Chapter 1

L'Arrivée à Valombre

Célia et sa famille s'installent dans le majestueux Manoir de Valombre. L'immensité et le silence des lieux intriguent Célia, tandis que ses parents tentent de retrouver leurs marques dans cette nouvelle demeure. Des bruits étranges se font entendre dès la première nuit.

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Le vrombissement du moteur s'estompa, laissant place à un silence d'une densité presque palpable. La voiture, une berline familiale un peu fatiguée, s'immobilisa devant une grille monumentale, rouillée par le temps et ornée de volutes ouvragées. Au-delà, se dressait Valombre. Ce n'était pas une simple maison, c'était un château, un de ceux que Célia avait vus dans les livres d'histoires, une silhouette sombre se découpant sur un ciel d'un bleu d'encre, parsemé de nuages menaçants.

« Eh bien, voilà, chérie, » annonça Monsieur Dubois, un sourire éclatant illuminant son visage, bien qu'il dût se pencher un peu pour voir par-dessus le volant, « nous sommes arrivés. Valombre. Qu'en dis-tu ? »

Célia, dix ans, la curiosité piquée à vif, dévisageait l'édifice. Les pierres grises semblaient anciennes, chargées d'histoires oubliées. Des vignes grimpantes s'accrochaient aux murs, comme si le temps lui-même avait décidé de s'y enraciner. La bâtisse était immense, traversée par des rangées de fenêtres sombres qui ressemblaient à des yeux vides, observant le monde extérieur sans jamais le laisser entrer. Un pont-levis semblait menacer de s'effondrer au-dessus d'un fossé asséché, et, même sous le soleil de fin d'après-midi, une aura de mystère et de mélancolie flottait autour de ce lieu.

« C'est… grand, papa, » murmura Célia, sa voix résonnant faiblement dans l'habitacle. Elle sentit une petite appréhension lui nouer l'estomac. Ce n'était pas la joie exubérante qu'elle avait imaginée en quittant leur petit appartement parisien pour cette nouvelle vie.

Madame Dubois, assise à côté d'elle, ajusta ses lunettes et jeta un regard plus scrutateur à la demeure. « Grand est un euphémisme, Célia. C'est… imposant. J'espère que nous ne nous laisserons pas écraser par tout ça. » Son ton était un mélange de pragmatisme et d'une pointe d'inquiétude qu'elle tentait de dissimuler.

Monsieur Dubois gara la voiture dans la cour pavée, dont les pierres étaient disjointes par endroits, laissant pousser de l'herbe sauvage. Il coupa le moteur, et le silence revint, plus lourd qu'auparavant. Il se tourna vers sa femme et sa fille, son optimisme indéfectible reprenant le dessus. « Ne vous inquiétez pas, mes chéries ! Ce sera notre nouveau chez-nous. Un peu de travail, un peu de peinture, et ce sera parfait. Pensez à l'espace ! Célia, tu auras ta propre chambre, une immense chambre ! Et un jardin… oh, un jardin immense ! »

Célia essaya de partager son enthousiasme, mais son regard était déjà attiré par les détails étranges. Une gargouille grimaçante semblait la fixer depuis le faîte d'une tour. Une fenêtre au troisième étage, entrouverte, laissait apercevoir une ombre fugace. Elle se rappela les paroles de sa mère, lors de la signature des papiers : « Ce manoir a une histoire, Célia. Une longue histoire. »

Alors que Monsieur Dubois sortait pour ouvrir le coffre, Madame Dubois posa une main sur l'épaule de sa fille. « Tu es un peu pâle, mon cœur. Cette longue route t'a fatiguée ? »

« Non, maman, ça va, » mentit Célia. Elle ne voulait pas admettre que l'immensité et le silence du manoir commençaient à lui peser. Elle avait toujours été une enfant curieuse, avide de découvertes, mais Valombre semblait cacher bien plus que de simples secrets de vieille bâtisse. Il y avait une atmosphère, une sorte de souffle ancien qui semblait émaner des murs.

Les premières heures furent consacrées au déchargement des quelques meubles et cartons qui avaient fait le voyage avec eux. Le manoir, bien que majestueux de l'extérieur, révélait à l'intérieur un état de délabrement avancé. Les parquets craquaient sous chaque pas, la poussière recouvrait les meubles anciens cachés sous des draps blancs, et une odeur de renfermé flottait dans l'air, mêlée à celle, plus subtile, de la cire et de la pierre froide.

