'avait rien de commun avec la pureté de la pluie. Il était là, dans mon salon, une présence imposante et pourtant fragile, ses yeux d'une intensité déconcertante fixés sur moi. L'appel de la pitié, cette pulsion irrépressible qui m'avait toujours gouvernée, avait triomphé de la raison. Je l'avais ramené.
« Vous avez besoin de soins », avais-je murmuré, ma voix tremblante trahissant l'effroi qui me serrait la gorge. Il avait hoché la tête, un geste lent, presque douloureux, et puis, le silence s'était installé, lourd de questions non posées, de dangers invisibles.
Maintenant, il était assis sur le bord du canapé, ses mains puissantes posées sur ses genoux, comme si elles étaient trop lourdes pour être levées. Ses vêtements étaient déchirés, maculés de boue et de cette même substance sombre qui s'écoulait de ses blessures. Des plaies profondes, béantes, lacéraient son flanc et son épaule. La lumière tamisée de la lampe de chevet, que j'avais allumée pour y voir plus clair, jetait des ombres mouvantes sur son visage aux traits marqués par la souffrance.
Je m'approchai avec le kit de premiers secours, mes mains tremblant légèrement. L'odeur âcre de désinfectant se mêlait à celle, plus animale, de la terre et du sang. Il ne cilla pas lorsque je découpai le tissu imbibé de son chemise, révélant l'étendue des dégâts. Les coupures étaient longues, profondes, comme si elles avaient été infligées par des griffes immenses. Mais ce qui me glaça le sang, ce furent les marques qui les bordaient. Des dessins étranges, complexes, comme des tatouages naturels, semblaient s'enfoncer dans sa chair, étranges et dérangeants. Ils pulsaient d'une énergie sourde, presque imperceptible, mais je la sentais, elle me hérissait les poils sur les bras.
« Qu'est-ce que c'est ? » ma voix n'était qu'un souffle.
Il releva la tête, son regard rencontrant le mien. Il y avait une profondeur insondable dans ses yeux, un mélange de douleur, de méfiance et d'une tristesse qui me transperça. « Des marques », répondit-il d'une voix rauque, presque éraillée. « Ce sont… des marques. »
« Des marques de quoi ? » je tentai de garder mon calme, mais mon cœur battait la chamade. Cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais jamais vu. Pas une coupure ordinaire, pas une cicatrice normale. C'était… autre chose. Quelque chose d'ancien, de primitif.
Il hésita, ses lèvres se serrant. « Ce sont des marques de bataille », dit-il finalement, des mots pesés, comme s'il choisissait les plus prudents. « Des blessures qui ne guérissent pas facilement. »
Je pris une compresse imbibée d'antiseptique et m'approchai de son flanc. Il sursauta légèrement à mon contact, un spasme parcourant son corps. « Doucement », murmurai-je, essayant de le rassurer autant que moi-même. La peau était brûlante sous mes doigts. Je nettoyai la première plaie, puis la seconde. Chaque mouvement était une torture, pas seulement pour lui, mais pour moi aussi. Je sentais sa souffrance comme si elle m'était propre. Et ces marques… elles semblaient vibrer sous mes doigts, une énergie latente qui me donnait la chair de poule.
« Vous ne pouvez pas les soigner avec ce que vous avez », dit-il, sa voix basse et grave. « Mes blessures sont… d'une autre nature. »
« Je sais », répondis-je, le regard fixé sur l'une des marques, une spirale complexe qui semblait presque vivante. « Mais je peux au moins nettoyer. Empêcher l'infection. »
« L'infection n'est pas mon plus grand souci. » Un soupir s'échappa de ses lèvres. « Je suis traqué. »
Le mot résonna dans le silence de la pièce, porteur d'une menace tangible. Traqué. Par qui ? Par quoi ? Mes pensées s'emballèrent. Le journal de mes parents. Les passages cryptiques sur des dangers tapis dans l'ombre. Des créatures… « Vous êtes… » commençai-je, puis je m'arrêtai. L'idée était trop folle, trop irrationnelle.
Il me regarda, son regard perçant semblant lire mes pensées les plus enfouies. « Vous avez lu le journal, n'est-ce pas ? »
Mon souffle se coinça dans ma gorge. Comment pouvait-il savoir ? Mes parents avaient-ils… avaient-ils eu affaire à des gens comme lui ? « Je… je ne comprends pas », réussis-je à articuler.
« Je suis un loup-garou, Mia. »
Le mot tomba comme une pierre dans un étang calme, provoquant des remous dans mon esprit déjà perturbé. Loup-garou. Ce n'était pas possible. C'était un mythe, une légende. Pourtant, en le regardant, en voyant ces marques étranges, en sentant cette aura de danger palpable qui l'entourait, une partie de moi commençait à croire. La partie qui avait toujours ressenti que le monde était plus vaste, plus étrange que ce que les apparences laissaient croire.
