Chapter 3
Le Premier Contact
Nyx quitte son refuge. Sa première rencontre avec un autre porteur, peut-être Aethel, le porteur du Feu, est tendue. Méfiance et attirance dangereuse s'installent.
La vieille cabane sentait la poussière et le temps figé. Chaque rayon de soleil qui filtrait à travers les planches disjointes semblait vouloir effacer notre existence, nous, les parias. Cyra, toujours aussi radieuse malgré la crasse et la faim qui nous tenaient compagnie, frottait une vieille casserole avec une énergie qui me dépassait. Elle avait ce don de trouver la beauté dans les ruines, de faire fleurir l'espoir là où je ne voyais que désolation. Moi, Nyx, je ne voyais que la nécessité. La nécessité de partir.
« Tu es sûre de ça, Nyx ? » Sa voix était un murmure doux, empreint de cette inquiétude qui la caractérisait dès que je montrais des signes d’impatience. L’impatience, ce petit ver qui rongeait ma patience déjà bien mince.
J’ai hoché la tête, mon regard fixé sur l’horizon délavé par la chaleur. « Nous ne pouvons plus rester ici. Les murmures augmentent. Les regards se font plus insistants. Ce n’est qu’une question de temps avant que le village ne décide de nous ‘purifier’. » Le mot me brûlait la langue, un écho des cris d’enfants qui avaient rythmé mon enfance.
Elle a posé la casserole, son sourire s’est estompé, remplacé par cette gravité qui la vieillissait parfois. Elle s’est approchée, ses mains se sont posées sur mes bras. Sa peau était chaude, vivante. Un contraste saisissant avec la froideur qui m’habitait. « Je sais. Mais… partir ? Où aller ? »
J’ai dégluti, le poids de l’inconnu me pesant sur la poitrine. « Je ne sais pas. Mais il le faut. J’ai… j’ai senti quelque chose. Une sorte d’appel. Une résonance. » Je ne pouvais pas lui expliquer. Comment décrire cette sensation diffuse, ce tiraillement intérieur qui me disait que mon existence, aussi misérable soit-elle, était liée à quelque chose de plus grand ?
Elle m’a regardée, ses yeux bleus perçant les miens, cherchant une réponse que je ne pouvais pas encore formuler. « Un appel ? Comme… comme les légendes ? »
J’ai haussé les épaules. Les légendes. Les Primordiaux. Les Reliques. Des contes pour endormir les enfants, des histoires que les anciens racontaient pour faire peur ou pour inspirer. Mais parfois, ces contes prenaient une saveur étrangement familière. « Peut-être. »
Elle a serré mes bras. « Alors nous irons. Ensemble. » Son dévouement était un baume, une brûlure aussi. Savoir qu’elle était prête à me suivre, moi, le rejet, la malédiction, me donnait une force inattendue. Mais cela me rappelait aussi ma responsabilité envers elle. Une responsabilité que je ne voulais pas porter.
Le lendemain, à l’aube, nous avons quitté la cabane. Nous n’avions rien emporté, si ce n’est les vêtements que nous portions et un maigre sac de provisions que Cyra avait réussi à rassembler en secret. La route était poussiéreuse, le soleil déjà haut dans le ciel. Chaque pas nous éloignait de ce passé que nous avions tenté d’oublier, mais qui laissait des cicatrices indélébiles.
Nous marchions depuis plusieurs heures, le paysage aride s’étendant à perte de vue. Le silence était notre seule compagne, seulement troublé par le froissement de nos vêtements et le craquement de la terre sous nos pieds. J’avais l’impression d’être une ombre, traînant ma compagne dans un vide sans fin.
C’est alors que je l’ai senti. Une chaleur intense, une vibration dans l’air qui n’avait rien à voir avec la chaleur écrasante du soleil. Une présence. Puissante. Dangereuse.
« Arrête-toi. » Ma voix était un sifflement bas.
Cyra s’est figée, son regard interrogateur. « Qu’est-ce qui se passe ? »
« Quelqu’un approche. » J’ai senti sa présence se rapprocher, une aura de feu qui semblait consumer l’air autour de lui. Ce n’était pas une chaleur naturelle. C’était une force.
Soudain, il est apparu. Sorti de nulle part, comme s’il avait surgi du sol. Grand, athlétique, avec des cheveux d’un roux flamboyant qui semblaient danser au moindre souffle de vent. Ses yeux étaient d’un bleu électrique, vifs et perçants. Il portait une armure de cuir sombre, rehaussée de détails de métal poli qui captaient la lumière. Il dégageait une puissance brute, une énergie indomptable. Le Feu.