Célia, portée par son énergie naturelle, explorait chaque pièce avec une fascination mêlée d'une pointe d'appréhension. Les pièces étaient vastes, avec des plafonds hauts ornés de moulures complexes, des cheminées monumentales dont le marbre était terni par le temps, et des tapisseries décolorées qui racontaient des scènes de chasse ou des paysages oubliés. Elle imaginait les vies qui avaient traversé ces murs, les rires, les conversations, les secrets murmurés.

« Regardez, maman ! » s'exclama Célia, pointant du doigt une grande bibliothèque dans ce qui semblait être le salon principal. Les étagères montaient jusqu'au plafond, remplies de livres reliés de cuir, certains anciens et fragiles, d'autres plus récents mais délaissés. « Il y a des livres partout ! »

Madame Dubois s'approcha, un léger sourire aux lèvres. « Oh, ma chérie, je vois que tu as trouvé ton paradis. Fais attention, certains doivent être très fragiles. »

Monsieur Dubois, quant à lui, avait déjà entrepris de défaire les cartons de cuisine, son dynamisme contrastant avec la morosité ambiante. « Bon, les filles, il faut bien commencer à installer tout ça. Je vais monter les lits dans les chambres. Célia, quelle chambre tu préfères ? Celle avec la vue sur le parc ? »

Célia hocha la tête, les yeux brillants d'excitation. Elle avait repéré une chambre lumineuse au deuxième étage, avec une grande fenêtre donnant sur l'immense jardin qui s'étendait à perte de vue. Elle imaginait déjà y lire ses livres, le soleil caressant son visage.

Au fur et à mesure que la journée avançait, les parents s'affairaient à rendre le manoir un peu plus habitable, tandis que Célia, malgré la fatigue, continuait son exploration méthodique. Elle s'aventura même dans les couloirs moins éclairés, là où les ombres semblaient s'épaissir, et où un silence plus profond régnait. C'est là, dans un petit réduit dissimulé derrière une tenture élimée, qu'elle découvrit une porte basse, presque invisible. Intriguée, elle la poussa.

Elle déboucha dans une petite pièce sombre, dont l'air était encore plus confiné. Au centre, sur un pupitre poussiéreux, reposait un objet. C'était un grand livre, relié de cuir noir, dont les pages semblaient jaunies et fragiles. La couverture était ornée d'un sceau étrange, un soleil stylisé entouré d'une couronne d'épines.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? » murmura Célia, s'approchant avec précaution. Elle sentit une vague de curiosité la submerger, plus forte que la peur qui commençait à poindre. Elle effleura la couverture du bout des doigts. Le cuir était froid et rugueux. Elle hésita un instant, puis, prenant une profonde inspiration, elle ouvrit le livre.

Les premières pages étaient remplies d'une écriture élégante, mais un peu difficile à déchiffrer. C'était un journal. Un journal intime, apparemment, daté de plusieurs siècles. Les premières entrées racontaient la vie quotidienne d'une personne nommée « Aliénor », dans ce même manoir. Mais rapidement, le ton changea. Les mots devenaient plus sombres, plus anxieux. Il était question de « secrets enfouis », de « trésors cachés », et d'une « menace qui rôde ».

Célia fut captivée. Elle s'assit par terre, dans la pénombre de la petite pièce, et commença à lire, oubliant le reste du monde. Sa mère la retrouva ainsi, assise dans la poussière, le nez plongé dans le vieux livre.

« Célia ! Mais qu'est-ce que tu fais là ? Il faut dîner, et tu vas t'en mettre partout. » Madame Dubois avait un ton ferme, mais son regard s'adoucissait en voyant l'expression absorbée de sa fille. « Qu'as-tu trouvé de si intéressant ? »

Célia leva des yeux brillants. « Maman, regarde ! C'est un journal ! Le journal de quelqu'un qui vivait ici, il y a très, très longtemps. Elle parle de secrets… et d'un trésor ! »

Madame Dubois s'approcha, un sourcil levé. Elle jeta un coup d'œil aux pages jaunies. « Un trésor, dis-tu ? J'espère que ce n'est pas une de ces vieilles légendes qui finissent par vous mener nulle part. » Elle sentit une légère gêne en prononçant ces mots. Il y avait dans le ton de Célia une conviction qui la troublait.

