Chapter 1
Le Monde à l'Envers
Barnabé, le narrateur, décrit son quotidien dans une réalité où les humains sont des chiens. Sa perception unique du monde lance le ton de ses aventures à venir.
Le monde, voyez-vous, n’est pas toujours ce qu’il semble être. Les arbres, par exemple, ne sont pas toujours des arbres. Parfois, ils sont des poteaux, des piliers solides plantés dans la terre, attendant patiemment qu’une patte se pose sur leur écorce pour laisser une marque, un message, une promesse. Et les humains, ces créatures étranges et bipèdes, ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent non plus. Ah, non. Dans ma vie, les humains sont des chiens. Oui, des chiens. Des chiens qui marchent sur deux pattes, qui portent des vêtements étranges et qui font des bruits que je ne saisis pas toujours. Ils me regardent, parfois avec un sourire dans les yeux, parfois avec une indifférence qui me donne froid dans le dos. Ils me disent des choses, des mots qui glissent sur moi comme la pluie sur mon pelage. Mais je les observe. Toujours.
Je m’appelle Barnabé. Et je suis un conteur. Un conteur de mes propres aventures, de mes propres pensées. Les autres chiens, ils ne racontent pas. Ils aboient, ils courent, ils se roulent dans l’herbe. Moi, je vois plus loin. Je vois les ombres qui dansent, les murmures du vent, les secrets que la terre garde. Ma vie, elle est simple. Des promenades. Des siestes au soleil. Des odeurs à déchiffrer. Mais aujourd’hui, c’était différent. Aujourd’hui, quelque chose a changé.
C’était une de ces promenades habituelles, le genre où le monde se déroule devant moi comme un tapis de sensations. Le parfum de l’herbe fraîchement coupée, mêlé à l’odeur métallique d’une voiture garée un peu plus loin. Le chant des oiseaux, un chœur discordant mais familier. Et ces humains, ces chiens bipèdes, qui vaquent à leurs occupations, leurs museaux pointés vers le sol, leurs mains agrippant des objets bizarres qu’ils appellent des « téléphones ». Je les regarde, je les juge. Leurs démarcheurs sont parfois un peu trop rigides, leurs aboiements sonnent faux. Ils se croient si importants, si maîtres de leur destin. Pauvres créatures.
J’ai pris ma route habituelle, celle qui longe le parc où les petits chiens courent après des balles et où les grands chiens font la loi. J’ai senti l’odeur familière de Mélodie, cette chienne là-bas, toujours si calme, si prévisible. Elle est gentille, je crois. Elle a des yeux doux et un poil qui sent la lavande. Mais elle est trop ancrée dans ce monde. Elle ne voit pas les fissures. Elle ne sent pas les tremblements. Elle se contente de suivre la meute, de comprendre les règles. Moi, je cherche les règles cachées.
C’est là, près du vieux chêne dont les racines ressemblent à des griffes géantes, que je l’ai vu. Au début, je n’ai rien compris. Une ombre. Une ombre qui n’était pas une ombre. Un trou. Un trou qui n’était pas juste un trou. Il était là, à la lisière des buissons, dissimulé par des feuilles mortes et des branches basses. Un tunnel. Noir, profond, silencieux. Il semblait aspirer la lumière, comme une bouche béante prête à dévorer le jour.
Mon instinct, ce vieux compagnon qui me guide dans les méandres de ce monde étrange, m’a murmuré de faire demi-tour. Un frisson a parcouru mon échine, un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid. C’était l’appréhension. La peur de l’inconnu. Les tunnels, pour moi, c’étaient des endroits sombres, des repaires de rats, des lieux où les choses se perdent. Mais quelque chose d’autre en moi, une curiosité dévorante, une soif de comprendre, me poussait en avant.
J’ai trotté prudemment vers l’ouverture. L’air qui en émanait était différent. Plus frais, plus lourd, chargé d’une odeur que je ne pouvais pas identifier. Une odeur de terre profonde, oui, mais aussi quelque chose d’autre. Quelque chose de métallique, d’ancien, de… mystérieux. J’ai penché la tête, mon museau frémissant. Mes narines se sont dilatées, essayant de saisir chaque particule de cette nouvelle senteur.
J’ai regardé autour de moi. Le parc continuait sa vie insouciante. Les humains-chiens continuaient leurs promenades, leurs conversations inintelligibles. Personne ne semblait remarquer cette déchirure dans la réalité. Personne ne sentait le mystère qui émanait de ce trou noir. C’était comme si ce tunnel n’existait que pour moi. Et ça, ça m’a donné un vertige étrange.
