Chapter 2

Le Premier Incident Bizarre

Un invité disparaît mystérieusement lors de la soirée. Aucun signe de lutte, aucune explication. Le Dr. Dubois, d'abord perplexe, commence à ressentir un malaise grandissant. La fête prend une tournure inquiétante.

8 min read

Le verre de champagne frémissait dans la main d'Armand Dubois, le reflet des lustres dansant sur le liquide doré. La musique feutrée du quatuor à cordes s'élevait dans le grand salon, se mêlant aux murmures des conversations polies. Nathalie, sa femme, rayonnait dans sa robe de soie bleu nuit, saluant ses invités avec une grâce impeccable. C'était une réussite, cette réception. Le chirurgien en chef de l'Hôpital Saint-Michel, l'homme dont les mains savaient déjouer la mort, ouvrait enfin les portes de son monde privé, celui de l'élégance et de l'intellect, à ce qu'il se voulait être le nec plus ultra de la société parisienne.

Il y avait le Dr. Victor Antoine, son éternel rival, le sourire trop large, le regard trop vif, qui glissait entre les groupes comme un prédateur discret. Il y avait des galeristes, des avocats d'affaires, des artistes dont les noms s'affichaient sur les murs des galeries les plus prestigieuses. Et puis, il y avait le Professeur Legrand, un ponte de la neurologie, dont Armand admirait secrètement les travaux sur la mémoire. L'air vibrait d'une énergie subtile, un mélange d'ambition, de flatterie et, Armand le sentait, d'une certaine tension sous-jacente qu'il attribuait à la simple pression sociale de ce genre d'événement.

Le Dr. Dubois, un homme d'une quarantaine d'années à la silhouette élancée, le visage marqué par une intelligence vive et une légère tendance à la mélancolie, se déplaçait parmi ses convives avec une assurance calculée. Son esprit, habitué à disséquer les complexités du corps humain, analysait chaque sourire, chaque geste, cherchant derrière les façades une vérité cachée, une émotion sincère. C'était sa nature, une curiosité insatiable qui le poussait à comprendre les rouages intimes des choses.

C'est vers vingt-deux heures, alors que le dessert venait d'être servi, que la première note dissonante vint perturber l'harmonie de la soirée. Le Professeur Legrand, un homme jovial au rire sonore, s'était absenté un moment pour "regagner ses esprits", comme il l'avait plaisamment dit. Il devait retrouver une connaissance dans le jardin d'hiver, un lieu plus calme pour échanger quelques mots à l'abri du brouhaha ambiant. Mais les minutes s'étirèrent. L'une, puis deux. Le professeur ne réapparaissait pas.

Nathalie commença à s'inquiéter. Elle envoya un serveur discrettement, puis un second. Les recherches s'intensifièrent, d'abord discrètes, puis avec une pointe d'agacement. Le jardin d'hiver, baigné d'une lumière tamisée par les feuilles luxuriantes, était vide. Les portes menant à l'extérieur étaient fermées, le vent glacial de la nuit n'avait pas soufflé sur les voilages. Aucune trace. Aucune explication. Le Professeur Legrand s'était littéralement volatilisé.

Un frisson parcourut l'échine d'Armand. Ce n'était pas une simple absence. Quelque chose clochait. Il tenta de rationaliser, de trouver une explication logique. Une crise de santé ? Un appel urgent ? Mais le professeur n'avait mentionné aucun problème, aucune obligation. Il était là, un instant, et l'instant d'après, il n'était plus. Armand, habitué à la précision chirurgicale de la vie, trouvait cette absence de données particulièrement déconcertante.

Il se rendit dans le jardin d'hiver, ses pas résonnant sur le marbre froid. L'atmosphère, autrefois paisible, semblait désormais chargée d'une tension palpable. Il scruta les recoins, les bassins, les statues de marbre. Rien. Le silence était assourdissant, seulement troublé par le murmure des feuilles et le lointain écho des conversations qui tentaient de reprendre leur cours, mais avec une note d'incertitude.

"Armand, qu'est-ce qui se passe ?" Nathalie s'approcha, son visage pâle trahissant son angoisse. "Le professeur... il ne répond pas. C'est très étrange."

"Étrange est un euphémisme, ma chère," répondit Armand, sa voix posée malgré le tumulte intérieur. Il regarda autour de lui, ses yeux de chirurgien scrutant les moindres détails. Un reflet inhabituel sur une feuille de fougère, une légère inclinaison d'un pot de fleurs. Rien qui ne puisse expliquer une disparition. "Il n'y a aucune trace de lutte, aucun signe de passage forcé. C'est comme s'il avait été... effacé."

Victor Antoine, qui s'était approché, observa la scène avec un sourire énigmatique. "Une disparition théâtrale, cher Armand. Peut-être que le Professeur a décidé de nous offrir un tour de magie inattendu."

Armand le regarda, une lueur de méfiance dans les yeux. Il connaissait Antoine, son ambition dévorante, sa tendance à la manipulation. Mais même pour lui, un tel acte semblait audacieux, voire absurde.