Il s’est arrêté à quelques mètres de nous, son regard balayant Cyra avant de se fixer sur moi. Il y avait de la curiosité dans ses yeux, mais aussi une méfiance palpable. « Qui êtes-vous ? » Sa voix était grave, résonnant comme un coup de tonnerre lointain.
Cyra a fait un pas en avant, sa main cherchant la mienne. « Nous… nous sommes juste des voyageuses. »
L’homme a souri, un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. « Des voyageuses ? Dans ce désert ? Sans protection ? » Il a fait un pas de plus, son regard fixé sur moi. « Je connais cette aura. Cette froideur. Cette absence. »
Mon sang s’est glacé. Il savait. Ou du moins, il devinait. Les mots de la prophétie, les murmures sur les élus, les reliques… Tout cela commençait à prendre forme. « Et vous ? Qui êtes-vous ? »
« Je suis Ignis. » Il a tendu une main, paume ouverte. Une petite flamme a jailli de ses doigts, dansant comme un oiseau de feu avant de s’éteindre. « Porteur du Feu et de la Foudre. »
Cyra a haleté. Moi, je suis restée immobile, mon esprit en alerte. Ignis. Un autre. Un élu. Ma première rencontre avec l’un d’entre eux. Et ce n’était pas une rencontre pacifique. La tension était palpable, une corde tendue sur le point de rompre.
« Les douze », a-t-il murmuré, son regard parcourant à nouveau le paysage désertique, comme s’il cherchait d’autres présences. « La prophétie est donc vraie. »
« La prophétie ? » ai-je demandé, ma voix aussi plate que possible.
Il m’a regardée, un éclair de défi dans ses yeux. « Vous ne le savez pas ? Vous êtes une élue, n’est-ce pas ? Celle qui porte le Chaos. La Mort. »
Le mot m’a frappée comme un coup de poing. La Mort. Oui, c’était moi. Mais il ne savait pas tout. Il ne voyait pas la douleur derrière la froideur, la solitude derrière l’isolement.
« Et vous, vous êtes celle de la Lumière et de la Vie », a-t-il ajouté, son regard se posant sur Cyra. Il y avait une pointe de surprise dans sa voix, une once de… respect ? Non, juste de la reconnaissance. Elle dégageait cette lumière, cette chaleur qui contrastait tellement avec moi.
« Nous sommes sœurs », a dit Cyra, sa voix ferme, protectrice.
Ignis a ri, un son sec et sans joie. « Sœurs ? Vous ne partagez pas le même sang. »
« Le sang n’est pas le seul lien qui unit les êtres », ai-je rétorqué, ma voix tranchante. « Parfois, le choix est plus fort que la naissance. »
Son regard est revenu sur moi, plus intense. Une lueur étrange a traversé ses yeux. De la curiosité ? De la fascination ? Ou peut-être une inquiétude naissante. « Vous parlez avec assurance pour quelqu’un qui porte le Chaos. »
« Le Chaos n’est qu’une force, comme le Feu que vous portez. La différence, c’est que vous, vous le contrôlez. Moi… je le suis. » C’était une vérité que j’avais mis des années à accepter.
Il a plissé les yeux, semblant peser mes paroles. « On dit que vous êtes dangereuse. Que vous n’avez ni pitié ni remords. »
« On dit beaucoup de choses », ai-je répondu, un léger frisson me parcourant l’échine. Cette conversation prenait une tournure dangereuse. C’était la première fois que je me confrontais à quelqu’un qui avait le pouvoir de me comprendre, ou du moins, de me reconnaître. Et cette reconnaissance était teintée de peur.
« La prophétie dit que les douze doivent se rassembler », a-t-il dit, son ton devenant plus grave. « Pour trouver les Reliques. Pour protéger le monde. »
« Protéger… ou dominer ? » J’ai senti une pointe d’amertume dans ma propre voix. Quel intérêt le monde avait-il à être protégé par des êtres comme moi ?
Ignis a fait un pas de plus, son regard s’est adouci légèrement. « Nous sommes tous des élus, peu importe nos pouvoirs. La prophétie nous a choisis. Nous devons faire confiance aux autres. »
« La confiance est un luxe que je ne peux pas me permettre », ai-je murmuré.