Je me suis arrêté à l’entrée. Mon cœur battait un peu plus fort. Mon corps était tendu, prêt à bondir en arrière si nécessaire. Mais mes pattes, elles, semblaient avoir leur propre volonté. Elles ont fait un pas. Puis un autre. Le tunnel m’avalait doucement, me retirant du monde familier. La lumière du jour s’est estompée, remplacée par une obscurité presque totale. J’étais seul. Et le silence était assourdissant.
J’ai avancé lentement, mes griffes raclant doucement le sol inégal. Mes yeux s’habituaient à la pénombre, révélant des formes indistinctes, des parois humides qui semblaient suinter une sueur froide. L’odeur s’intensifiait, devenant plus complexe, plus intrigante. Il y avait des notes de rouille, de poussière ancienne, et quelque chose d’indéfinissable, comme un parfum oublié depuis des siècles.
Puis, j’ai vu la première chose. Au pied de la paroi, à moitié enfoui dans la terre, il y avait un objet. Ce n’était pas une pierre, pas une racine. C’était lisse, froid au toucher. J’ai reniflé. Ça sentait le métal, mais un métal étrange, différent de celui des voitures ou des jouets. J’ai essayé de le pousser avec mon museau. Il était lourd. J’ai réussi à le faire rouler légèrement, révélant des gravures complexes, des symboles que je n’avais jamais vus. Ils ressemblaient un peu à des empreintes de pattes stylisées, mais pointues, anguleuses. Etrange.
Plus loin, j’ai trouvé un autre objet. Une sorte de… disque. Plat, rond, fait d’une matière translucide qui semblait contenir des lumières internes, des points lumineux qui clignotaient faiblement dans l’obscurité. Quand je l’ai touché, une légère chaleur s’en est dégagée, et j’ai eu l’impression d’entendre un murmure lointain, une voix qui parlait dans une langue que je ne comprenais pas. Mon museau s’est rapproché, mes oreilles se sont dressées. Était-ce une nouvelle sorte d’aboiement ? Un message ?
Mon imagination s’est emballée. Qu’est-ce que c’était que cet endroit ? Qui avait laissé ces objets ici ? Et pourquoi ? Étaient-ce des vestiges d’une ancienne civilisation canine ? Des outils oubliés ? Ou quelque chose de plus… sinistre ?
J’ai continué à avancer, mon cœur battant la chamade, une excitation mêlée d’une peur grandissante me parcourant. Le tunnel semblait s’enfoncer dans les entrailles de la terre, et avec chaque pas, je m’éloignais davantage de la réalité que je connaissais. Les parois étaient maintenant ornées de ces mêmes symboles étranges, gravés dans la pierre, formant des motifs qui semblaient raconter une histoire muette.
J’ai découvert un fragment de tissu, d’une couleur vive que je n’avais jamais vue dans la nature. Il était doux et pourtant résistant, et il dégageait une odeur subtile, presque florale, mais avec une touche d’amertume. J’ai pris un bout entre mes dents, le sentant, le mâchouillant doucement. C’était une sensation nouvelle, déroutante.
Plus je découvrais d’objets, plus le doute s’installait en moi. Ces choses étaient-elles réelles ? Ou bien mon esprit, toujours enclin à l’imagination, me jouait-il des tours ? Les lumières du disque semblaient danser, former des figures fugaces. Les murmures devenaient plus distincts, mais toujours incompréhensibles. J’ai commencé à me demander si je n’étais pas en train de perdre la tête.
Le Vieux Fidèle, ce vieux chien du quartier, celui qui a vu passer tant de saisons, tant de chiens, tant de choses. Je le croise parfois. Il est assis sur son banc, le regard perdu dans le vague, mais ses yeux, eux, ne ratent rien. Il a cette aura de sagesse silencieuse, cette connaissance tacite du monde. Je me suis demandé s’il avait déjà vu un tunnel comme celui-ci. S’il avait déjà trouvé des objets étranges. Mais il ne parle jamais. Il observe. Et parfois, un grognement bas, profond, semble contenir plus de sens que mille aboiements.
J’ai senti une présence. Pas une présence physique, mais une sorte de… regard. Comme si quelqu’un, ou quelque chose, m’observait depuis les profondeurs du tunnel. J’ai dressé les oreilles, mon corps se figeant. Le silence était revenu, plus lourd que jamais. Les lumières du disque semblaient s’être éteintes. Les murmures s’étaient tus.