"Ou peut-être que certains invités ont des talents cachés," répliqua Armand, sa voix chargée d'une subtile menace.

La soirée, autrefois synonyme de plaisir et de prestige, se transforma en un tableau angoissant. Les conversations s'arrêtèrent net, les rires s'éteignirent. Tous les regards se tournaient vers le jardin d'hiver, vers cette absence béante qui venait de s'installer au cœur de leur célébration. Armand sentit une sueur froide perler sur son front. Le sentiment d'être en contrôle, si cher à tout chirurgien, lui échappait.

Il ordonna à ses domestiques de fouiller minutieusement la propriété, chaque recoin, chaque pièce cachée. Pendant ce temps, il retourna dans son bureau, un espace qu'il considérait comme son sanctuaire, rempli de livres de médecine et de notes scientifiques. Il s'assit à son bureau, la tête entre les mains. La disparition du Professeur Legrand ne pouvait être le fruit du hasard. Il y avait une logique, une raison, même si elle lui échappait encore.

Il pensa à ses patients, aux mystères qu'il avait résolus sur la table d'opération. La vérité, il l'avait toujours trouvée dans le corps, dans les tissus, dans les organes. L'idée germa, audacieuse, presque folle. Et si la réponse à cette disparition se trouvait, d'une manière ou d'une autre, dans le corps de quelqu'un ? L'idée était monstrueuse, mais dans l'état de confusion où il se trouvait, elle lui semblait étrangement logique.

Il se leva, le regard fixé sur la porte de son bureau. Une nouvelle détermination animait ses yeux. La soirée était gâchée, oui, mais ce n'était que le début. Ce premier incident bizarre n'était qu'un symptôme. Et comme tout bon médecin, il devait identifier la maladie, même si cela impliquait des méthodes peu conventionnelles.

Il se dirigea vers le salon où Nathalie tentait de rassurer ses invités, tous visiblement perturbés. "Chers amis," commença Armand, sa voix retrouvant un ton autoritaire. "Je comprends votre inquiétude. La disparition du Professeur Legrand est troublante. Mais je vous assure que nous mettons tout en œuvre pour clarifier la situation. En attendant, je vous demande de rester calmes."

Il jeta un regard à Victor Antoine, qui le regardait avec un mélange d'amusement et d'appréhension. "Et je vous suggère, cher Victor, de ne pas vous éloigner de cette pièce. La curiosité peut parfois mener à des situations... délicates."

Les mots étaient choisis avec soin, une pique lancée à son rival, mais aussi un avertissement voilé. Il sentait que la nuit ne faisait que commencer, et que les ombres qui planaient sur sa réception n'étaient que les prémices d'un mystère bien plus profond.

Alors que les invités commençaient à partir, l'air lourd de questions sans réponse, Armand se retrouva seul avec Nathalie dans le grand salon déserté. Les lumières brillaient faiblement, projetant de longues ombres sur les murs ornés de tableaux.

"Armand, tu es sûr que tout va bien ?" demanda Nathalie, sa voix empreinte d'une profonde lassitude. "Je ne comprends pas. Comment quelqu'un peut-il disparaître ainsi ? Et pourquoi le Professeur Legrand ?"

Armand s'approcha d'elle, lui prenant les mains. Ses doigts étaient froids. "Nathalie, je ne sais pas encore. Mais je vais le découvrir. Quoi qu'il se soit passé, il y a une explication. Et je la trouverai."

Il sentait le doute poindre dans ses propres pensées. Était-il trop fatigué ? Avait-il mal interprété les signaux ? La pression de son rôle, la rivalité constante, tout cela pouvait-il altérer son jugement ? Il repoussa ces pensées. La logique chirurgicale devait prévaloir.

"Je crois que je vais devoir faire quelques... examens," murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Nathalie.

Elle le regarda, un froncement de sourcils trahissant son incompréhension. "Des examens ? Mais sur qui ?"

Armand esquissa un sourire faible. "Sur ceux qui étaient là, Nathalie. Sur ceux qui ont vu quelque chose, ou qui auraient pu voir quelque chose. La vérité est souvent cachée là où on s'y attend le moins."

Il pensait aux invités, à leurs corps, à leurs secrets. Il avait toujours cru que le corps était un livre ouvert, une carte de la vie et de ses tourments. Peut-être que ce livre contenait la clé de cette étrange disparition. Un frisson d'excitation mêlé d'appréhension le parcourut. Il savait que le chemin serait périlleux, qu'il s'aventurerait en dehors des sentiers battus de la médecine conventionnelle. Mais face à l'inexplicable, le Dr. Armand Dubois était prêt à tout. Le premier incident bizarre avait marqué le début de sa descente dans les profondeurs d'un mystère qui promettait de bouleverser sa vie, et peut-être celle de tous ceux qui avaient franchi le seuil de sa demeure cette nuit-là. Il sentait déjà le poids de la folie le frôler, une compagne indésirable mais, il le craignait, de plus en plus familière.

✦ ✦ ✦