Chapter 2

L'Écho de la Prophétie

La prophétie des douze porteurs refait surface. Les royaumes, avides de pouvoir, intensifient leur quête. Nyx, paria maudite, est contrainte de quitter sa solitude.

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L’air frisquet mordait mes joues alors que je m’aventurais hors de notre abri. La forêt, d’ordinaire mon sanctuaire, semblait plus sombre, plus menaçante. Chaque craquement de branche, chaque murmure du vent dans les feuilles résonnait comme un avertissement. La prophétie. Ce mot, tissé dans les légendes comme une toile d’araignée, semblait enfin avoir trouvé son chemin jusqu’à notre existence recluse. On disait que douze élus, porteurs des forces primordiales, allaient naître. Douze âmes destinées à façonner le monde, ou à le détruire.

« Nyx ! Attends-moi ! »

La voix claire de Cyra perça le voile de mes pensées. Elle déboula de la cabane bancale, son sourire aussi éclatant que le soleil qu’elle incarnait, malgré l’aube naissante. Ses cheveux couleur de blé s’agitaient autour de son visage, et ses yeux bleus, remplis d’une lumière inextinguible, me fixaient avec cette affection inconditionnelle qui était la seule chose que je n’avais jamais réussi à repousser.

« Où vas-tu comme ça ? » demanda-t-elle en me rejoignant, sa main cherchant la mienne. Je la laissai la saisir, une rare concession. Ses doigts chauds étaient un contraste bienvenu avec la froideur qui semblait émaner de moi.

« Je voulais juste voir, » murmurai-je, mon regard balayant l’horizon. « Entendre. »

Depuis des semaines, les rumeurs s’étaient intensifiées. Des messagers royaux sillonnant les campagnes, des bruits de bottes dans les villages voisins, des chuchotements dans les tavernes sur des signes étranges, des naissances marquantes. Le monde semblait s’agiter, comme un animal pris au piège. Et au cœur de cette agitation, il y avait cette prophétie, cette idée de douze élus. Une idée qui me glaçait le sang. Car je savais. Je savais ce que j’étais.

« Les gens parlent beaucoup, » reprit Cyra, son ton devenant plus grave. Elle avait aussi entendu. Elle avait vu la peur dans les yeux des rares voyageurs qui s’aventuraient trop près de notre refuge. « Ils disent que des enfants avec des pouvoirs étranges naissent partout. Des enfants qui… qui ne ressemblent pas aux autres. »

Elle déglutit, son regard se posant sur moi. Je compris qu’elle pensait à moi. À nous. Elle savait que mon existence même était une anomalie, une ombre projetée sur la prétendue harmonie du monde. Les murmures du village, les regards chargés de terreur, les cailloux lancés dans notre direction… tout cela avait forgé mon caractère, m’avait rendue ce que j’étais : une paria.

« Ils ont peur, » dis-je simplement, ma voix dénuée d’émotion. La peur était un sentiment que je ne comprenais pas, pas de la même manière que les autres. Pour moi, c’était une faiblesse, une entrave. J’avais appris à la combattre, à l’étouffer, à la remplacer par une vigilance constante et une force froide.

« C’est parce qu’ils ne te connaissent pas, Nyx, » insista Cyra, resserrant sa prise sur ma main. « Ils ne voient pas la personne… »

« La personne qui porte le Chaos, les Ombres et la Mort ? » la coupai-je, un soupçon d’amertume dans ma voix. « La malédiction vivante ? »

Elle secoua la tête avec véhémence, ses yeux brillants d’une détermination naissante. « Non ! La personne qui me protège. La personne qui est plus forte que tous ces idiots réunis. La personne que j’aime. »

Son regard était si sincère, si pur, qu’il désarmait une partie de la carapace que j’avais bâtie autour de mon cœur. Cyra était la seule lumière dans mon existence sombre, la seule raison pour laquelle je n’avais pas sombré complètement dans le néant. Elle était mon ancre, mon écho.

Soudain, un son inhabituel parvint à nos oreilles. Pas le murmure familier de la forêt, mais un bruit plus grave, plus délibéré. Des pas. Et pas des pas solitaires. Il y en avait plusieurs, lourds, déterminés. Ils approchaient.

« Ils viennent, » soufflai-je, la prudence me saisissant. Mon corps se tendit, prêt à réagir.

« Qui ? » demanda Cyra, son sourire s’effaçant, remplacé par une inquiétude palpable.

Avant que je puisse répondre, des silhouettes émergèrent des arbres, leurs armures scintillantes sous les faibles rayons du soleil matinal. Des hommes. Des hommes en uniforme, portant les couleurs d’un royaume que je ne connaissais pas, mais dont l’autorité était indéniable. Ils étaient nombreux, une douzaine peut-être, leurs visages impassibles, leurs yeux balayant les environs avec une intensité qui mettait mal à l’aise.

Leur chef, un homme imposant aux cheveux poivre et sel, s’avança. Son regard s’arrêta sur nous, puis sur notre cabane délabrée. Un léger froncement de sourcils trahit une pointe de déception, ou peut-être de dégoût.

