Chapter 1

L'Arrivée Chez Mamie

Catherine, 14 ans, arrive pour les vacances d'été 1965 chez sa grand-mère. L'atmosphère est paisible, la maison sent bon le lavande et Mamie est aux petits soins. Catherine aide volontiers aux tâches ménagères, profitant de ce séjour tranquille.

9 min read

L'air vibrait encore de la chaleur de juillet quand la petite traction de papa s'arrêta en douceur devant le portail fleuri. Catherine, quatorze ans et déjà l'ombre d'une jeune femme, ajusta sa robe à fleurs et sa queue de cheval haute pour sa descente. L'année était 1965, une époque où les robes s'arrêtaient juste sous le genou et où les chaussettes blanches étaient de rigueur pour aller chez Mamie. Et quelle Mamie ! La sienne, c'était la perle des grands-mères, un rayon de soleil perpétuel, dont la maison sentait invariablement la lavande séchée et le pain d'épices tout juste sorti du four.

« Voilà, ma chérie, » dit papa en coupant le moteur, « sois sage et profite bien de tes vacances. Je reviens te chercher dans trois semaines. »

Catherine hocha la tête, déjà le cœur battant d'une douce impatience. Laissant son papa repartir dans un nuage de poussière, elle s'avança vers la petite maison aux volets bleus, une valise en carton à la main. Dès qu'elle franchit le seuil, le parfum familier l'enveloppa comme un câlin.

« Mamie ! » cria-t-elle, déposant sa valise dans l'entrée où trônait un meuble à chaussures sur lequel elle aimait à se pencher.

Une silhouette menue apparut dans l'embrasure de la porte du salon, un sourire irradiait sur son visage ridé, ses yeux pétillant d'une malice tendre derrière des lunettes rondes. « Catherine, ma petite colombe ! Te voilà enfin ! Approche, approche, ne reste pas dans le courant d'air. »

Mamie, avec ses cheveux blancs impeccablement tirés en chignon et sa robe de chambre en soie imprimée de roses, semblait plus fragile que jamais, mais son énergie était contagieuse. Elle attrapa la valise de Catherine avec une vigueur surprenante et la guida vers sa chambre d'amis, une pièce lumineuse donnant sur le jardin.

« Ton lit est fait, tes draps sentent bon le soleil. Regarde, j'ai mis ton livre préféré sur la table de chevet. »

Catherine déposa un baiser sur la joue de sa grand-mère. « Merci Mamie. C'est toujours si agréable de venir ici. »

Les premières journées furent un enchantement paisible. Catherine se levait tôt, aidait Mamie à mettre la table pour le petit-déjeuner, puis s'attelait aux tâches ménagères avec une application qui aurait fait pâlir d'envie n'importe quelle mère de famille. Elle époussetait les bibelots en porcelaine qui ornaient le buffet, lustrait le bois sombre des meubles, passait l'aspirateur dans le salon où le tapis persan semblait avoir absorbé toutes les histoires du monde. Mamie, quant à elle, vaquait à ses occupations, souvent dans la cuisine, d'où s'échappaient des odeurs prometteuses de confitures ou de gâteaux. De temps en temps, elle venait s'asseoir un instant près de Catherine, lui racontant des anecdotes de sa jeunesse, des histoires qui se déroulaient dans des villages qu'elles ne connaissaient pas toutes les deux.

« Tu sais, ma Catherine, » disait Mamie un après-midi alors qu'elles pliaient le linge, « il faut savoir apprécier les petites choses. Un rayon de soleil sur le visage, le chant d'un oiseau, le goût d'une fraise bien mûre. C'est ça, la vraie richesse. »

Catherine hochait la tête, absorbant chaque mot, chaque geste. Elle aimait cette grand-mère si douce, si attentionnée. Elle ne se doutait pas un instant que sous cette apparence si conventionnelle se cachait un monde insoupçonné.

Un mardi après-midi particulièrement chaud, alors que Mamie faisait la sieste sur sa chaise longue au jardin, Catherine décida de ranger une pile de draps qui traînait près du placard à balais dans le couloir. Le placard était toujours resté un peu mystérieux. Mamie disait qu'il servait surtout à stocker les vieilles affaires et qu'il ne fallait pas le déranger. Mais aujourd'hui, l'envie de savoir ce qu'il cachait la titillait. La porte grinça légèrement en s'ouvrant, révélant non pas des balais et des serpillères, mais un spectacle qui la fit cligner des yeux, incrédule.

Le placard était en réalité une sorte d'alcôve, éclairée par une lumière étrange, bleutée, qui semblait émaner de petits flacons disposés sur des étagères. Il y avait des bocaux remplis de liquides chatoyants, des herbes séchées suspendues à des crochets, et au centre, sur un établi de bois brut, une marmite fumante dégageait une vapeur aux reflets irisés. Et Mamie, bien loin de son tricot habituel, était penchée au-dessus de la marmite, remuant le contenu avec une longue cuillère en bois, murmurant des paroles que Catherine ne parvenait pas à distinguer.

Elle portait une sorte de robe longue et sombre, et sur sa tête, quelque chose qui ressemblait étrangement à un chapeau pointu.

Catherine sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. Ce n'était pas possible. Sa Mamie, si douce, si gentille, était… était…

Elle recula d'un pas, heurtant un vieil arrosoir qui tomba avec un bruit sourd. Mamie se retourna d'un coup, le regard vif, et ses yeux rencontrèrent ceux de sa petite-fille.

