Chapter 1

Le Journal Oublié

Mia découvre un vieux journal de ses parents dans le grenier. Les premières pages révèlent des symboles étranges et des récits cryptiques, semant le doute sur leur passé paisible.

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Le grenier avait toujours été pour moi un royaume de poussière et de souvenirs oubliés, un espace où le temps semblait s'être figé. Les rares fois où j'y avais grimpé, c'était pour y chercher un vieux jouet, une robe de soirée ringarde, ou encore pour échapper à une dispute familiale. Mais aujourd'hui, l'étouffante chaleur de juillet me poussait à y chercher un refuge, une fraîcheur relative que les vieilles pierres promettaient. C'est ainsi que, par un après-midi paresseux, armée d'une vieille lampe torche dont le faisceau vacillant dansait sur les toiles d'araignées, je me suis aventurée dans ce temple de l'inconnu.

Mes parents, pour moi, étaient un livre ouvert. Des gens simples, aimants, dont la vie s'était déroulée sans heurt jusqu'à leur tragique accident. Leur mort, il y a cinq ans, avait laissé un vide béant, une douleur sourde qui ne cessait de murmurer à mon oreille. Je me raccrochais à l'image qu'ils m'avaient laissée : celle de parents ordinaires, ancrés dans le réel, loin des fantaisies que je pouvais lire dans les romans. Pourtant, au plus profond de moi, une question persistait, une petite graine de doute plantée par des non-dits, des regards fuyants lors de certaines conversations trop intimes.

Je me frayais un chemin entre les malles éventrées, les meubles recouverts de draps blancs fantomatiques, et les piles de journaux jaunis. L'air était lourd, chargé d'une odeur mêlant le bois ancien, le papier moisi et une touche indéfinissable, presque florale, mais âcre. Mon faisceau lumineux a fini par s'arrêter sur une petite malle en cuir vieilli, nichée dans un recoin sombre, à moitié dissimulée sous une couverture élimée. Elle semblait différente des autres, plus ancienne, plus… secrète. Une sorte d'attraction irrésistible m'a poussée à m'approcher.

Elle n'était pas fermée à clé. Un simple fermoir en laiton terni, mais curieusement intact, tenait le couvercle. Mes doigts tremblaient légèrement en l'ouvrant. L'intérieur était tapissé d'un velours rouge décoloré, et au milieu reposait un unique objet : un journal intime. Sa couverture était en cuir fin, d'un brun profond, lisse au toucher malgré son âge apparent. Aucune inscription, aucun nom. Juste la promesse d'une intimité dévoilée.

Mes parents n'avaient jamais été du genre à tenir des journaux. Du moins, pas à ma connaissance. Ma mère écrivait des listes de courses, mon père des notes sur son travail. Rien qui ne puisse laisser présager un tel trésor caché. L'idée de lire leurs pensées les plus intimes, leurs confidences, me mettait mal à l'aise, mais la curiosité était une bête trop puissante pour être maîtrisée. Je me suis assise par terre, le journal ouvert sur mes genoux, la lampe torche posée à côté, projetant une lumière pâle sur les pages.

Les premières pages étaient remplies d'une écriture élégante, celle de ma mère, je l'ai reconnue immédiatement. Les premières entrées dataient de bien avant ma naissance, de l'époque où ils étaient jeunes, où ils construisaient leur vie. Des descriptions de promenades, de dîners entre amis, de projets d'avenir. C'était rassurant, familier. Je me disais que j'avais peut-être trouvé un simple recueil de souvenirs, rien de plus.

Puis, le ton a commencé à changer. L'écriture est devenue plus hâtive, parfois plus nerveuse. Des dates ont commencé à apparaître, de manière plus espacée. Et puis, il y a eu les symboles. Des dessins étranges, tracés avec une précision déconcertante, au milieu des phrases. Des spirales entrelacées, des formes qui ressemblaient à des lunes stylisées, des triangles superposés. Au début, j'ai cru à des illustrations fantaisistes, des doodles pour passer le temps. Mais ils étaient trop récurrents, trop précis pour être fortuits.

Une entrée en particulier a retenu mon attention. Elle était datée d'une période que je situais aux alentours de leur mariage.

"La nuit est tombée, et avec elle, le murmure. Les étoiles brillent, mais elles semblent observer, juger. Le cercle s'est refermé. La marque est là, gravée dans la chair, invisible pour les non-initiés. Ils ne comprendront jamais. Jamais. Le sacrifice est le prix de la protection. Le poids est lourd, mais il faut le porter. Pour elle."

"Pour elle". Qui était "elle" ? Moi ? Mais comment pouvaient-ils parler de moi, de ma protection, avant même que je n'existe ? Et "la marque" ? "Le sacrifice" ? Mon cœur s'est mis à battre plus fort, une sensation d'appréhension froide commençant à s'insinuer en moi.