L’appréhension s’est transformée en une peur sourde. Je devais sortir. Sortir de cet endroit, retrouver la lumière du jour, retrouver la normalité. Mais une partie de moi était fascinée. Captivée par ce mystère. Je ne pouvais pas simplement abandonner. Je devais comprendre.
J’ai fait demi-tour, mes pattes se déplaçant avec une nouvelle urgence. J’ai gardé les yeux ouverts, essayant de graver dans ma mémoire chaque détail, chaque objet, chaque sensation. Les symboles sur les parois semblaient me regarder, m’interroger. Le tunnel, dans son obscurité, abritait des secrets bien gardés.
Lorsque j’ai enfin aperçu la lumière du jour, un soupir de soulagement m’a échappé. J’ai émergé des buissons, le museau couvert de terre, mon pelage sentant l’humidité et le mystère. Le parc était toujours là, le monde continuait sa course. Les humains-chiens continuaient leurs promenades. Personne ne savait où j’avais été. Personne ne savait ce que j’avais vu.
J’ai regardé derrière moi. L’entrée du tunnel semblait s’être refermée, dissimulée par les feuilles et les branches. Comme si elle n’avait jamais existé. Mais je savais. Je savais que c’était réel. Les objets que j’avais trouvés, l’odeur, le silence… tout cela était gravé en moi.
Je me suis dirigé vers Mélodie, qui était assise paisiblement, observant les petits chiens jouer. Elle m’a regardé, ses yeux doux exprimant une légère inquiétude. « Barnabé, où étais-tu ? Tu as l’air… différent. » J’ai hésité. Comment lui expliquer ? Comment lui dire que j’avais découvert une porte vers un autre monde, un monde fait d’objets étranges et de murmures incompréhensibles ? « J’ai… j’ai trouvé quelque chose, Mélodie », ai-je commencé, ma voix un peu rauque. « Quelque chose d’étrange. Un tunnel. Et à l’intérieur… des choses. Des choses que je n’ai jamais vues. »
Elle a penché la tête, son expression toujours calme, mais avec une pointe de scepticisme dans le regard. « Un tunnel ? Où ça ? Tu es sûr que ce n’était pas juste un trou ? Et des choses étranges ? Comme quoi ? » Je me suis assis à côté d’elle, l’odeur du tunnel encore présente sur moi, une odeur qui me séparait d’elle, qui me séparait de ce monde. « Je ne sais pas, Mélodie. Des symboles. Des lumières. Des murmures. C’était… comme si le monde était à l’envers là-bas. Les objets ne ressemblaient à rien de ce que nous connaissons. Et j’ai eu l’impression… j’ai eu l’impression que quelqu’un me regardait. »
Mélodie a regardé autour d’elle, comme si elle cherchait une explication rationnelle à mes paroles. « Barnabé, tu es peut-être fatigué. Ou tu as mangé quelque chose qui ne te réussit pas. Il n’y a rien dans ce parc qui soit si étrange. » Ses mots, bien qu’aimables, m’ont renvoyé à ma propre incertitude. Était-elle juste pragmatique, ou bien refusait-elle de voir ce qui était évident ? Ou bien, était-ce moi qui voyais des choses qui n’existaient pas ?
Le Vieux Fidèle, de son banc, a levé la tête. Ses yeux, d’un noir profond, se sont posés sur moi pendant un bref instant. Un frisson m’a parcouru. Y avait-il une reconnaissance dans son regard ? Un avertissement ? Ou était-ce juste mon imagination qui s’emballait encore ? Il a baissé la tête, reprenant sa posture habituelle, le sage silencieux.
Je me suis levé, le besoin de partager mes découvertes luttant contre le doute qui s’installait en moi. « Non, Mélodie, ce n’était pas juste un trou. C’était… quelque chose d’autre. Je vais y retourner. Je dois comprendre. » Mélodie a soupiré doucement. « Fais attention, Barnabé. Le monde est parfois plus simple que ce que tu crois. »
Je l’ai laissée là, assise sur l’herbe, le bruit des aboiements et des rires des humains-chiens flottant dans l’air. Moi, je portais le poids du mystère, le poids de mes découvertes, le poids de mes doutes. Le tunnel m’attendait. Et je savais que je ne pourrais pas résister à son appel. La question n’était plus de savoir si j’allais y retourner, mais quand. Et ce que j’y trouverais la prochaine fois… c’était là tout le mystère.