« Que faites-vous ici, jeunes gens ? » sa voix résonna, grave et autoritaire. « Cet endroit est désert. »

« Nous… nous vivons ici, » répondit Cyra, sa voix tremblant légèrement.

L’homme la dévisagea, puis son regard balaya la forêt environnante. « La prophétie… elle parle de douze élus nés dans des lieux improbables. Des lieux oubliés. » Ses yeux se posèrent à nouveau sur moi, et cette fois, il y avait une lueur d’intérêt, mêlée d’une sorte de reconnaissance glaciale. « Et toi, jeune fille… tu as l’air… particulière. »

Je restai silencieuse, mes yeux fixés sur les siens. Je ne lui laisserais pas le loisir de me sonder, de deviner ce que je cachais. Mon silence était mon armure la plus solide.

« La prophétie est vraie, » déclara l’homme, s’adressant à ses hommes, mais s’assurant que nous entendions bien. « Les douze héritiers des forces primordiales sont nés. Notre roi a ordonné qu’ils soient retrouvés. Qu’ils soient amenés à lui. Pour leur sécurité, et pour celle du royaume. »

Mon cœur se serra. Amener à un roi ? Pour leur sécurité ? Je savais ce que cela signifiait. Ils voulaient les contrôler. Les utiliser. Et moi, avec mon pouvoir, j’étais une cible encore plus grande.

« Nous ne pouvons pas venir avec vous, » dis-je, ma voix plus ferme que je ne l’aurais cru. « Nous ne voulons pas. »

L’homme eut un léger sourire, un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. « Oh, mais vous le voulez. Ou plutôt, vous le devez. Personne ne refuse une convocation royale. Surtout quand il s’agit de la destinée du monde. » Il fit un signe de tête à ses hommes. « Ramenez-les. Doucement, si possible. »

Avant que je puisse réagir, avant que je puisse invoquer la moindre parcelle de mon pouvoir, deux hommes m’encerclèrent. Leurs mains se posèrent sur mes bras, fermes. Je sentis une résistance instinctive monter en moi, une envie de les réduire en cendres, de les noyer dans les ombres. Mais je vis le regard inquiet de Cyra, la peur sur son visage. Je ne voulais pas lui infliger cela. Pas encore.

« Nyx, non ! » murmura-t-elle, mais je m’étais déjà résignée. C’était inévitable. La solitude n’était plus une option.

Nous fûmes conduits à travers la forêt, puis sur des chemins de plus en plus fréquentés. Le monde extérieur, que j’avais fui si longtemps, se révélait dans toute sa complexité. Des caravanes chargées de marchandises, des paysans travaillant dans les champs, des villages animés où les conversations portaient sur les mêmes rumeurs que celles que nous avions entendues. L’air était chargé d’une tension palpable, d’une attente fébrile.

Au fur et à mesure de notre progression, d’autres rencontres eurent lieu. Dans un village recroquevillé au pied d’une montagne escarpée, un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux perçants, dont la peau semblait transpirer une chaleur palpable, fut appréhendé par une autre patrouille. Il se débattit, des éclairs jaillissant de ses mains, mais il fut rapidement maîtrisé. On disait qu’il était Ignis, le porteur du Feu et de la Foudre.

Plus loin, près d’une cité côtière où l’odeur du sel flottait dans l’air, une jeune femme aux cheveux d’un bleu profond comme l’océan fut trouvée, assise sur un rocher, le regard perdu dans l’immensité marine. Elle ne résista pas, son calme étrange contrastant avec la puissance qui émanait d’elle. Nerea, la gardienne des Mers et de la Glace.

Et ainsi de suite. À chaque étape, un nouvel élu était découvert. Un par un, ils furent réunis, chacun avec ses propres pouvoirs, ses propres peurs, ses propres secrets. Le chef de la première patrouille, qui se présenta comme Aethelred, semblait orchestrer cette collecte avec une efficacité redoutable. Il nous traitait tous avec une courtoisie distante, mais ses yeux ne me quittaient jamais. Il savait que j’étais différente. Plus dangereuse.

Nous fûmes finalement conduits vers une citadelle imposante, perchée sur un promontoire rocheux, dominant une vallée verdoyante. C’était le siège du royaume qui nous avait rassemblés. À l’intérieur, la cour était en effervescence. Les nobles, parés de leurs plus beaux atours, nous observaient avec une curiosité mêlée de crainte.

C’est là, dans cette grande salle remplie de visages inconnus, que nous nous retrouvâmes tous les douze. Il y avait Aether, le maître du Temps et de l’Espace, un homme d’âge mûr au regard énigmatique. Ignis, toujours aussi bouillant, jetait des regards noirs à tout le monde. Nerea, d’une beauté froide, semblait observer le monde depuis une autre dimension. Gaia, dont la présence évoquait la solidité de la terre, nous regardait avec une douceur rassurante. Zephyros, dont l’agitation trahissait la puissance des vents, ne tenait pas en place. Silvan, dont le lien avec la nature était palpable, avait l’air presque mal à l’aise en milieu urbain. Miasma, dont le sourire était aussi vénéneux que les poisons qu’elle maîtrisait, semblait s’amuser de notre désarroi. Sanguis, dont le regard portait une intensité troublante, semblait observer notre sang. Eros, dont la simple présence irradiait une chaleur douce, semblait vouloir apaiser les tensions. Et Mnemos, dont les yeux semblaient contenir la sagesse des âges, nous observait avec une profonde mélancolie.