« Mais maman, regarde ! Il y a… il y a des dessins aussi ! » Célia tourna les pages, révélant des croquis à l'encre, représentant des symboles étranges, des cartes rudimentaires, et des énigmes écrites en vieux français. « C'est comme une chasse au trésor ! »

La phrase fit sursauter Madame Dubois. Une chasse au trésor. L'idée était à la fois séduisante et alarmante. Elle repensa à la façon dont elle avait elle-même hérité de ce manoir, une affaire compliquée, teintée de rancœurs familiales anciennes. Elle secoua la tête. « Célia, je pense que pour ce soir, nous allons mettre ce livre de côté. Nous avons beaucoup à faire. »

Malgré la réticence de sa mère, Célia sentit une étincelle s'allumer en elle. Ce journal n'était pas qu'un vieux livre. C'était une clé. La clé d'un mystère, d'une histoire cachée au cœur de Valombre. Elle était déterminée à en découvrir le secret.

Le dîner fut un moment de partage animé, où Monsieur Dubois racontait avec entrain ses plans pour le manoir, tandis que Madame Dubois essayait de rester pragmatique, et Célia, silencieuse, repensait aux mots du journal. Elle jeta des coups d'œil furtifs à sa mère, remarquant une expression fugace de malaise lorsqu'elle avait évoqué la bibliothèque, et une certaine nervosité lorsqu'elle avait croisé le regard de la gargouille sur le mur extérieur.

Après le dîner, alors que ses parents s'affairaient à installer les lits dans les chambres qu'ils avaient choisies, Célia s'éclipsa. Elle savait où trouver le livre. Elle retourna dans la petite pièce cachée, le cœur battant. La peur de l'obscurité, cette vieille compagne de ses nuits, commençait à se faire sentir dans les profondeurs du manoir, mais sa curiosité était plus forte.

Elle rouvrit le journal, la faible lumière d'une lampe de poche qu'elle avait emportée éclairant les pages avec une lueur tremblante. Elle lut les premières lignes de l'entrée suivante.

« Le 15 octobre 1782. La nuit est tombée sur Valombre, et avec elle, les ombres se font plus longues. Je sens sa présence. Il sait que je cherche, il sait ce que je protège. J'ai dissimulé la première partie de la clé. Que celui qui voudra la trouver ait le courage de braver la noirceur. Le premier indice se trouve là où le temps s'est arrêté, mais où la vie continue de courir. »

« Là où le temps s'est arrêté, mais où la vie continue de courir… » répéta Célia à voix basse. Elle réfléchit. Qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Un horloge ? Mais une horloge qui continue de courir…

Elle feuilleta les pages, cherchant d'autres indices, d'autres croquis. Soudain, une bourrasque de vent s'engouffra par une fissure dans le mur, faisant vaciller sa lampe de poche et éteignant la flamme. L'obscurité devint totale, épaisse, suffocante. Célia retint un cri. Son cœur battait à tout rompre. La peur se mêlait à l'excitation.

Un bruit. Un léger grattement, venant de l'extérieur de la pièce. Puis un autre. Comme si quelqu'un, ou quelque chose, se déplaçait dans le silence. Célia se figea, les yeux écarquillés dans le noir. Elle sentit une présence, invisible, mais palpable. Quelqu'un était là. Ou quelque chose.

Elle se leva lentement, sa lampe de poche entre les mains, le faisceau tremblant illuminant un coin de la pièce. Rien. Juste la poussière et les toiles d'araignées. Mais le bruit avait été réel. Elle était certaine de l'avoir entendu.

Soudain, un craquement sonore résonna dans le couloir. Puis un autre. Comme des pas lourds, se rapprochant. Célia sentit son sang se glacer. Elle n'était pas seule dans ce manoir. Et la nuit ne faisait que commencer. Elle referma vivement le journal, le serrant contre sa poitrine, et se précipita hors de la petite pièce, le cœur martelant sa cage thoracique, prête à retrouver la relative sécurité de ses parents, mais déjà, l'appel de l'aventure, du mystère, et du trésor caché, l'avait saisie. C'était le début de quelque chose de grand, de périlleux, et elle était prête à y aller.

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