Chapter 1

La Disparition du Doyen

Le professeur Mballa, pilier respecté de l'université Marin Ngoumbi, s'évapore. L'inquiétude monte, une ombre plane sur les couloirs autrefois sereins. L'inspecteur Diallo est appelé.

8 min read

Les murs de l'Université Marin Ngoumbi, d'ordinaire vibrants de la cacophonie des étudiants et du murmure des savoirs, semblaient s'être figés, pétrifiés par une absence nouvelle et troublante. Le professeur Mballa, doyen respecté, pilier inébranlable de l'institution, s'était volatilisé. Plus qu'une simple absence, c'était une érosion, un vide béant qui menaçait de fissurer les fondations mêmes de l'université. Les couloirs, autrefois parcourus par sa démarche assurée, résonnaient désormais d'un silence pesant, ponctué de chuchotements inquiets et de regards furtifs échangés.

Dans son bureau cossu, aux étagères croulant sous le poids des ouvrages anciens et des rapports officiels, le Recteur Dubois, un homme dont le visage buriné témoignait des années passées à naviguer les eaux parfois troubles de l'administration universitaire, passait une main lasse sur son front. L'appel avait été bref, laconique. Mballa n'était pas rentré la veille. Son appartement était vide. Aucune note, aucun message. Juste le silence. Un silence assourdissant pour un homme qui avait toujours prôné l'ordre et la transparence.

« Inspecteur Diallo », dit Dubois d'une voix empreinte d'une gravité nouvelle, en décrochant le téléphone. « J'ai une affaire pour vous. Une affaire qui pourrait secouer notre chère université jusqu'à ses fondations. »

L'inspecteur Diallo, homme dont la réputation le précédait dans les rues animées de la ville, était un pur produit du terrain. Son regard perspicace, habitué à déceler le mensonge dans le moindre tressaillement d'un muscle, son allure pragmatique, et cette pointe de cynisme savamment distillée dans ses rares sourires, tout en lui dégageait une aura d'intransigeance. Il avait vu le meilleur et le pire de la nature humaine, et peu de choses pouvaient encore le surprendre. Pourtant, l'appel du Recteur avait éveillé une curiosité mêlée d'une prémonition sombre.

« Le professeur Mballa ? Le doyen ? » demanda Diallo, la voix grave, alors qu'il ajustait l'étroite cravate qui contrastait avec la rudesse de son costume. « Que s'est-il passé ? »

« Il a disparu, Inspecteur. Disparu sans laisser de trace. Il y a… une inquiétude palpable. Ses collègues sont désemparés. Ses étudiants, encore plus. »

Diallo sentit une légère tension se loger dans sa mâchoire. Mballa. Un nom synonyme d'intégrité, d'érudition. Un homme que même les plus cyniques respectaient. Sa disparition, soudaine et inexpliquée, sentait le drame.

« Je me rends sur place immédiatement, Recteur. »

L'université Marin Ngoumbi, vue de l'extérieur, offrait encore son visage majestueux, ses bâtiments de pierre claire se dressant fièrement sous le soleil africain. Mais à l'intérieur, l'atmosphère était différente. Une tension palpable flottait dans l'air, une sorte d'électricité statique qui annonçait l'orage. Les étudiants, d'ordinaire insouciants, échangeaient des regards anxieux, leurs conversations habituelles étouffées par le poids de l'absence. Les professeurs, eux, affichaient un mélange de fausse sérénité et d'inquiétude dissimulée.

Diallo commença son enquête par le bureau du doyen. Un espace ordonné, presque austère, qui contrastait avec la personnalité chaleureuse et ouverte de son occupant. Les papiers étaient classés avec une méticulosité maniaque, aucun signe de désordre, aucun indice d'une fuite précipitée. L'inspecteur passa longuement ses mains gantées sur le bureau, sur les étagères, dans les dossiers. Il interrogea brièvement le personnel administratif, des employés discrets et dévoués qui ne pouvaient offrir que des témoignages de consternation.

« Il était… un roc, Inspecteur », dit la secrétaire du doyen, la voix tremblante. « Toujours là pour nous, toujours à l'écoute. Je n'arrive pas à imaginer qu'il soit parti comme ça. »

Diallo hocha la tête, absorbant ses paroles, cherchant la moindre fissure dans le vernis de l'apparente normalité. Il savait que les disparitions, surtout celles d'individus respectés, cachaient rarement des explications simples. Il y avait souvent des ramifications, des secrets enfouis sous des couches de respectabilité.

Son attention fut attirée par une pile de dossiers récents, marqués d'un sigle particulier : "Commission d'évaluation des stages". Une tâche administrative qui, sous la direction de Mballa, avait toujours été menée avec rigueur. Pourtant, en parcourant les noms des étudiants bénéficiaires, Diallo remarqua une certaine récurrence de certains professeurs, des noms qui revenaient plus souvent que d'autres. Un détail, peut-être, mais dans le métier de Diallo, les détails étaient souvent les premières clés qui ouvraient les portes.

Au milieu de cette atmosphère lourde, Delth, une jeune étudiante en quatrième année, sentait une angoisse sourde monter en elle. La disparition du professeur Mballa résonnait en elle d'une manière particulière. Elle avait toujours admiré le doyen, son intégrité palpable, sa façon de parler aux étudiants comme à des égaux, même lorsqu'il s'agissait de leur rappeler les règles. Mais au-delà de cette admiration, il y avait une autre raison à son inquiétude, une raison qu'elle n'avait confiée à personne.