Et moi. Nyx. Porteuse du Chaos.

Nous étions tous là, réunis par une prophétie que nous ne comprenions pas entièrement, sous le regard avide de ceux qui voyaient en nous des outils ou des menaces.

« Bienvenue, élus, » dit une voix suave. Un homme s’avança des ombres, sa silhouette élancée, son sourire charmant. Il portait des vêtements d’une élégance discrète, et son regard, d’un bleu profond, semblait percer à travers nous. Il dégageait une aura de confiance et de bienveillance qui contrastait violemment avec la froideur calculée d’Aethelred. « Je suis Kael. C’est moi qui ai veillé à votre rassemblement. »

Je le regardai, méfiante. Son charisme était presque palpable, mais quelque chose en lui me mettait mal à l’aise. Une fausseté subtile, comme une note discordante dans une symphonie parfaite.

« La prophétie annonce que les douze Reliques Primordiales sont sur le point d’être retrouvées, » continua Kael, sa voix emplissant la salle. « Ces artefacts sont les clés de votre héritage. Ils vous désigneront comme les successeurs des Primordiaux. Mais le chemin sera semé d’embûches. Des forces obscures convoitent ces reliques pour leurs propres desseins. »

Il nous regarda tous, son sourire s’élargissant. « C’est pourquoi je vous propose de voyager ensemble. De vous unir. Ensemble, vous serez plus forts. Ensemble, vous pourrez retrouver les Reliques avant qu’elles ne tombent entre de mauvaises mains. Je vous guiderai. Je vous aiderai. »

Cyra me serra la main, ses yeux pétillant d’espoir. « Tu vois, Nyx ? Nous allons faire ça ensemble. »

Je la regardai, puis je reportai mon attention sur Kael. Sa proposition semblait noble, mais mon instinct me criait de me méfier. Il parlait de forces obscures, mais son propre éclat me semblait trop parfait, trop calculé.

« Et où se trouvent ces Reliques ? » demandai-je, ma voix plus tranchante que je ne l’avais prévu.

Kael me regarda, ses yeux bleus ne cillant pas. « Ah, la porteuse du Chaos. Toujours directe. Les Reliques sont dispersées aux quatre coins du monde, cachées dans des lieux où seuls les plus dignes pourront les atteindre. Mais je connais leur emplacement. Ou du moins, je sais où commencer. »

Il fit un geste de la main, et une carte apparut sur une table au centre de la pièce, une carte ancienne, parcourue de lignes mystérieuses et de symboles oubliés.

« Le premier indice mène à une ancienne cité engloutie, au cœur de l’Océan Septentrional, » annonça Kael. « Une relique de pouvoir immense y est cachée. »

Un murmure parcourut le groupe. L’Océan Septentrional… c’était un voyage périlleux.

Ignis éclata de rire. « Une cité engloutie ? Facile pour quelqu’un comme moi ! »

Nerea, cependant, pâlit légèrement. « L’Océan Septentrional… c’est un endroit dangereux. Les profondeurs recèlent bien des secrets. »

Je sentis le regard de Kael sur moi. Il savait que j’avais des réserves. Il savait que j’étais une inconnue dans cette équation.

« Et vous, Nyx, êtes-vous prête à affronter ce danger ? » demanda-t-il, un léger défi dans sa voix. « Ou préférez-vous rester seule dans votre forêt, à fuir votre destin ? »

Je le regardai droit dans les yeux. La prophétie. Les Reliques. La possibilité de comprendre ce que j’étais vraiment. Et surtout, la protection de Cyra. Ces éléments se combattaient en moi, créant une tempête silencieuse.

« Je ne fuis rien, » répondis-je. « Et je ne me laisserai pas dicter mon chemin. Mais si ce voyage est nécessaire pour… pour ce que nous devons être, alors je viendrai. » Je regardai Cyra, puis les autres élus. « Mais je ne fais confiance qu’à une seule personne ici. »

Je sentis le regard des autres se poser sur moi, certains avec curiosité, d’autres avec méfiance. Kael, lui, affichait un sourire satisfait. Il avait obtenu ce qu’il voulait. Il avait réuni les douze.

Alors que Kael commençait à détailler le plan du voyage, une pensée persistante traversa mon esprit. Ce Kael… il était trop parfait. Son aide semblait trop désintéressée. Et cette carte… comment pouvait-il connaître l’emplacement des Reliques avec une telle certitude ? J’avais l’impression d’être entrée dans un jeu dont je ne connaissais pas toutes les règles, manipulée par un joueur invisible. Et ce joueur, je le sentais, n’était pas Kael. C’était Kael qui me manipulait.

Le voyage allait commencer. Et je savais, au plus profond de moi, que ce ne serait pas seulement une quête pour les Reliques, mais une bataille pour la vérité. Et peut-être, une bataille contre nous-mêmes.

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