« Et pourtant, vous voyagez avec elle », a-t-il dit, désignant Cyra du menton. « Vous ne pouvez pas être entièrement dénuée de sentiments. »
J’ai senti Cyra se crisper à mes côtés. Elle n’aimait pas que l’on parle de moi comme d’un monstre, même si parfois, j’avais l’impression de l’être. « Nyx n’est pas ce que les gens croient », a-t-elle défendu, sa voix tremblante d’une colère mêlée de tristesse.
Ignis a levé les mains en signe de paix. « Je ne voulais pas offenser. Je suis simplement… intrigué. Vous êtes l’opposé de moi. La nuit et le jour. Les ombres et la lumière. Et pourtant, nous sommes tous deux ici. »
Une nouvelle vibration a parcouru l’air, plus subtile cette fois, mais distincte. Une autre présence. Je ne pouvais pas la localiser précisément, mais elle était là, furtive, discrète. « Il y en a d’autres », ai-je dit.
Ignis a hoché la tête. « Je le sais. Je les ai rencontrés. L’un d’eux m’a parlé de vous. De votre existence. Il m’a demandé de vous trouver. »
« Qui ? »
« Quelqu’un qui se fait appeler… le Guide. »
Le Guide. Le nom résonnait étrangement. Un guide ? Pour nous mener vers les Reliques ? Ou vers notre perte ? Mon instinct me hurlait de me méfier. La froideur qui me caractérisait n’était pas seulement due à mon passé, mais aussi à une capacité innée à sentir le danger, à discerner le mensonge. Ce « Guide » sentait le piège.
« Il nous attend », a dit Ignis, son regard fixé dans une direction que je ne pouvais pas encore discerner. « Il dit qu’il sait où se trouve la première Relique. »
Cyra a regardé Ignis, puis moi. Son visage était un mélange d’espoir et d’appréhension. L’idée de trouver une Relique, de comprendre notre rôle, la rassurait. Mais la présence de cet inconnu, le « Guide », la rendait nerveuse.
« Nous devons y aller », a insisté Ignis, sa passion pour la quête transparaissant dans ses yeux. « C’est notre destin. »
« Mon destin n’est pas écrit », ai-je répondu, ma voix basse et ferme. « Je l’écris moi-même. »
Ignis a souri, un vrai sourire cette fois, empreint d’une pointe d’admiration. « C’est ce que j’aime entendre. Mais pour l’écrire, nous devons d’abord le trouver. Et pour cela, nous devons faire équipe. » Il a tendu à nouveau sa main vers moi. « Acceptez-vous, Nyx, porteuse du Chaos ? »
J’ai regardé sa main. Une main couverte de la chaleur du feu, capable de brûler ou d’illuminer. Une main qui représentait tout ce que j’étais et tout ce que je n’étais pas. J’ai regardé Cyra, son regard plein d’espoir et de confiance. Elle croyait en moi, en nous. Elle croyait en ce chemin, malgré les dangers.
J’ai hésité. La méfiance était mon armure. Mais pour Cyra, pour l’espoir ténu d’un avenir où nous ne serions plus rejetées, je devais tenter. « Nous acceptons », ai-je dit, ma voix enfin un peu plus assurée. « Mais ne vous attendez pas à ce que je vous fasse confiance aveuglément. »
Ignis a serré ma main, sa poigne ferme. Une étincelle a parcouru nos mains jointes, une décharge électrique fugace. J’ai retiré ma main, une sensation étrange me traversant. Ce n’était pas seulement le choc du pouvoir. C’était autre chose. Une connexion. Une reconnaissance mutuelle, peut-être.
« Bienvenue dans la quête, Nyx », a dit Ignis, son sourire s’élargissant. « Notre voyage ne fait que commencer. »
Alors que nous nous tournions pour suivre Ignis dans la direction qu’il avait indiquée, j’ai senti une présence subtile me surveiller depuis les ombres. Une présence froide, calculatrice. Pas celle d’Ignis. Quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui observait. Qui attendait. Le « Guide » ? Ou quelqu’un d’autre encore ? La voie devant nous semblait semée d’embûches, non seulement celles que nous connaissions, mais aussi celles qui se cachaient dans l’obscurité, attendant leur heure. L’appel de la prophétie venait de se transformer en un chemin périlleux, et je savais que ma survie, et celle de Cyra, dépendrait de ma capacité à naviguer dans ces eaux troubles, à distinguer l’ami de l’ennemi, même quand ils se ressemblaient trop.