Quelques semaines auparavant, elle avait été approchée par le professeur Kabasele, une figure montante de la faculté, charismatique et influent. Il lui avait fait comprendre, avec une insistance à peine voilée, qu'une aide précieuse dans la validation de son semestre, et même des opportunités futures, pourraient lui être offertes… en échange d'une certaine… gratitude. Delth, choquée et dégoûtée, avait refusé net, invoquant son travail acharné et sa confiance en ses propres mérites. Le regard de Kabasele s'était alors assombri, une lueur froide remplaçant le sourire affable. Il lui avait lancé, avant de s'éloigner d'un pas pressé : « Vous allez le regretter, mademoiselle. Le monde universitaire est un monde de compromis. »

La disparition du professeur Mballa, survenue peu après cette rencontre, ne pouvait être une simple coïncidence dans l'esprit de Delth. Elle sentait que le professeur Kabasele était impliqué, d'une manière ou d'une autre. Mais comment prouver ses dires ? Et surtout, comment se protéger ?

Elle trouva refuge auprès de son ami le plus proche, Josias, un garçon à la fois loyal et débrouillard, mais dont la prudence le rendait parfois un peu anxieux. Ils se rencontrèrent dans un coin discret de la bibliothèque universitaire, un endroit où les conversations pouvaient se dérouler à voix basse, à l'abri des oreilles indiscrètes.

« Josias, il s'est passé quelque chose », commença Delth, la voix tendue. « Le professeur Mballa… je crois qu'il a disparu à cause de nous. Ou plutôt, à cause de ce que certains font ici. »

Josias la regarda, le visage marqué par l'inquiétude. Il avait lui aussi entendu les rumeurs, les chuchotements sur des professeurs qui demandaient des faveurs aux étudiantes en échange de bonnes notes. Il avait même vu des choses étranges, des étudiants semblant trop facilement obtenir ce qu'ils désiraient, des professeurs qui semblaient toujours avoir les faveurs des hautes sphères. Mais la peur l'avait toujours paralysé, l'empêchant de parler.

« Qu'est-ce que tu veux dire, Delth ? Qu'est-ce que tu as vu ? »

Delth lui raconta sa rencontre avec le professeur Kabasele, son refus et la menace voilée qui avait suivi. Elle lui parla de son intuition, de ce sentiment que Mballa avait été la cible de ceux qu'il avait peut-être refusé de laisser prospérer dans leurs manœuvres.

« Kabasele… » murmura Josias, un frisson parcourant son échine. « Je l'ai vu, Delth. Je l'ai vu parler avec d'autres professeurs, des gens influents. Ils avaient l'air… conspirateurs. Et j'ai entendu des bribes de conversations, des histoires sur des validations de semestre qui se faisaient dans des conditions… particulières. »

« Il faut qu'on fasse quelque chose, Josias », dit Delth, la détermination brillant dans ses yeux. « Si Mballa a disparu parce qu'il refusait de participer à ça, alors on doit l'aider. On doit découvrir la vérité. »

Josias déglutit, son esprit déjà en train d'évaluer les risques. « Mais Delth, c'est dangereux. Kabasele est un homme puissant. Et si tu es une cible, je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit. »

« Je ne peux pas rester sans rien faire, Josias. Si je suis une cible, alors autant que je me défende. Et puis, nous ne serons pas seuls. L'inspecteur Diallo est là. »

L'idée de se confier à la police était tentante, mais Delth hésitait. Elle avait des informations, des indices, mais rien de concret. Et elle redoutait l'idée d'être mêlée à une enquête officielle, d'attirer l'attention sur elle plus qu'elle ne le souhaitait déjà.

Pendant ce temps, l'inspecteur Diallo, retourné au poste de police, analysait les premières informations recueillies. La disparition de Mballa prenait une tournure de plus en plus suspecte. Les témoignages, bien que respectueux envers le doyen, laissaient transparaître une certaine gêne lorsqu'il s'agissait de parler de la gestion des étudiants et des validations de semestre. Il y avait des silences, des regards fuyants, des phrases inachevées. L'inspecteur sentait l'odeur de la corruption, subtile mais persistante, comme une tache d'huile sur les eaux claires de l'université.

Il décida de se pencher sur le cas du professeur Kabasele. Un homme dont le nom revenait dans plusieurs dossiers de stages et qui semblait jouir d'une influence disproportionnée. Diallo savait que les réseaux de corruption, même dans des institutions universitaires, étaient souvent dirigés par des individus charismatiques, capables de manipuler les autres par la promesse de faveurs ou la menace déguisée.

Alors que la nuit tombait sur la ville, projetant de longues ombres sur les bâtiments de l'université, Delth et Josias prirent une décision audacieuse. Ils allaient tenter de rassembler des preuves, discrètement, avant de se présenter à l'inspecteur Diallo. Ils allaient plonger dans les profondeurs de l'université, là où les secrets se cachaient dans l'ombre, là où le courage de deux étudiants allait être mis à l'épreuve. La disparition du professeur Mballa n'était que le début d'une aventure dangereuse, une enquête qui les mènerait bien plus loin qu'ils ne l'auraient jamais imaginé, au cœur des Chroniques Oubliées de Delth.

✦ ✦ ✦