Je reculai d'un pas, le cœur battant follement. La peur, une peur primale, me saisit. Un loup-garou. Ici. Chez moi. Mais en même temps, une vague de compassion me submergea. Il était blessé, vulnérable, et il venait de me confier son plus grand secret.
« Je… je ne sais pas quoi dire », avouai-je, ma voix faible.
« Vous n'avez rien à dire. » Il détourna le regard, fixant le mur de l'autre côté de la pièce, comme s'il cherchait une échappatoire. « Je ne vous demande rien. »
« Mais vous êtes blessé », insiste-je, ma nature empathique reprenant le dessus. « Et vous êtes traqué. Je ne peux pas… vous laisser comme ça. »
Il tourna la tête vers moi, une lueur nouvelle dans ses yeux. De la surprise ? De la reconnaissance ? « Vous êtes… différente. »
« Je ne suis personne », rétorquai-je, le regard perdu dans le feu du foyer, qui crépitait doucement, offrant une chaleur bienvenue dans la pièce qui semblait avoir gelé. « Juste une fille qui a trouvé un journal. »
Le journal. Il était la clé. Le lien entre mes parents, ce monde inconnu, et cet homme étrange assis devant moi. Mes parents, si secrets, si protecteurs. Avait-il un lien avec eux ? Étaient-ils… impliqués dans ce monde ?
« Mon nom est André », dit-il, sa voix plus douce cette fois. « André Moreau. »
Mia Dubois. Mon nom semblait si insignifiant comparé au sien, à son histoire invisible mais palpable. J'avais l'impression d'être au bord d'un précipice, le regard plongé dans un abîme dont je n'osais imaginer la profondeur.
Je continuai à le soigner, mes mains plus assurées maintenant, mais mon esprit tourbillonnait. Chaque fois que mes doigts effleuraient ses blessures, je sentais cette énergie étrange, cette vibration subtile qui émanait de lui. Ce n'était pas seulement de la douleur physique qu'il portait, mais un fardeau, un secret lourd de conséquences.
« Qui vous a fait ça ? » demandai-je, incapable de retenir ma curiosité, ma peur se transformant en une soif de comprendre.
Il soupira, un son empreint de lassitude. « Des chasseurs. Ils ont une dent contre ma kind. Et contre moi en particulier. »
« Pourquoi vous ? »
« Parce que… » il hésita, ses yeux se voilant d'une douleur profonde. « Parce que je sais des choses. Des choses qu'ils veulent garder secrètes. »
Mon cœur se serra. Des choses. Des secrets. Comme ceux de mes parents. « Et mon père et ma mère… ils étaient au courant ? »
André me regarda, ses yeux sondant les miens. « Vos parents étaient… spéciaux, Mia. Ils comprenaient le monde d'une manière que peu d'autres pouvaient. Ils étaient… des protecteurs. »
Des protecteurs. C'était le mot qu'il avait utilisé pour lui-même, pour décrire les étrangers qui m'avaient effrayée dans mon enfance. Étaient-ils comme lui ? Ou contre lui ?
« Ils ont laissé des traces », continua André, d'une voix presque rêveuse. « Pour ceux qui savent chercher. Pour ceux qui sont destinés à trouver. »
Le journal. Mon journal. C'était moi, alors. Destinée à trouver. Destinée à me retrouver au milieu d'une histoire qui dépassait tout ce que j'avais jamais imaginé.
Je finis de bander ses plaies, utilisant le reste de mes compresses. Il se leva lentement, son corps raide, mais une nouvelle force semblait émaner de lui, comme si ma présence, ma compassion, lui avait redonné un peu de courage.
« Merci, Mia », dit-il, sa voix resonnant d'une sincérité troublante. « Vous avez fait plus que ce que vous imaginez. »
« Je… je ne sais pas ce que je vais faire », avouai-je, la réalité de la situation me frappant de plein fouet. J'avais aidé un loup-garou blessé. Un être surnaturel. Et maintenant ? Il était toujours là, menacé, et moi, j'étais impliquée.
Il s'approcha de la fenêtre, regardant dehors la nuit toujours aussi noire. « La nuit est encore longue », murmura-t-il. « Et mes ennemis… sont patients. »
Je le regardai, cet homme fort et solitaire, dont le secret me glaçait le sang et pourtant, attirait une part de moi que je ne connaissais pas. J'avais ouvert la porte à quelque chose d'inconnu. J'avais pris la main tendue dans la tempête. Et maintenant, je ne pouvais plus reculer. L'ombre de mes parents planait sur nous, leurs secrets se mêlant aux miens, et à ceux d'André. La nuit était effectivement encore longue. Et je sentais au plus profond de moi que les véritables épreuves ne faisaient que commencer.