J'ai tourné la page. Le langage est devenu encore plus cryptique, presque codé. Des phrases comme : "La lune pâle veille sur nos errances. L'odeur de la forêt porte les secrets des anciens. La bête sommeille, mais son regard est toujours alerte." La "bête" ? Mon esprit, déjà perturbé par les symboles, a commencé à imaginer des choses. Des histoires que je lisais dans des livres, des créatures mythologiques. Mais mes parents ? Des gens si ancrés dans la réalité ?

J'ai trouvé des passages écrits par mon père également. Son écriture était plus sobre, mais les thèmes abordés étaient les mêmes. Des préoccupations étranges concernant des "changements", des "flux", des "énergies". Il parlait aussi de "surveillance", de "prudence".

"Les nuits sans lune sont les plus dangereuses. Le voile s'amincit. Il faut rester vigilant. La meute a des règles, et les règles sont faites pour être brisées par ceux qui n'ont rien à perdre. Nous devons nous assurer qu'ils ne nous trouvent pas. Jamais."

"La meute" ? "Ils" ? La peur commençait à me serrer la gorge. Je me sentais comme une intrue, une voleuse de secrets. Ce journal n'était pas censé tomber entre mes mains. Il révélait une facette de mes parents que je ne connaissais pas, une facette sombre, empreinte d'une tension palpable. La vie paisible qu'ils m'avaient toujours montrée semblait n'être qu'une façade, une illusion soigneusement entretenue.

J'ai continué ma lecture, absorbée par ce mystère qui se dévoilait page après page. Les symboles devenaient plus complexes, accompagnés de légendes que je ne parvenais pas à déchiffrer. Des mots en latin, des phrases dans une langue inconnue, des diagrammes astronomiques. Ma mère avait toujours été douée pour les langues, mais cela dépassait tout ce que j'avais pu imaginer de ses talents.

Un passage, écrit à la hâte, presque griffonné, a fait naître en moi un frisson glacial.

"Le danger est plus proche qu'on ne le pense. Ils ont senti la faiblesse. Le lien s'est brisé. Le sang appelle le sang. Si quelque chose nous arrive, sache que nous avons tout fait pour te protéger. Ne cherche pas. Oublie. Vis ta vie, loin de tout cela. L'héritage est un fardeau trop lourd pour tes épaules innocentes."

L'héritage ? Un fardeau ? Leurs paroles résonnaient avec une urgence glaçante. Leurs avertissements étaient clairs : je devais oublier, ne pas chercher. Mais c'était précisément ce que je faisais. Je cherchais. Je voulais comprendre. La mort de mes parents, jusque-là le simple résultat d'un tragique accident, prenait soudain une dimension inquiétante. Et si ce n'était pas un accident ? Et s'ils avaient été traqués ? Et si ce "danger" dont ils parlaient les avait rattrapés ?

La lumière de la lampe torche vacillait, projetant des ombres dansantes sur les murs poussiéreux. Le silence du grenier, auparavant apaisant, était maintenant chargé d'une attente sourde. Je me sentais seule, démunie, face à ces révélations qui bouleversaient mon monde. Mes parents, ces piliers de ma vie, étaient devenus des énigmes.

J'ai remonté le temps dans le journal, cherchant des indices, des réponses. Il y avait une section entière dédiée à des descriptions de créatures, de rituels, de prophéties. J'ai lu avec effroi des termes comme "lycanthropie", "métamorphe", "chasseurs". Mon esprit refusait de faire le lien, de croire que ces récits fantastiques pouvaient concerner ma famille. Et pourtant, les symboles, les avertissements, la peur palpable dans leurs écrits, tout convergeait vers une réalité bien plus étrange que ce que j'avais jamais imaginé.

Je me suis arrêtée sur une page où ma mère avait dessiné, avec une finesse incroyable, un profil d'homme. Un visage aux traits marqués, un regard intense, presque sauvage. Sous le dessin, une seule phrase, tracée dans une encre presque effacée : "Le Loup. Notre dernier espoir. Et notre plus grande peur."

Le Loup. Mon sang s'est glacé. Les mots du journal, les symboles, la peur qu'ils exprimaient, tout a soudain pris un sens terrifiant. Mes parents n'étaient pas simplement des gens ordinaires. Ils avaient des secrets, des liens avec un monde que je ne comprenais pas. Et ce monde, visiblement, était dangereux.

La lampe torche a failli me glisser des mains. J'ai refermé le journal d'un geste brusque, le bruit sec du cuir claquant dans le silence du grenier. Je me sentais submergée, perdue. Le grenier, ce refuge de poussière et de souvenirs, était devenu le théâtre d'une révélation qui allait changer ma vie à jamais. La curiosité s'était muée en une inquiétude profonde, une angoisse sourde. Je ne savais pas ce que je venais de découvrir, mais une chose était certaine : le monde de mes parents était bien plus vaste, bien plus sombre, et bien plus fascinant que je ne l'avais jamais imaginé. Et peut-être, juste peut-être, que leur héritage n'était pas seulement un fardeau, mais aussi une clé. La clé d'un mystère qui venait de s'ouvrir devant moi, et dont je ne pouvais plus reculer. Je devais comprendre. Je devais savoir.

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