Un silence lourd s'installa, seulement brisé par le doux murmure de la vapeur. Mamie ne semblait pas surprise, ni même effrayée. Son expression était… indéchiffrable.

« Mamie ? » bégaya Catherine, la voix tremblante. « Qu'est-ce que… qu'est-ce que tu fais ? »

Mamie sourit, un sourire qui n'atteignait pas tout à fait ses yeux. Elle enleva son chapeau pointu et le posa négligemment sur l'établi. « Oh, ça ? Juste une petite concoction, ma chérie. Rien d'important. »

« Mais… mais ce sont des potions ! » s'exclama Catherine, son regard balayant les bocaux. « Et toi… tu portes un chapeau de… de sorcière ! »

Mamie haussa un sourcil. « Un chapeau de sorcière, dis-tu ? C'est une drôle d'idée. »

« Mais je t'ai vue ! Tu remuais quelque chose, tu disais des mots… » Catherine s'approcha prudemment. La curiosité était plus forte que la peur. « Mamie, est-ce que… est-ce que tu es une sorcière ? »

La question resta suspendue dans l'air. Mamie la regarda longuement, un pli se formant entre ses sourcils. Puis, elle éclata d'un rire clair et cristallin, un rire qui fit vibrer les flacons sur les étagères.

« Une sorcière ? Moi ? Oh, ma petite Catherine, tu as une imagination débordante ! »

Mais Catherine n'était pas convaincue. Il y avait quelque chose dans le regard de sa grand-mère, quelque chose de trop vrai pour être une simple fantaisie. « Mais alors, qu'est-ce que c'est tout ça ? » demanda-t-elle en désignant la marmite. « Et pourquoi tu portes ce chapeau ? »

Mamie soupira, un soupire qui ressemblait à celui d'une vieille dame fatiguée. Elle s'assit sur un tabouret bas. « Très bien, ma chérie. Puisque tu as découvert mon petit secret, autant que tu saches. Oui, je suis une sorcière. Une vraie sorcière. »

Catherine la regarda, bouche bée. « Vraie ? Comme… comme dans les contes ? »

« Comme dans les contes, et un peu plus encore, » répondit Mamie en souriant. « J'ai passé ma vie à apprendre les secrets de la nature, à concocter des remèdes, à comprendre les murmures du vent et les chants des étoiles. »

Le cœur de Catherine s'emballa. Elle n'avait pas peur. Au contraire, une excitation nouvelle envahissait son être. « Alors… tu peux faire de la magie ? Vraiment ? »

« Bien sûr, ma chérie. La magie est partout, il suffit de savoir où regarder et comment l'appeler. »

Catherine s'approcha encore, ses yeux ne quittant pas sa grand-mère. « Mamie… est-ce que… est-ce que tu pourrais m'apprendre ? M'apprendre à être une sorcière ? »

Mamie la regarda avec une intensité nouvelle. Son sourire s'effaça, remplacé par une expression grave. Elle secoua la tête. « Non, ma petite. Je ne ferai pas de sorcellerie pour toi. C'est une voie difficile, exigeante. Et je ne veux pas que tu te mettes en danger. »

Catherine sentit une pointe de déception, mais elle n'allait pas abandonner si facilement. Elle avait tellement envie d'explorer ce monde fascinant. « Mais je ne suis pas une enfant ! J'ai quatorze ans ! Et je suis très douée pour le ménage, je peux bien apprendre à faire des potions ! »

Elle insista, parlant de sa curiosité, de son envie d'apprendre, de sa volonté d'être sérieuse. Mamie l'écouta, puis se tut, semblant réfléchir. Le silence s'étira, le temps semblait suspendu dans cette drôle d'alcôve.

Enfin, Mamie releva la tête. Un sourire lent se dessina sur ses lèvres. « Soit, Catherine. Tu as l'air bien déterminée. Mais sois prévenue, ce ne sera pas une promenade de santé. L'apprentissage de la magie est semé d'embûches. Tu devras prouver que tu es digne de ce don. »

Catherine hocha la tête avec enthousiasme. « Je suis prête, Mamie ! Dites-moi ce que je dois faire ! »

Mamie se releva, son regard pétillant à nouveau. « Très bien. À partir de demain, chaque jour, tu créeras une nouvelle potion magique. Nous commencerons par les plus simples. Et lorsque tu auras maîtrisé les bases, tu devras passer trois épreuves pour prouver ta valeur. »

« Trois épreuves ? » répéta Catherine, les yeux brillants.

« Oui, » confirma Mamie, un léger sourire aux lèvres. « Trois épreuves qui te mettront à l'épreuve, corps et âme. Réussis-les, et tu pourras enfin porter ton chapeau et ton balai magiques, et devenir toi-même une sorcière. Échoue, et… » Elle fit une pause, un regard malicieux dans les yeux. « Et tu tomberas dans la lessive. »

Catherine rit. Elle ne savait pas trop si elle devait rire ou avoir peur, mais l'idée de tomber dans la lessive, aussi absurde soit-elle, ne lui semblait pas si terrible que ça. Après tout, elle avait Mamie pour la guider. Et Mamie, après tout, était une sorcière. Une vraie sorcière. L'été 1965 venait de prendre une tournure tout à fait inattendue.

✦ ✦ ✦